Interview par Bernard Strainchamps
Mauvais Genre

Bernard Strainchamps : Depuis vingt ans, vous avez participé à l’essor du roman policer en France par vos nombreux travaux en tant que directeur de revue, de collection, anthologiste, romancier. En 1987, vous avez présenté avec Claude Leroy les Récits noirs de l’Antiquité aux éditions Instant dont vous dirigiez alors la collection Instant noir. J’ai envie de reprendre la question que vous posiez dans la préface : " Qu’est-ce qu’à tout prendre qu’un écrit noir ? "

Roger Martin : On sait que la notion de "roman noir" est typiquement française. Marcel Duhamel, avec sa "Série Noire" n'a pas compté pour peu dans le succès de cette formule. Je considère que l'adjectif noir s'est imposé parce qu'il était à la fois très précis et très vague et qu'il pouvait correspondre à ce que voulaient écrire des écrivains très différents et à ce que voulaient lire des lecteurs très différents eux-aussi.
Pour les uns, le noir renvoyait à la nuit, et plus précisément à la ville, la très grande ville, la nuit. Héritage, peut-être de Fritz Lang, de l'expressionnisme allemand, de Métropolis et de M. le maudit, mais aussi du Londres de Sherlock Holmes et de Jack l'éventreur. David Goodis me semble illustrer parfaitement cette tendance. Pour d'autres, le noir renvoyait davantage à la noirceur réelle ou supposée de l'âme et de la nature humaines. Rappelons nous que marxistes ou individualistes forcenés, la plupart des écrivains américains s'étaient nourris au lait de la Bible et de Shakespeare, comme en témoignent les titres de Faulkner, d'Hemingway et autres Steinbeck. L'extraordinaire A Nos Amours de P.J. Wolfson, certains Jim Thompson s'inscrivent dans cette tradition comme l'ensemble de l'oeuvre de Robin Cook.
On ne peut exclure en outre quelques influences puisées dans le roman noir gothique anglais et français. Comme on ne peut nier que "noir" s'est imposé tout simplement par contraste avec "rose", pour désigner un type de récit violent, où le meurtre n'est pas rare, où les rues sont sales et les héros des anti-héros. Des récits d'où, pour les observateurs superficiels, on ne peut tirer aucune morale, des récits trop vite taxés d'amoralisme voire d'immoralisme. Que le terme soit né en France ne devrait pas nous étonner. Si les anglo-saxons ont le "blues", nous, lorsque nous traversons des passes difficiles, préférons évoquer nos "idées noires" et n'hésitons même pas à "broyer du noir".
Ajoutons que c'est un poète français qui a écrit que "les chants désespérés sont toujours les plus beaux".
Les récits noirs ne sont pas une caractéristique des temps modernes. Bien sûr, il y a une part de jeu et de provocation à présenter Oedipe ou la Bible comme les sources du genre noir. Mais ce n'est pas entièrement dénué de fondement. Une lecture attentive de Cicéron permettrait par exemple de découvrir de très nombreux textes aux thèmes et aux préoccupations très actuels, traités à la manière du genre noir...

B.S. : Mais le roman noir n’est-il pas " le pur produit d'un système socio-économique " ? Faire remonter les origines du roman noir à Oedipe n’est-ce pas faire fi de cette réalité ?

