Au-delà de la Frontière

« Tonight my bag is packed
Tomorrow I’ll walk these tracks
That will lead me across the border...”

(Bruce Springsteen : “ Across the border”)

Pour Jean-Paul Martin et Ludovic Michel

 

Avril 1999. Quelque part entre Tijuana - Mexique - et San Diego - Etats-Unis d’Amérique.

Carmelita avait froid.

Il était cinq heures de l’après-midi et un soleil pâle baignait encore les environs d’une lueur voilée. Partout, de fines particules de poussière s’élevaient, formant, ici et là, au gré des groupes qui battaient la semelle, de véritables nuages.

Carmelita avait froid. Elle avait pourtant passé sur elle plusieurs couches de vêtements - bas, jupons, chemisiers - comme le faisaient depuis des années, comme ils le feraient encore longtemps, tous les pollos qui tentaient la grande aventure. Au moment où les Mexicains allaient laisser derrière eux tout ce qui les rattachait à leur pays, pas grand-chose en vérité, les hommes enfilaient pantalons et chemises, les femmes bas de laine et jupons noirs, qui les gonflaient et donnaient à leurs mouvements gaucherie et maladresse.

Mais Carmelita n’était ni grosse ni gauche. Une belle fille - brune évidemment - aux pommettes saillantes et aux yeux légèrement bridés, comme ce n’était pas rare chez les femmes mexicaines. Une belle fille qui ne voulait pas ressembler à sa mère, qui l’avait eue à quinze ans et n’était plus qu’une vieille femme grasse et édentée.

Carmelita voulait aller chez les Gringos. Pas par amour du pays de la liberté. Elle partageait instinctivement l’appréciation de son peuple. Les Gringos leur avaient volé le Texas, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie et ils ne seraient jamais que des « greasers » à leurs yeux. Mais à San Diego ou Los Angeles, elle pourrait devenir femme de ménage, comme Beatriz, sa cousine, ou Maria, sa copine d’enfance. Femme de ménage à L.A., c’était la certitude de gagner 400 ou 500 dollars par mois, le salaire d’un professeur d’université dans son pays.

Elle travaillerait dix ans chez les Gringos, se priverait de tout, se contentant d’une nourriture mexicaine bon marché, et quand le moment arriverait, elle serait encore jeune, encore belle et surtout elle serait riche et Tijuana ou Mexicali la verrait ouvrir un commerce. Alors, elle s’occuperait de Patricio, le petit frère, qui n’avait pas encore dix ans et qu’elle aimait par-dessus tout.

Un courant d’air la fit frissonner. Elle rajusta soigneusement le capuchon de laine grossière qui masquait une bonne partie de son visage. Ses gants troués laissaient dépasser deux petites bagues dorées. Du toc. Sa montre et son argent, huit cent trente-six dollars américains, toute sa fortune, étaient cachés entre peau et collant, juste au pli de l’aine droite. Elle n’avait gardé, enfouis dans les poches profondes de sa pèlerine, que les quelques pesos indispensables pour acheter des tacos et un coca-cola pendant la longue attente du plateau du « terrain de foot du haut ».

Le « terrain de foot du haut » était l’un des principaux points de passage pour les États-Unis au-dessus de Tijuana. On l’avait ainsi baptisé parce que les candidats au départ, qui stationnaient là jour et nuit en attendant la traversée, y tuaient le temps une balle au pied, et pour le distinguer d’un autre plateau plus petit, en contrebas, le « terrain de foot du bas ».

D’où elle se tenait, on distinguait parfaitement le cerco, la muraille métallique installée sur des kilomètres par le gouvernement américain pour endiguer l’immigration illégale.

Arraché, défoncé, le grillage originel, pendouillant trop souvent entre des piquets neufs aussitôt abattus, avait peu à peu cédé la place à un mur d’acier solidement fiché en terre. Le cerco constituait la seule preuve matérielle qu’on basculait d’un monde dans un autre.

