Un sourire dans une tasse de café

Le texte qui va suivre a paru dans la Brochure N°4
éditée par l’association Culture de classe
 à Lyon en mai

 

 

Culture de classe ( 44, rue Burdeau 69001 Lyon, courriel : culturedeclasse@no-log.org et Oueb : www.culturedeclasse.propagande.org ) est une association de bénévoles engagé(e)s dans les luttes sociales et politiques. Je l’ai connue à travers Barbara et Ben, même pas quarante ans à eux-deux. Libertaires, militants anars. Dynamiques, passionnés, chaleureux, ouverts aux autres et sans préjugés à l’égard du vieux stal que je suis. Même si je continue à penser que trop d’anars proclamés ne sont en réalité que des réacs déguisés persuadés que le monde n’est peuplé que de cons – sauf eux – Ben et Barbara, après mes amis de la Cambuse à Valence, Boubich à Radio Libertaire et le père du Poulpe, Jean-Bernard Pouy, m’ont aidé à ôter mes propres œillères. Ils ne le savent peut-être pas, mais ils touchent profondément le militant que je suis - engagé depuis l’âge de 14 ans - et surtout, avec d’autres, ils me donnent le courage de continuer. Il y a eu plus que des mots et des affrontements d’idées entre anarchistes et communistes: du sang. Aujourd’hui que le combat n’a jamais été aussi nécessaire, capital, il est vital que passe au premier plan ce qui est intrinsèque au combat des uns et des autres, la fraternité, l’égalité et la dignité des hommes et des femmes du monde entier.

C’est pourquoi je suis heureux et fier que Culture de classe ait accueilli ce récit qui est aussi un message d’amour à mon père. Socialiste puis sans parti, antifasciste conséquent, il est resté jusqu’au bout fidèle à ses engagements de jeunesse et à son maître à penser, Jaurès. En ces temps d’horreur économique où des gens de gauche trouvent normal de jouer en bourse, j’aime me rappeler qu’il disait que « seul l’homme travaille, pas l’argent ».

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Je suis souvent invité à parler ici et là, lors de conférences, de débats, devant des adultes ou des jeunes gens. Si les adultes sont supposés connaître une bonne part des événements que j’évoque, il n’en est pas de même lorsque je me retrouve devant des lycéens, des collégiens, voire des élèves de CM2. Pourtant, avec les uns comme avec les autres, je sais qu’arrivera la  question fatidique, qu’on me demandera comment - pas pourquoi, cela semble une évidence - je suis devenu antifasciste.

C’est toujours un moment émouvant, à la fois difficile et exaltant. Je sais que je vais quitter la question des principes et les références à l’Histoire pour évoquer des souvenirs personnels, du temps où j’avais une dizaine d’années. Des souvenirs qui font revivre mon père, qui est parti il y a maintenant cinq ans.

À cette époque, nous habitions Aix-en-Provence et on m’aurait mis en colère si on m’avait dit qu’un jour je pourrais ne plus avoir envie de vivre dans cette ville que j’adorais. J’étais entré au Lycée Mignet en 1955, j’avais cinq ans, et je ne le quitterais qu’en juin 1966, exclu en fin d’année.

C’était un immense lycée qu’avaient fréquenté, du temps où il se nommait le Collège Bourbon, l’écrivain Émile Zola et le peintre Paul Cézanne et on y entrait en 11ème -  c’est ainsi que s’appelait alors le C.P. - pour en ressortir après le Bac. Au tout début des années soixante, c’était surtout un lycée où l’on faisait de la politique. Enfin l’extrême droite en tout cas, qui couvrait la ville d’inscriptions menaçantes à la peinture noire, proclamant  FLN ASSASSINS ! ou OAS VAINCRA ! *

En sixième, je n’avais pas encore onze ans, je découvris des tracts qui circulaient presque librement dans l’établissement. Des textes vengeurs et violents « agrémentés » de photos de cadavres mutilés. Les légendes étaient claires. Les assassins, les tortionnaires, étaient des fellaghas. Des Arabes quoi. Ou plutôt, comme on disait au lycée et dans les rues d’Aix, comme quelque chose de naturel, des Ratons, des Bicots, des Melons. Je n’ai jamais alors entendu les mots Crouille ni Bougnoule qui résonnent aujourd’hui, dans leur banalité sinistre, dans les rues du Vaucluse où je demeure.

