Le plus vieux des serial killers

Publié par L’Humanité mardi du 5 janvier 2010

ROGER MARTIN, ÉCRIVAIN (*).

en forme de monologue, les confidences imaginaires d’un bon dieu jaloux de ses papes

Les temps sont durs. On n’est jamais mieux trahi que par les siens. Faut dire que c’est de ma faute. Pendant des millénaires, j’ai tout réglé moi-même. C’était facile. Suffisait d’ordonner. Je dis pas qu’au début j’aie pas rencontré de difficultés. Moïse et Jésus jouaient les contestataires, mais quand j’ai ouvert la mer Rouge devant le premier et fourni les clous pour faire taire le second, z’ont bien été forcés de reconnaître qui était le patron et j’ai été peinard pendant 2000 ans. Un tremblement de terre, une inondation, une petite guerre pour garder les foules d’une paresse béatifique, et ça repartait. Jamais perdant : juifs et musulmans, catholiques et protestants, z’avaient beau s’étriper en conscience, ils étaient tous mes fils… J’ai ourdi les coups les plus tordus, mis en scène, bien avant Hollywood, les spectacles les plus grandioses. La Saint-Barthélemy, vous vous rappelez ? Un massacre de toute beauté. Des ruisseaux de sang dans les caniveaux de Paris, le fleuve charriant les cadavres en trucolor. Et le tremblement de terre de Lisbonne en son dolby ? J’en laissais quelques-uns s’en tirer. Ils se répandaient partout, clamant mon omnipotence… D’ailleurs les enfants doivent craindre leurs parents et c’est pas pour rien qu’on m’appelait Dieu le Père.

Ouais ! Eh bien, vous le croirez peut-être pas, v’la qu’on voudrait me faire grimper au cocotier. Et pas des athées – y en a quasiment plus, verriez les footballeurs se signer quand ils marquent un but ! – non, un croyant, un ponte dans sa branche, un type qu’on croirait qu’il va tomber si on lui souffle dessus. J’ai pas eu trop peur quand il a commencé à se faire appeler « Père », que « Sa Sainteté » lui a plus suffi. Mais là, il a dépassé les bornes. Il paraît que JE suis partout ? Et lui, alors ? Toujours en goguette, ce gars-là, à jouer les stars avec sa papamobile et sa mitre errante jusque chez les Papous et en Chine rouge !

Dans tout ça, je suis devenu une sorte de meuble. Lui joue les pater familias, moi les utilités, les comparses, les seconds couteaux. Relégué au rang du pépé, grand-papa gâteau, voire gâteux… Un jour, excédé, je lui ai envoyé un de mes messagers, un Turc que j’avais soudoyé, Ali Agca qu’il s’appelait. Ce connard a réussi à le rater. Je lui avais pourtant fourni le poignard avec lequel Judith avait tranché la tête d’Holopherne… Et maintenant il me nargue dans sa bagnole blindée… Non seulement je suis passé aux oubliettes, mais le v’là qui détruit consciencieusement mon œuvre. Des mois et des années que j’entends plus que ça : repentance par-ci, repentance par-là. Excuses aux parpaillots pour la Saint-Barthélemy, pardon aux juifs pour 2000 ans de pogromes et de persécutions, salamalecs aux musulmans pour des siècles de colonisation, ambassade aux Peaux-Rouges des Amériques, lèche-pompes aux Papous et aux Maoris, j’en passe et des pires. Putain je commence à voir rouge ! Les surréalistes m’ont traité de « vieux cadavre », OK… Napoléon, Hitler, Staline et Pol Pot ont prétendu me piquer le titre de plus grand serial killer de tous les temps, c’est de bonne guerre… Mais, je vous le dis, Grand-Père Killer n’a pas dit son dernier mot. Quand on a fait égorger en deux petites heures quatre cent cinquante disciples de Baal, pleuvoir le souffre sur Sodome et Gomorrhe, déclenché le Déluge, zigouillé plusieurs centaines de millions de gens et autorisé la Shoah, on va pas baisser son froc devant un mec qu’a qu’un prénom et qu’est même pas le premier de sa lignée. En vérité, je vous le dis, moi, l’Éternel, Adonaï, El, Jéhovah, le Très Haut, votre Père qui suis aux cieux, Dieu quoi, je me contenterai d’un seul et ultime petit règlement de comptes. Si l’un de vous a besoin d’une indulgence, d’un billet de première classe pour trôner à ma gauche, le contrat est prêt.

(Le texte évoque naturellement Jean-Paul II, le Panzer Cardinal n’étant à l’époque que… cardinal).

(*) Extraits de Skinheads et autres récits noirs (2009), avec l’aimable autorisation des éditions Mélis.