Au nord de la muraille, la nation la plus puissante, la plus riche du monde. Au sud, l’une des plus pauvres. Au nord, le XXIème siècle, la Silicon valley, les piscines, les boîtes, les domaines gigantesques gardés par des milices privées, le sida et la goutte. Au sud, les maquiladoras, le Moyen-age, et ses maladies anachroniques et pourtant bien vivaces, choléra, polio, typhus et tuberculose.

Mais, des deux côtés, les mêmes collines, les mêmes canyons, la même végétation, le même ciel de feu.

Carmelita s’arracha à ses pensées, chassa de son esprit l’image de Patricio, se força à regarder autour d’elle.

Il y avait là un bon millier de personnes qui se préparaient à la même aventure qu’elle, et qui piétinaient inlassablement dans l’attente des coyotes qui les guideraient vers la terre promise.

Derrière elle, on rota bruyamment. Bien qu’on y fût en plein air, une odeur écœurante régnait sur le plateau. Puis elle perçut un bruit caractéristique qu’elle n’avait cessé d’entendre sans s’y accoutumer depuis qu’elle était arrivée. Quelques mètres plus haut, un homme presque obèse avait sorti son sexe, un ver flasque et noirâtre qu’il exhibait sans retenue, avec complaisance, et urinait dans la poussière. Devant le rictus du type qui semblait jouir de son dégoût, elle détourna le regard, fit quelques pas, soulevant de petites colonnes de poussière sur ses pas.

Il lui fallait se joindre à un groupe. Seule, elle n’avait pas la moindre chance de trouver un guide. Elle chercha des yeux le capuchon caractéristique des femmes, ne tarda pas à en remarquer un, un peu plus loin, près d’un bosquet de jacarandas. Elle se dirigea lentement vers le groupe auquel appartenait le capuchon, approcha de la femme à la toucher, décida de rester auprès d’elle en découvrant dans le regard de l’inconnue la même appréhension, la même angoisse qui l’étreignaient depuis des heures.

Un mouvement se fit soudain. Carmelita dut se soulever sur la pointe des pieds pour en comprendre l’origine. Trois hommes vêtus de longs manteaux de bure marron, coiffés de chapeaux à large bord qui leur donnaient une allure fière et arrogante, s’étaient approchés du groupe d’ une trentaine d’individus auquel elle s’était jointe.

L’homme de tête, plus imposant que ses compagnons, mais arborant les mêmes moustaches calamistrées, avait prononcé quelques mots inaudibles. Ce n’est que lorsqu’il eut répété, plus fort cette fois, qu’elle comprit qu’ils avaient devant eux les guides tant attendus.

- Où allez-vous ?

Les pollos échangèrent des regards apeurés. Un homme d’un certain âge rompit le silence le premier.

- A San Diego.

- On peut vous y conduire. Vous avez combien de fric ?

- 2000 dollars, pour mon passage et celui de mon frère.

Le guide se tourna vers d’autres pollos, répéta sa question. Le premier avoua à contrecœur 1000 dollars, puis, un à un, chacun l’imita.

Quand arriva le tour de Carmelita, elle dit, d’une voix qu’elle voulait assurée mais qu’elle sentait tendue par l’émotion, qu’elle ne possédait que 600 dollars. A les en croire, beaucoup ne disposaient même pas de cette somme, où essayaient d’en persuader les coyotes.

L’homme qui avait parlé le premier se racla la gorge, redressa les épaules.

- Nous formons un vrai groupe et vous pouvez vous faire un bon paquet rien qu’avec nous, mais on ne paiera pas plus. C’est tout ce que nous avons. C’est à prendre ou à laisser.

Le guide ne répondit rien, se contenta de passer dans leurs rangs, collecta les billets verts dont beaucoup étaient dans un état lamentable. Quand il arriva devant Carmelita, elle lui tendit les six billets qu’elle était allée récupérer sous son collant. Ils étaient encore tièdes, moites même. L’homme sourit, les porta à ses narines, murmura quelques mots inintelligibles cependant que son regard s’attardait sur ce que les couches de vêtements superposés laissaient deviner des seins de la jeune fille. Il acheva sa tournée, partagea sa moisson en trois parties inégales, tendit deux minces liasses à ses compagnons, empocha la plus grosse. Sans mot dire, il tourna alors les talons et se mit à avancer vers le nord.