Ces photos me terrifiaient. Je fis des cauchemars. Jamais je n’en parlai à la maison. Les seuls Arabes que j’avais connus, c’étaient des ouvriers tunisiens et algériens qui construisaient un petit bloc résidentiel de l’autre côté de notre terrain. C’était l’hiver d’avant. Il faisait très froid. Notre bassin, alimenté par l’eau du Verdon, avait complètement gelé. Avec une certaine crainte - Gérard E., mon meilleur copain, ne me répétait-il pas dix fois par jour que les Bicots avaient toujours un couteau dans la poche ?- je suivais mon père à quelques mètres de distance. Avant de partir travailler à Marseille, il avait fait du café et traversait à présent le jardin avec une cafetière, du sucre, des tasses et des cuillères. La buée qui sortait de la bouche des quatre ouvriers qui avaient suspendu leurs gestes pour le regarder approcher semblait s’être figée. Je me rappelle leurs yeux. Étonnés, comme s’ils se demandaient si ce café était pour eux, brillants comme ceux d’adultes redevenus des enfants. Les mercis et le tutoiement dont ils gratifièrent mon père me surprirent et me troublèrent en même temps. Tout le temps que dura le chantier, ils eurent le café matinal et, non sans ressentir une certaine excitation, je conclus que mon père était communiste, puisqu’au lycée on disait que les communistes, des « traîtres », étaient les « complices des fellouzes »*…

Le lycée Mignet, il fallait faire deux kilomètres et demi pour s’y rendre de chez nous. Quatre fois par jour, ma mère ayant décrété que je n’irai pas à la demi-pension. Elle avait ses raisons. Mes deux frères m’y avaient précédé et acquis une réputation qui avait rejailli désastreusement sur moi le jour-même de l’entrée en sixième ! Je cheminais donc le long de petites routes bordées de murs de pierres, où se doraient des lézards et parfois des couleuvres, en sifflant comme un forcené, une habitude qui ne m’a pas quitté. Et puis, la traverse Sainte-Anne remontée, je me retrouvais sur le cours Gambetta livré déjà à une circulation dense et bruyante. C’est là qu’un mardi, vers midi dix, mon attention fut attirée par un attroupement sur le trottoir et débordant sur la chaussée. Je me glissai à travers la foule et j’aperçus bientôt un vélo couché sur la route, un corps étendu, sans mouvement, à côté de lui. L’homme au sol portait des bleus de travail. Sur le porte-bagage de sa bicyclette, un cageot fracassé laissait entrevoir quelques fruits et un pain écrasé. On entendit alors une sirène. Devant moi, tenant un vélo par le guidon, un homme jeune, blond, petite moustache, en bleus de travail lui aussi, regardait la scène sans mot dire. Puis il se détourna et fendit le cercle des spectateurs. Comme des curieux arrivaient encore, demandant ce qui s’était passé, il lâcha froidement des mots qui me glacèrent : « C’est rien, un bicot… ». Je partis, honteux d’être resté muet. J’avais onze ans…

C’est à la même époque, je crois - car je mélange peut-être les dates et il est possible que ces faits se soient déroulés un peu plus tôt - que se déroulèrent des événements extraordinaires. Mon père recevait des visites. Lui qui n’aimait rien tant que travailler dans son bureau ouvrait sa porte à des gens dont je reconnus quelques-uns pour des professeurs du lycée Mignet et d’autres que mon frère aîné appelait Camarades, un mot qui me paraissait alors plein de mystère et de gravité. J’avais parfois droit à me faufiler dans le bureau. On y discutait ferme d’un journal qui s’appellerait La Voix de Mirabeau - mon père aurait préféré Robespierre, mais Mirabeau était d’Aix-en-Provence, alors…- et la fois suivante on pliait les exemplaires du précieux journal qui proclamait en grosses lettres noires LE FASCISME NE PASSERA PAS ! Puis je me retrouvai deux fois sur la planche de bois que mon père adaptait sur le porte-bagage de son Mosquito quand  il nous emmenait parfois promener, ma sœur Claudine et moi. Cette fois, pourtant, nous n’allions pas affronter les sauvages Comanches au bord de l’Infernet, mais des ennemis plus redoutables, que je ne connaissais, pour avoir surpris des conversations qui ne s’adressaient pas à moi, que sous les noms de fascistes et de paras*.

