Interview de Roger MARTIN
 Emmanuel Lafrogne : magazine culturel Lorrain 1er février 2006

Inspiré de faits réels, Amerikkka dresse le constat plutôt glaçant d’une Amérique encore largement infiltrée par le Ku Klux Klan. Précise comme un documentaire, haletante comme la meilleure des fictions, cette série coup de poing est scénarisée par LE spécialiste français du KKK : Roger Martin.

 

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Comment êtes-vous devenu un spécialiste du Ku Klux Klan ?
J’ai commencé à m’y intéresser à douze ou treize ans. A l’époque, c’était une société secrète dont on parlait beaucoup. Il était encore très visible dans le sud comme en témoigne le film Mississipi Burning. Cette violence m’a énormément frappé et je n’ai jamais cessé de m’y intéresser. Après des études d’anglais et d’américain, je me suis donc rendu à Atlanta et en Californie où j’ai rencontré des responsables du Klan et des membres de l’Anti-Klan Network devenu Centre pour un Renouveau Démocratique et auxquels appartiennent d’ailleurs les deux personnages principaux de la BD. C’est une organisation antiraciste et antifasciste qui me séduit beaucoup car c’est la seule qui défend toutes les victimes sans distinction. Beaucoup ne défendent que les membres de leur communauté.

Après plusieurs livres sur le sujet, pourquoi passer à la BD ?
C’est le vecteur le mieux adapté pour en parler aux jeunes. J’ai toujours pensé que le KKK était un thème qui n’avait été qu’effleuré par le 9ème art et traité en général avec une documentation très ancienne et désuète. Je ne suis pas spécialement un grand lecteur de BD mais j’ai lu quelques classiques dans ma jeunesse. J’appréciais beaucoup Alix pour son coté historique et j’étais un grand lecteur de Pif et de petits formats comme Kiwi ou Blek le roc.

Est-ce que la réalité est aussi sombre et inquiétante que dans les cinq tomes d’Amerikkka ?
Absolument. Les lecteurs ont du mal à le croire mais il existe réellement des camps militaires de nazis dans l’Idaho comme décrit dans le troisième tome. Je ne noircis pas le trait et m’inspire de faits réels. Chaque épisode se déroule dans un état différent pour apporter de la variété dans les paysages mais aussi pour montrer que l’on n’adhère pas à un parti extrémiste pour les mêmes raisons en Floride et en Idaho. Certains sont très racistes car encore marqués par la guerre de Sécession alors que d’autres sont livrés en pâture aux théories les plus extrémistes après avoir été ruinés économiquement comme cela a été le cas pour de nombreux fermiers.

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Dans le tome 3, Steve n’hésite pas à s’infiltrer dans un groupuscule fasciste. Etes-vous allé aussi loin ?
A un moment où j’étais très engagé dans la lutte antifasciste en France, j’ai fréquenté des milieux skinheads pour écrire un roman. J’ai vécu quelques moments intenses où j’ai eu très peur mais je n’ai jamais risqué la mort, au contraire des membres du Centre pour un renouveau démocratique. Ils prennent moins de risques que mes héros de papier mais s’exposent tout autant à la vengeance et aux menaces du Klan.

 

Il y a un certain paradoxe entre le ton très réaliste de vos histoires et le trait exagéré de Nicolas Otéro…
Cela me gênait un peu dans le premier volume mais Nicolas a depuis compris que l’aspect sinistre d’un personnage pouvait être rendu sans grossir le trait. Dans le tome 3, Primus Astatus n’a pas les oreilles décollées et le nez cassé mais quelque chose de glaçant et d’inquiétant. C’est de moins en moins caricatural. Nicolas est un garçon plein de talent et je ne lui facilite pas la tâche. Il ne contourne pas les difficultés mais les affronte avec le plus souvent beaucoup de réussite. Cela va devenir un très grand dessinateur.

C’est un sujet très violent. Êtes-vous parfois obligé de vous censurer ?
La différence avec la violence de certains films ou BD est que le lecteur d’Amerikkka n’a pas forcément envie d’aimer cette violence. On sent qu’elle est haïssable. Dans le quatrième tome, Steve devient aussi violent que ceux qu’il combat. Un personnage le lui fait d’ailleurs remarquer. Dans un pays aussi violent où l’on utilise les armes de quelque coté que l’on soit, il y a forcément des pulsions très fortes et on a vite fait de passer de l’autre coté. C’est une violence expliquée.

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Dans les deux derniers tomes, vous approfondissez un peu plus les relations entre Steve et Angela. Pourquoi ce changement de cap après trois tomes plutôt neutres au niveau des sentiments ?
Le Lecteur n’aurait pas cru longtemps à des relations platoniques entre Steve et Angela. Ce ne sont pas des agents du FBI ou de la CIA mais d’abord des militants. Je voulais montrer leur caractère humain, leurs sentiments et leurs passions. Dans le cinquième tome, il peut même y avoir de la jalousie entre eux. Ce tome m’a aussi permis de montrer que le racisme n’était pas unilatéral en décrivant l’hostilité de certains noirs vis-à-vis des blancs.

 

Cette série est plutôt pessimiste et, pour reprendre vos termes, se termine dans les tomes 4 et 5 par des demi-victoires…
La bête n’est jamais morte. Comme tous ceux qui militent contre le racisme et l’extrémisme, Steve a parfois envie de tout laisser tomber. D’autres lui rappellent que cela serait bien pire sans son action et la réalité se charge de lui faire comprendre que le combat est loin d’être terminé et continuera après lui.

 

Comment va se poursuivre la série ?
J’ai de la matière pour écrire neuf volumes sans que l’on se répète et souhaite conclure par un dixième tome qui reviendra en 1866 pour expliquer la naissance du Klan. Le prochain se passera en grande partie à Atlanta et utilisera de nombreux flash-back pour expliquer l’infiltration du Klan dans cette ville qui a été, entre 1935 et 1945, la cité impériale avec des usines et une université du KKK. C’est à cette période que Michael Allister a été assassiné après avoir infiltré le Klan. Soixante ans plus tard, Steve et Angela vont partir à la recherche de ses assassins…
 

 

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
Publiq, le magazine culturel Lorrain

1er février 2006