Les Mexicains lui avaient emboîté le pas. Comme par enchantement, des dizaines d’autres groupes, disséminés sur le plateau, se mettaient en route au même instant, à croire que les guides avaient convenu de quelque signal mystérieux pour commencer la migration.

Le vent s’était levé. Carmelita s’enfonça avec sa compagne au plus épais du groupe, autant pour se protéger de ses morsures que pour se mettre à l’abri de dangers qui n’avaient rien d’imaginaire. Etrangement, à peine eurent-ils parcouru quelques centaines de mètres qu’ils se retrouvèrent seuls, cheminant sur une piste étroite qui s’enfonçait droit au fond d’un canyon rougeâtre encore malgré l’obscurité qui s’épaississait. Moins d’un quart d’heure plus tôt, un bon millier de  pollos, des hommes pour la plupart mais aussi des femmes et des enfants, attendaient sur la plate-forme au milieu des cris des vendeurs de tacos et de coca. En un clin d’œil, toute vie autre que celle de leur petite troupe s’était évanouie.

On progressait lentement. Les guides s’étaient échelonnés, le chef ayant laissé ses compagnons en avant-garde pour rester avec le groupe anonyme des pollos. En dehors du sourd piétinement de leur marche, du bruit presque rassurant de cailloux qui roulaient parfois sous leurs pieds, on n’entendait plus rien et ce silence ajoutait encore à l’angoisse. Celle de Carmelita et de sa voisine, qui échangeaient à la dérobée des regards furtifs en essayant de piocher quelque courage dans la force supposée de l’autre, mais celle aussi de leurs compagnons qui avançaient tête baissée, comme des aveugles, dos courbés, résignés par avance à toutes les mésaventures, à tous les malheurs. Taraudés par mille pensées plus lancinantes les unes que les autres, mille images macabres, mille anecdotes sinistres, avivées par une peur sourde qui les tenaillait au plus profond d’eux-mêmes, contractant les estomacs et précipitant les battements de cœur.

Et s’ils allaient être arrêtés par les Judiciales, ou par la Migra, ou encore par le S.I.N., le Service d’Immigration et de Naturalisation des Gringos ?

On les refoulerait impitoyablement, non sans les avoir au préalable délestés de leurs économies. Bien sûr, ils recommenceraient, mais avant, il leur aurait fallu trimer des années pour réunir l’argent du passage.

Il y avait pire encore : s’ils venaient à tomber aux mains des bandidos, des compatriotes sanguinaires qui détroussaient les pollos, violaient les femmes, brutalisaient les hommes, se vengeant de cent cinquante ans de haine recuite sur des victimes qui leur ressemblaient trop.

Cet ennemi-là au moins était identifiable, on pouvait espérer se tirer vivant de ses pattes. Le plus effrayant, parce qu’on n’en réchappait jamais, c’était le guet-apens tendu par les extrémistes des mouvements aryens, la W.A.R. ou le Ku Klux Klan, qui se flattaient de juguler l’immigration si le gouvernement américain leur laissait carte blanche. D’horribles histoires circulaient. On parlait d’assassinats, de tortures, de corps sans tête égrenés sur des kilomètres près de Ciudad Juarez.

Les mâchoires de Carmelita s’étaient mises à claquer. Le froid, mais aussi la sueur glacée qui imprégnait ses sous-vêtements, sans jamais sécher, et surtout une peur insidieuse qui s’était logée au plus profond d’elle et qui lui faisait une boule au creux du ventre. Les autres ne valaient guère mieux et progressaient en silence en évitant de se regarder.

On arrivait à la frontière. Les coyotes avaient choisi cette nuit-là un passage assez connu mais bien particulier. D’énormes conduites de drainage y marquaient très exactement la limite entre Mexique et Etats-Unis.

Talonnant leurs guides comme s’ils avaient peur de les voir se fondre dans la nuit et disparaître, les pollos s’approchèrent lentement de l’ouverture béante d’un énorme tuyau. L’homme de tête se tourna vers eux, leur fit signe d’y pénétrer. La nuit empêchait de lire l’inquiétude et la stupeur sur les traits des immigrants, mais l’homme devança leurs questions.