Les deux fois où je manifestai contre la Guerre d’Algérie et où je hurlai à côté de mon père Le fascisme ne passera pas ! - il prononçait faCisme et moi aussi ! - je ressentis la peur. Pas la peur délicieuse éprouvée dans une salle obscure devant un film d’épouvante, ni celle d’un professeur sévère ou de ses parents lorsqu’on a fait une bêtise. Non, une peur panique comme on n’a pas le droit d’en infliger à un petit garçon qui tient la main de son père dans ses premières manifestations. Nous étions à peine deux cents dans les rues d’Aix-en-Provence et en face, sur les côtés, derrière, nous bousculant, nous huant, nous traitant de traîtres et de fellaghas, il y avait des hommes en tenue léopard, d’autres coiffés de képis blancs, et des jeunes gens aux cheveux très courts qui hurlaient Les Cocos à Moscou ! Heureusement, il y avait aussi Zanola. Plus tard, je sus qu’il s’appelait Marcel, mais à ce moment-là, pour moi, il était Zanola, comme il y avait Zorro. Mon père me pressait et m’installait derrière cet homme aux yeux rieurs et aux poings redoutables. C’était un maçon. Il disait Tu à mon frère et Vous à mon père. Il portait un petit foulard rouge et un drapeau de la même couleur où l’on pouvait lire Parti Communiste Français. Et, comme dans Robin des bois ou Le Corsaire rouge, dans le sillage de Marcel Zanola je voyais les méchants punis et le fascisme qui ne passerait pas...

La Guerre d’Algérie se terminerait bientôt. Dans les manifestations, il y avait de plus en plus de monde. Mon père avait dit à ma mère que même des socialistes s’y mettaient, évoquant ironiquement des « ouvriers de la 11ème heure », une expression qui m’intriguait mais dont je me gardai bien de demander le sens. Au lycée Mignet, des OAS rageurs fleurissaient à la craie blanche. Devant le grand portail, des individus sportifs distribuaient des tracts signés FEN* ou FER* ou Jeune Nation*. À la craie blanche aussi, le cœur battant, la peur me nouant l’estomac, le front trempé de sueur, j’écrivais furtivement des Algérie algérienne, des Paix en Algérie et des faucilles et des marteaux. J’avais douze ans…

J’avais douze ans et juillet 1962 arriva. La Guerre d’Algérie était terminée. Les vacances commençaient. Il était sept heures du matin ce dimanche-là et je lisais Le Fils du loup, un roman de Jack London, lorsque retentirent des hurlements effroyables. Bientôt toute la maisonnée fut debout mais mon père nous interdit de sortir. Seul mon frère Jean-Jacques, étudiant en médecine, fut autorisé à aller aux nouvelles.

L’O.A.S., l’Organisation de l’Armée Secrète, dont les inscriptions sur les murs de la ville et du lycée proclamaient qu’elle frappait où elle voulait, quand elle voulait, qui elle voulait venait de commettre son dernier crime en assassinant le commandant Joseph Kubasiak, notre voisin.

C’est à cette date, je pense, que je suis devenu antifasciste.

Parce que je ne voulais pas de la loi du plus fort, du plus malin, parce que je ne voulais pas du mépris ni de l’injustice, parce que je n’oublierai jamais les yeux brillants de ces travailleurs anonymes se reflétant dans une tasse de café chaud.  

 

Roger Martin  

 

Notes :

O.A.S. : Organisation de l’Armée Secrète : mouvement terroriste fasciste partisan de l’Algérie française, qui, en Algérie puis en France, organisa vols, attentats et assassinats entre 1959 et 1962.

F.L.N. : Front de Libération Nationale: mouvement armé algérien qui organisa la lutte pour l’indépendance du pays.

Fellaghas : à l’origine, le fellah c’est le paysan algérien. Mais Fellaghas sonnait comme une insulte lorsqu’on parlait des Algériens.

F.E.R. : Fédération des étudiants rapatriés ; F.E.N. : Fédération des étudiants nationalistes : deux groupes de lycéens et étudiants d’extrême droite entre 1962 et 1970.

Jeune Nation : organisation de jeunesse d’extrême droite, particulièrement active et violente entre 1958 et 1963.

Paras : abréviation de parachutistes, un corps de l’Armée qui compta beaucoup de partisans de l’Algérie française. Avec des légionnaires d’Aubagne, certains d’entre eux venaient attaquer les partisans de la paix en Algérie lors de manifestations à Aix-en-Provence.