R.M. : Cela m'amène au roman noir "pur produit d'un système socio-économique". C'est une formule plus qu'une analyse. Je suis de ceux qui pensent qu'il n'y aurait pas eu de roman noir américain si les écrivains de ce pays n'avaient été de fins connaisseurs de Flaubert, Maupassant, Hugo et Zola, sans oublier Stendhal et Balzac. S'ils n'avaient pas eu pour maîtres des gens qui s'appelaient James Fenimore Cooper et surtout Jack London. S'ils n'avaient longtemps pratiqué des Theodore Dreiser, des Upton Sinclair et des Frank Norris. Dans les années 20, la situation aux Etats-Unis favorise l'éclosion d'une nouvelle forme romanesque certes, mais dès sa naissance le roman noir échappe aux classifications et ses auteurs, contrairement aux analyses hâtives, ne se sont pas coulés dans un moule. Il faut n'avoir jamais lu Hammett et Chandler pour prétendre qu'ils se ressemblent. Ca m'exaspère de lire un peu partout qu'ils appartiennent à l'école behaviouriste. Ou alors, les gens qui écrivent cela n'ont jamais essayé de savoir ce que signifie ce terme qui colle bien à Hammett et à une partie de l'oeuvre d'Hemingway, mais sûrement pas à celle de Chandler. Alain Demouzon a autrefois écrit quelques pages particulièrement pertinentes à ce sujet. Et, il n'est pas seulement question de style. Chez Hammett, chez Mc Coy, chez Finnegan ou chez Michael Collins, John Douglas ou Michael Malone aujourd'hui, on baigne dans le noir, mais le pire n'est jamais sûr, les autres ne sont pas toujours ou pas forcément l'enfer ou des salauds. Ils peuvent même vous aider. Certains en tout cas...
Chez Chandler, le héros n'est pas un salaud, mais il est avant tout solitaire, un preux chevalier qui ne se résout pas au mal, mais qui ne croit guère, voire pas du tout, en l'humanité.
Si le roman noir n'était que le "pur produit d'un système socio-économique" il aurait déjà disparu en tant que genre. Or, au contraire, il se répand partout, dans le monde entier, et n'a jamais été aussi vivant aux Etats-Unis.
Cela dit, il faudrait deux cents pages pour développer. Dire que Robin Cook et Didier Daeninckx ce n'est pas la même chose - j'aime les deux mais pas pour les mêmes raisons - qu' Ellroy et Michael Collins évoquent les mêmes sujets dans des démarches totalement opposées, que le terme de roman noir est devenu aussi vague, aussi fourre-tout que l'était celui de roman policier...

B.S. : Le travail que vous avez effectué en dirigeant la revue Hard-Boiled Dicks peut servir de référence aux passionnés qui défendent le genre dans les nombreuses associations, revues, festivals, sites et listes de diffusion. D’où vous vient cet intérêt pour le roman noir américain ?

R.M. : Mon intérêt pour le roman noir américain vient de mon amour précoce, durable, inconditionnel pour Jack London. Je l'ai lu à 12 ans, relu sans cesse et il reste, passez moi l'expression, mon Dieu. Maintes de ses nouvelles sont des textes noirs et Martin Eden, qui présente une version de sa vie, est toujours mon livre de chevet. Qu'Yves Boisset ait montré à plusieurs reprises certains de ses personnages en train de lire ce livre, que Sergio Leone, dans son plus beau film, Il était une fois l'Amérique, le place entre les mains de l'enfant qui deviendra le perdant magnifique de l'histoire, me pousse à penser qu' "On a tous quelque chose de Jack London". Tous, j'exagère, et certainement pas les gens qui ont osé signer quatre "novélisations" de David Lansky (le flic interprété par Johnny) du pseudo "Martin Eden"...
Après j'ai dévoré d'autres auteurs, je suis tombé sur des livres que je n'ai jamais oubliés, Un Bruit de chaînes de Richard Jessup, La Bête qui sommeille de Don Tracy, 1275 âmes de Jim Thompson et le virus a été définitivement contracté. Des études d'Anglais avec certificats de civilisation et littérature américaines ont fait le reste.

B.S. : En scannant les centaines de pages des numéros d’Hard-Boiled Dicks, sans cesse, je me disais : " Il faudrait que Roger Martin édite un manuel à l’intention de tous les futurs journalistes en herbe ". Comment avez-vous procédé ?