- On va attendre là que Miguel ait fait une reconnaissance. Après seulement on se mettra en route. Vous ne voulez pas tomber sur la Migra ?

Ils se glissèrent un par un dans la conduite. Il y faisait plus sombre encore qu’à l’extérieur. Une odeur pestilentielle les prit à la gorge, déclenchant des quintes de toux. Sueur, haleine, crachats, urine, matière fécale. Combien avaient déjà passé par-là, attendant à croupetons, recroquevillés sur eux–mêmes, épaules rentrées pour se protéger d’un ennemi invisible, terrifiés, glacés de peur au point qu’ils s’en oubliaient sous eux ?

On ne voyait rien. Chacun s’installa, retenant sa respiration dans l’espoir dérisoire de passer inaperçu.

Carmelita ne supportait pas de rester prostrée à terre. Dans cette position, elle se sentait plus vulnérable encore. Elle se redressa lentement. Ses yeux commençaient à se faire à l’obscurité et elle discerna quelques silhouettes, debout elles aussi pour la plupart. En rentrant dans la conduite, elle avait perdu sa compagne de terreur. Elle eut beau plisser les yeux, elle ne la retrouva pas.

Combien de temps s’écoula avant qu’elle ait compris que les guides ne reviendraient pas ? Quelques minutes, une heure ? Un siècle assurément, à essayer de se maintenir contre la paroi humide exhalant des odeurs à faire vomir, et à prier aveuglément Notre-Dame de Guadalupe, en attendant des bergers qui ne reviendraient jamais. Les coyotes méritaient bien leur nom. A eux l’argent, et puis la fuite. Jusqu’à la trahison suivante…

Tout à coup, une légère brise vint caresser la figure de Carmelita. Elle tourna la tête, aperçut des formes menaçantes qui pénétraient dans la conduite. Elle bloqua sa respiration, comprima sa main droite contre sa poitrine pour étouffer les battements de son cœur qui tambourinait follement. Tous les pollos clignèrent des yeux lorsque les rayons de puissantes torches vinrent les aveugler…

Ils étaient quatre. Seulement quatre.

Carmelita respira. Que pourraient-ils contre trente personnes décidées ?

Son assurance fut de courte durée..

Dans la main du premier homme, qui pouvait avoir une vingtaine d’années, il y avait une arme. Un revolver. La marque, le calibre, Carmelita n’en savait rien. Mais sa gueule courte et trapue paraissait effrayante. Un petit trou noir sans vie au bout du canon et doté de la plus terrifiante puissance.

Les autres types, guère plus vieux, se contentaient de brandir des couteaux dont la lame luisait à la lueur des torches électriques. L’homme au revolver avisa le pollo le plus proche, lui abattit sans crier gare la crosse de l’arme en plein front. Le pollo s’écroula sans un cri. Les autres traçaient de la lame de leur couteau une arabesque sanglante sur des visages blêmes. Cédant à la panique, les immigrants s’adossaient au mur bombé de la conduite pour s’empêcher de glisser au sol, leurs jambes refusant plus longtemps de les porter.

Des mains brutales s’insinuèrent sous les chemises, au creux des soutiens-gorge, au fond des chapeaux et des bottes, et, par miracle, surgirent les billets verts. Les bouches des bandidos se tordaient de plaisir. La moisson promettait. L’homme au revolver raflait au passage les billets que les pollos suivants tendaient d’eux-mêmes sans attendre la fouille, vrillant son regard dans ceux de ses compatriotes hagards qu’il dépossédait de tout ce qui leur restait. Aucun n’osait affronter ce regard, les têtes se baissaient une à une au fur et à mesure de sa progression.

Quand il se rendit compte que le suivant était une femme, l’homme éructa un grognement de satisfaction. Il enfonça le canon du revolver dans la joue de la femme, la força à approcher. La torche brandie par un de ses acolytes révéla des rides, une peau sèche et ravinée, des cheveux encore bruns mais graisseux. Un crachat atterrit sur l’arête du nez de la femme, dégoulina le long de ses narines et elle s’écroula lorsque la brute l’écarta rageusement de son passage. Il reprit son inspection, une expression féroce sur des traits à peine humains. Quand le faisceau de la torche vint auréoler le visage de Carmelita, la conduite était plongée dans un silence irréel.

