Interview par Paul Maugendre
L'Ours Polar
pour L'Ours Polar


Paul Maugendre : Est-ce l'apostolat de prof de lettres ou l'engagement politique qui t'a amené à la littérature noire ? 

Roger Martin : A l'origine, ni mon métier de prof de lettres ni l'engagement politique n'ont à voir avec mon amour de la littérature noire. Celui-ci est la conséquence logique, je pense, de ma passion pour Jack London. J'ai glissé naturellement de son oeuvre à celles de Hammett, McCoy, Finnegan ou Richard Jessup, en particulier le magnifique « Un bruit de chaînes », lu alors que j'avais quatorze ou quinze ans. Je considère en outre que les romans de Hugo, de Zola, de Mirbeau, dont je me suis nourri adolescent m'ont également préparé au roman noir. J'ajoute que, malgré les différences de genre, je suis un Holmesophile impénitent.

P.M. : Tu as été consécutivement ou successivement rédac chef d'un fanzine, directeur de collection et écrivain (entre autres). Quelle est l'activité qui t'a le plus marqué ?

R.M. : Rédacteur - et imprimeur, concepteur, relieur, aidé par un ami, Gilbert Boni, qui n'était pas encore personnage de romans, et par toute la famille - d'Hard-Boiled Dicks, directeur de Etiquette Noire chez Encre, puis d'Instant Noir chez les Editions de l'Instant, tout m'a marqué, tout m'a passionné, autrement je ne l'aurais pas fait. Il m'arrive simplement d'éprouver quelque amertume. Lorsque je pense que c'est moi qui ai fait traduire « Là où dansent les morts », mais que l'agent américain nous a interdit de le publier (sans doute avait-il ses raisons) ou que je lis dans Libé que c'est Polar qui a fait découvrir Joseph Hansen alors qu'Hard-Boiled Dicks a consacré un de ses premiers numéros à celui-ci et que j'avais publié « Homosexuel notoire ». Mais enfin...

P.M. : L'engagement politique t'amène à croiser la route et à dénoncer les agissements de l' extrême-droite, française, européenne ou américaine, du Front National au Ku-Klux-Klan. Une phobie mais en même temps une fascination ? Est-ce pour toi une contrainte morale d'écrire des livres dont le thème central est le fascisme, un abcès de fixation et n'as tu pas envie de changer de cheval de bataille ?

R.M. : Je ne suis pas fasciné par l'Extrême-Droite. J'avais douze ans lorsque mon voisin, le commandant Joseph Kubasiak, a été assassiné par l'O.A.S. dans des circonstances effroyables. C'est là que je suis devenu antifasciste. Envie de changer de cheval de bataille ? C'est le cas dans les volumes deux et trois de l'Agence du dernier recours. Il n'y a pas de fachos ni d'intégristes. Des « méchants », si, heureusement. Et puis j'ai aussi un livre d'investigation en chantier sur les trafics d'animaux. Je te rappelle en outre que le livre que je préfère dans tous mes bouquins, c'est « Contes de l'évasion ordinaire » et que même s'il se situe dans un milieu socialement très marqué, c'est avant tout un livre tendre, une sorte de Marius et Jeannette havrais. Sans oublier « Les Mémoires de Butch Cassidy », qui témoigne de mon amour du western et m'a permis une certaine fantaisie que je n'ai pas ailleurs. 

P.M. : Un auteur de romans noirs doit-il obligatoirement être engagé politiquement tout au moins dans ses écrits ?

R.M. : Je suis persuadé que les écrivains ont un rôle à jouer, que ce rôle ne consiste pas seulement à signer des pétitions, mais aussi à écrire et témoigner et surtout à être sur le terrain. Un auteur de romans noirs n'est pas obligatoirement un militant cependant, et son travail est tout aussi «productif» à partir du moment qu'il est sincère. Robin Cook ou Marc Villard, rétifs à tout « embrigadement » témoignent avec force de l'état de nos sociétés. Ce qui m'exaspère c'est l'antifascisme salonnard. Je respecte des gens qui ne sont pas politiquement engagés et j'exècre certains «signeurs» de pétitions, ultra révolutionnaires en public mais particulièrement soucieux de leur petit confort. Je ne suis pas engagé parce que j'écris des romans noirs. J'écris des romans noirs et des documents qui le sont tout autant parce que j'essaie d'être utile. Mais je ne lance pas d'anathème et j'apprécie beaucoup de livres dont je ne sais pas si leur auteur est engagé ou pas, ceux d'auteurs comme René Réouven ou Jean-François Coatmeur par exemple.