R.M. : Hard-boiled Dicks c'est un fruit de la passion. Je n'avais pas envie de faire un fanzine "bon marché". Jacques Baudou publiait alors Enigmatika qui était une revue passionnante. Intelligente, non sectaire, où l'amateur de whodunits rencontrait celui de romans noirs, où Sam Spade respectait Arsène Lupin, où Pierre Véry et Paul Berna avaient le même droit de cité que Boileau-Narcejac ou Agatha Christie. Mais le papier buvait trop, les feuilles étaient agrafées, les photos mal encrées, et je voulais faire autre chose.
J'ai mis du temps et, au moins au début, perdu de l'argent. J'ai bénéficié de l'aide de ma famille,et d'un ami, un frère, Gilbert Boni, qui tapait, coupait, collait, tirait. Tout cela la nuit, sur des machines appartenant au Parti communiste.
Le contenu était essentiel. Je n'avais pas envie de traduire bêtement des articles publiés à l'étranger. Je lisais tous les bouquins d'un auteur traduits en français, et quelques titres en anglais. J'envoyais des questionnaires très détaillés, des dizaines de questions, en vagues, n'hésitant jamais à m'y reprendre à plusieurs fois lorsque des zones d'ombre persistaient. Les écrivains sont tous des menteurs! Parfois de bonne foi. Ainsi, Marvin H. Albert n'a jamais voulu me dire que Gil Brewer avait été son nègre. Je l'ai découvert autrement. Quand je lui ai fait part de cette découverte, il m'a dit simplement: "Maintenant, il est mort, tu peux l'écrire, mais je m'étais juré de ne jamais le dire avant sa mort. Certains de ses livres s'étaient vendus à 1 million d'exemplaires et il n'aurait pas supporté qu'on sache qu'il en était réduit à ça". Des écrivains qui se rendent compte que vous leur posez des vraies questions, qui témoignent que vous les avez lus, vous donneront de vraies réponses et pas la bouillie informe qu'on nous sert trop souvent. Faire une revue, c'est un acte d'amour, c'est bien ce que signifie le mot "amateur", non ? Alors, il faut être humble, s'effacer derrière celui qu'on interviewe, et, si on le peut, essayer de travailler avec d'autres mordus. Hard-Boiled Dicks a dû beaucoup aux Mesplède's Brothers, à Jean-Jacques Schléret, à Jean-Paul Schweig. Et on ne peut prétendre tout connaître. Dans ce cas, il faut faire confiance. Robert Deleuse, qui est un type formidable et un écrivain important mais qui s'est mis plein de monde à dos parce qu'il s'obstine à appeler un chat un chat et Quaddruppani un négationniste, a dirigé de main de maître un spécial Scerbanenco, qui est régulièrement pompé ici et là, par exemple.

B.S. : Est-ce la raison pour laquelle vous avez dirigé le recueil " Requiem pour un muckraker : 22 nouvelles en hommage à Marvin Albert " édité aux éditions Baleine ?

R.M. : REQUIEM pour un MUCKRAKER c'est un petit merci à un ami mort. Un grand du roman noir injustement sous-estimé. Normal, quand on l'invitait, il n'exigeait pas le Hilton, ne vomissait pas sur les journalistes - ni au sens propre du terme ni au figuré- ne se bourrait pas à mort pour prouver son génie à quelques spécialistes du polar qui adorent l'alcool et les putes - il faut vivre dangereusement, non ? - quand ils se retrouvent dans un festival et filent ensuite retrouver leur femme en geignant, attribuant leur crise de foie à des coquillages pas frais. 
Marvin, c'était surtout le N1 d'Hard-Boiled Dicks, un type exceptionnel, humble et fraternel. Quand il a reçu un exemplaire de la revue, c'était à noël 1981. Il m'a appelé. Il m'a répété trois ou quatre fois qu'il l' avait lu et relu, qu'il n'arrivait pas à y croire, qu'il avait ressenti la même émotion qu'à la parution de son premier livre. Que 22 personnes aient écrit pour le saluer, même si tout n'a pas été simple, est extraordinaire. Mais c'est quand ils sont vivants qu'il faut dire qu'on les aime à ceux qu'on aime.
Si j'ai un mot à dire aux amateurs de polar, c'est d'honorer les Arnaud, les Pelman, les Coatmeur et les Reouven tant qu'ils sont là. Et surtout les lire. On pourrait bien avoir des surprises !

B.S. : En 1995 est sortie une nouvelle édition augmentée et mise à jour Amérikkka, voyage dans l’internationale néo-fasciste. En préambule, vous remerciez le Centre pour un renouvellement démocratique pour les précieux documents qu’ils vous ont fait parvenir. J’aurais aimé savoir si Amérikkka est le résultat d’une recherche qui devait d’abord servir à nourrir la série de romans Ku Klux Klan, Guerre au Klan… publiés au Fleuve noir, ou l’inverse ?