Un cauchemar. C’était ça. Carmelita ferma les yeux, contracta violemment son front pour chasser ce mauvais rêve. Quand elle les rouvrirait, les fantômes auraient disparu.

Un rictus affreux. Une bouche tordue et des dents d’or qui brillaient. Elle avait rouvert les yeux et le cauchemar était toujours là. La main gauche de l’homme se leva, vint se poser sur la tête de Carmelita, glissa sous le menton, arracha le capuchon. Puis, sans crainte d’une résistance de la jeune fille pas plus que d’une réaction des pollos, il la tira par l’épaule et l’entraîna plus loin.

Carmelita avait cessé de grelotter. Des frissons brûlants la parcouraient tout entière. Elle voulut s’enfuir. Une force inconnue la clouait au sol, du plomb coulait dans ses veines, ses jambes se dérobaient sous elle. Elle essaya de crier, mais rien ne sortait de sa gorge en feu. Puis, sans qu’elle sût comment elle l’avait poussé, un cri déchira l’air fétide de la conduite. Un hurlement de désespoir qui vrilla les tympans des pollos. Aucun n’avait relevé la tête. A quoi bon ? Se faire tuer ? Et pour qui ? Si encore cette femme avait été la leur, ou leur fille, ou leur sœur. Elle ne leur était rien. Rien du tout.

Le poing de l’homme vint écraser le visage de Carmelita. Le cri s’étrangla en un gargouillement infâme. A moitié assommée, elle sentit cependant une douleur atroce le long de son nez et la coulée chaude et gluante de son propre sang sur ses lèvres et son menton. Elle hoqueta, tenta à nouveau de crier, ne réussit qu’à émettre quelques râles inarticulés entrecoupés de sanglots. Une main lui cambra la taille. Elle tomba à la renverse, sa nuque alla porter contre la paroi en fibrociment de la conduite. Elle perdit connaissance pendant qu’une main calleuse arrachait sauvagement les jupons et les bas enfilés comme une pelure d’oignon. Alors la main écarta les lèvres de son sexe. Quelque chose la déchira. Un corps la recouvrait, l’écrasait. Elle respira un souffle ignoble mêlant relents de tequila et remugles de tabac brun, détourna la tête sur le côté pour échapper à cette puanteur. L’homme en profita et se mit à gigoter en elle. Elle gémit quand il la mordit au cou.

Dans la conduite, la torche, tombée au sol, dardait son rayon vers le haut, balayant au passage les mouvements de va-et-vient de la masse humaine en les projetant sur le mur. Seuls les ricanements des autres coyotes qui attendaient leur tour, pantalons sur les chevilles et sexes en érection, troublaient le silence oppressant de la nuit. Les pollos n’avaient pas levé la tête. Ils contemplaient sans le voir un point fixe entre les pointes éculées de leurs souliers.

Carmelita n’existait pas.

Carmelita n’avait jamais existé.

Ils n’avaient d’ailleurs pas tort, car lorsque le dernier bandido pénétra le sexe tuméfié de la jeune fille, Carmelita avait cessé de vivre.

 

NOTES :

Pollos- « poulets » - surnom des Sud-américains qui essaient d’immigrer aux Etats-Unis

Maquiladoras – « manufactures » - entreprises à capitaux étrangers installées dans toute la zone frontalière et qui exploitent une main d’œuvre bon marché.

Cerco - « enceinte », « rempart » - mur de tôle ondulée renforcé de béton qui s’étend sur 25 kilomètres entre Tijuana et San Diego.

Coyotes : sans commentaire

Greasers- « graisseux » - surnom péjoratif donné aux Mexicains par les Américains dès l’époque des premiers conflits américano-mexicains, vers 1840.

Migra et Judiciales : services mexicains de police et d’immigration.

W.A.R. - White Aryan Resistance - : groupe néo-nazi, issu des branches californienne et texane des Chevaliers du Ku Klux Klan, responsable de dizaines d’incidents sanglants.