R.M. : Je me suis toujours intéressé au Ku Klux Klan, depuis qu'à 13 ou 14 ans, j'avais lu le superbe La Route de la Liberté d'Howard Fast. Pendant des années, j'ai découpé tout ce qui me tombait sous la main. J'ai continué à m'informer pendant mes études d'anglais. En 1985, Simone Beaufils, du Fleuve Noir, qui cherchait des idées de séries, m'a fait confiance et j'ai alors écrit quatre volumes sous pseudonyme l'utilisant. Des amis, comme Marvin ou Michael Collins m'ont signalé que le Klan effectuait un retour remarqué dans l'arène politique américaine. Quand, après Skinheads, qui n'avait pas mal marché chez Calmann-Lévy, Etienne Cohen-Seat m'a demandé ce que je voulais faire, je lui ai proposé un bouquin d'investigation sur le Klan. Il n'était pas convaincu, mais comme il le fera plus tard pour ma biographie de Georges Arnaud, il m'a dit : " Faites-moi un dossier et convainquez-moi".
Apparemment, j'ai réussi et AmeriKKKa a connu trois éditions. Je travaille actuellement au scénario du premier volume d'une série B.D. sur le sujet ("Les Canyons de la Mort" Hors-Collection Janvier 2002). Calmann nous a autorisés à reprendre le titre générique d'AmeriKKKa. Le dessinateur, Nicolas Otéro, est un jeune gars de 23 ans. Ses cinq premières planches m'ont époustouflé... Ma série sur le Klan a failli être rééditée quatre fois, mais il y a comme une malédiction et ça ne s'est pas fait...
Fatalitas, comme aurait dit Chéri-Bibi !

B.S. : Vous êtes militant communiste, vous avez été adjoint au maire d’une ville de 11000 habitants. En 1998, vous avez publié Main basse sur Orange aux Éditions Calmann-Lévy. Quand on sait que vous êtes enseignant à Orange, c’est faire preuve d’un réel courage. Sur le site, Paul Maugendre écrit : " Ce pourrait être un inédit signé, par exemple Dashiell Hammett, Didier Daeninckx ". Est-ce que vous considérez l’écriture comme un prolongement de votre action militante ?

R.M. : Je n'habite pas à Orange, mais à Carpentras. Cela dit, il n'y a que 25 kilomètres ! Main basse sur Orange m'a effectivement valu beaucoup de soucis: menaces voilées ou explicites, chantage aux procès du F.N. auprès de l'éditeur et de moi-même, menaces de mort, coups de fil anonymes, j'en passe et des pires. Mais ce n'était pas nouveau. Skinheads, L'Affaire Peiper m'avaient déjà causé pas mal de désagréments, dont un cassage de gueule en règle à Epinal. Le pire, cependant, n'est jamais venu des fascistes mais de la veuve de Georges Arnaud qui m'a empoisonné pendant les deux ans où j'ai travaillé sur la biographie de son mari. Menaces de procès, harcèlement téléphonique à deux heures du matin, lettres comminatoires. Calmann-Lévy n'a pas cédé et nous n'avons pas eu les procès annoncés.
L'écriture, oui, dans mon cas, c'est en grande partie le prolongement de mon action militante. Je ne crois pas à la Tour d'ivoire. Je ne crois pas non plus cependant que l'écriture puisse n'être que cela. Un roman ce n'est pas un tract et croire qu'un Poulpe suffira à faire reculer l'extrême droite n'est souvent qu'un alibi ou la posture idéologique d'antifascistes de droit divin qui, comme Duras, tuent Le Pen tous les soirs avant d'aller boire leur camomille et de se coucher.

B.S. : En 1988, vous avez publié aux éditions Syros un Souris noire intitulé Le Piège d’Alexandre. Est-ce une suite logique à votre métier d’enseignant ?

R.M. : Le Piège d'Alexandre n'est pas directement lié à mon métier d'enseignant. Il relate une histoire presque entièrement vraie qui s'est déroulée lorsque mon fils avait 9 ans. Joseph Périgot m'avait demandé un récit et je ne me sentais plus capable de l'écrire. C'est alors que les canaris de mon fils ont été "assassinés". J'ai brodé un peu et j'ai écrit ce texte pour lequel j'ai de l'affection. Certains critiques, certains bibliothécaires l'ont décommandé à leurs lecteurs sous prétexte que je m'y serais montré favorable à la peine de mort. Le terrorisme intellectuel règne aussi à gauche. Pour ces pédagogues qui avaient dû abuser de Jacques Salomé, l'enfance ne saurait être que le vert paradis des amours enfantines. Que des enfants puissent se montrer cruels - et les plus gentils d'entre eux autant que les autres - qu'il n'y ait rien de plus impitoyable qu'une cour d'école, ne semblait pas leur être venu à l'esprit. On a envie de leur conseiller de relire Louis Pergaud, un autre de mes maîtres !

B.S. : Dernière question. Vous publiez dans la collection Librio une anthologie en deux volumes, La dimension policière. Est-ce qu’on aura l’occasion de vous voir un jour écrire à nouveau un Panorama des maîtres du polar étranger ou ne vous consacrez-vous plus qu’à l’écriture de romans telle la série de l’Agence du Dernier Recours ?

R.M. : Je ne crois pas que je réécrirai un nouvel ouvrage sur le genre policier. Mon Panorama, que je ne renie pas, a été écrit dans de mauvaises conditions. Il faudrait que j'aie vraiment beaucoup de temps... En outre, beaucoup d'ouvrages ont déjà été publiés, d'excellents (Lebrun, Mesplède, Schléret, Deleuse...) et de moins bons, où certains "auteurs" se sont contentés de puiser largement dans les travaux des autres sans d'ailleurs le signaler...
J'ai des projets, d'autres romans, des nouvelles. Très immodestement, je considère que les deux volumes parus de L'Agence du dernier recours, Une Affaire pas très catholique et Un Chien de sa chienne sont de bons romans qui n'ont cependant pas suscité d'écho dans le milieu du polar. Et pour des raisons qui n'ont rien de littéraire en général. Je paie mon amitié avec Daeninckx. Des gens qui n'osent pas s'en prendre à lui ont dressé une véritable liste noire où l'on retrouve Robert Deleuse, Jean-Christophe Pinpin et quelques autres qui ne sont plus invités, qui sont victimes de "rumeurs" confraternelles. (Hugo rappelait que dans "confrère" il y avait aussi "frère" !).
Il y a des années que je n'ai pas été invité dans une manifestation polardesque importante. Je vais ailleurs bien sûr, j'anime pas mal de débats, je fais des présentations, mais c'est le silence total sur mes bouquins. Dans ce milieu qui n'a jamais autant parlé de courage, qui n'a jamais autant admiré les rebelles, dès qu'on hausse un peu le ton, parce que, non, définitivement, tout le monde il n'est pas beau tout le monde il n'est pas gentil, on est taxé de "violent"...
C'est aussi une question de contenu. Je l'ai dit plus haut, pour certains le roman noir ne peut être que désespéré. Cependant, ils confondent le désespoir et le sinistre, voire l'abject. N'est ni Robin Cook ni Jean-François Vilar qui veut. Ce désespoir, on ne peut le traduire qu'à condition de le ressentir. Si c'est du fabriqué, ça donne des faux brûlots qui ne dureront que le temps d'un mini-scandale de librairie.
Personnellement, je me refuse à croire que l'Homme ne serait que la somme de ses saloperies. Non, je ne rencontre pas que des salauds, non je ne crois pas que tous les politiques soient pourris, alors, de la fraternité, de la solidarité, de l'amour, j'ai aussi envie de parler. Mes romans se passent dans le Vaucluse intégriste, dans la Lorraine post-sidérurgique dévastée, au Havre où viennent de fermer des chantiers navals, certes. Et on y rencontre, derrière le filigrane d'une tragédie individuelle, des drames collectifs, mais aussi, je l'espère, de l'espoir et de la chaleur. C'est ce qui m'intéresse et je persiste à croire que cela pourrait intéresser des lecteurs. Bien que communiste, je n'ai jamais beaucoup lu Marx ni Lénine. Un jour, pourtant, je suis tombé je ne sais où sur une phrase de Gramsci que j'ai fait mienne : " Il faut allier le pessimisme de l'intelligence à l'optimisme de la volonté". C'est ce qui explique que, déçu autant que beaucoup, et dans nombre de domaines, je ne me résolve pas cependant à me mettre au vert ou à jouer les vieux sages aigris.
Pour revenir à la question posée, si Librio continue à me faire confiance, j'ai d'autres anthologies dans ma musette. En mars devrait paraître, avant La Dimension Policière II, un Corse Noire, douze nouvelles d'écrivains connus (Mérimée, Maupassant, Balzac, Flaubert, Leroux), oubliés (Glatigny, Ponson du Terrail) ou carrément inconnus comme Rosseeuw Saint-Hilaire, auxquelles j'ai ajouté un texte de Jacques Mondoloni, un vrai bijou. C'est une publication qui m'a donné beaucoup de travail, ce qui est le cas lorsqu'on ne se contente pas de reprendre des textes archi-connus, mais en même temps, elle m'a permis de me replonger dans la littérature du XIXème, et ça a été un véritable régal.