P.M. : Tu es du genre« je gratte où ça démange». La problématique est que plus on gratte, plus on risque l'infection et ne faut-il pas des fois oublier la démangeaison jusqu'à ce qu'elle s'estompe ?

R.M. : Je ne crois pas que les choses puissent passer d'elles-mêmes et je crois en revanche à la vertu de la dénonciation d'idées qui ont fait assez de mal. Ecrire sur l'intégrisme ou le Front National c'était tout simplement pour moi un devoir. Permettre aux gens de savoir réellement ce qui se déroule à Orange me semblait indispensable.

P.M. : Tu as publié des études, des documents dans des revues, écrit des ouvrages tels que AmériKKKa ou Main basse sur Orange. Cela demande beaucoup d'investigation, un réseau d'informateurs ?

R.M. : Des bouquins comme Amerikkka ou Main basse sur Orange, ça demande effectivement un énorme travail d'investigation. On est un tiers journaliste, un tiers flic et un tiers écrivain. ça exige de la patience, de la roublardise, du courage et une très grande exigence car les procès vous guettent à tout instant. Pour les informateurs... bien sûr. Les amis d'abord, les gens qui luttent sur place, aux Etats-Unis ou en France, mais aussi des ennemis qu'il faut appâter en flattant leur vanité ou en exploitant des contradictions et des haines personnelles. Cela dit, le bouquin qui m'a demandé le plus de travail et de recherches, c'est ma biographie de Georges Arnaud, « Vie d'un rebelle ». Près de 400 pages, deux années et demie de travail, 1700 exemplaires vendus. Il m'a fallu retrouver des gens qu'Arnaud avait connus cinquante ans plus tôt, rencontrer des amis célèbres d'Arnaud qui ne voulaient rien me dire ou m'informaient qu'ils porteraient plainte si je reproduisais certains de leurs propos. Et la quatrième femme d'Arnaud, sa veuve, qui me téléphonait en pleine nuit ou m'envoyait des lettres pleines d'avertissements pour me menacer de procès.

P.M. : Comment ressort-on après la rédaction de tels ouvrages : satisfait du travail et des révélations apportées au futur lecteur, traumatisé par l'accumulation des faits décrits, tremblant devant d'éventuelles représailles ? 

R.M. : Bien sûr, on risque la nausée parce qu'écrire un bouquin comme celui sur Orange c'est un an de travail en étant totalement immergé dans la merde. On lit, on écrit, on recherche et on n'a même plus le temps de lire un bouquin qui parle d'autre chose que de Le Pen, Mégret ou Bompard. Sans compter les menaces multiples, les lettres anonymes, les coups de fil en pleine nuit, j'en passe et des pires. Comme je disais précédemment, les procès vous guettent à tout instant. Calmann-Lévy, sur les conseils de son service juridique, m'a demandé de couper une cinquantaine de pages du livre sur Orange. Pour « L'Affaire Peiper », j'ai carrément été roué de coups par des néonazis et pour « L'Affaire Lajoye », refusée successivement par deux éditeurs après passage de la D.S.T. dans leurs locaux, et recyclée dans mon Poulpe, « Le G.A.L., l'égout », j'ai été inquiété par les renseignements généraux. Il est vrai que comme pour la biographie d'Arnaud, avec toutes les tracasseries que cela a engendré, on ressort parfois meurtri et épuisé : quand un copain vous téléphone en disant que son hebdo ne passera pas le quart de page qu'il a consacré à « Main basse sur Orange » parce que « c'est un livre militant », quand un des quotidiens les plus lus n'écrit pas une ligne sur Amerikkka mais qu'un de ses « envoyés spéciaux » signe une page entière tirée des informations du bouquin...

P.M. : Tes premiers romans ont été signés du pseudonyme de Kenneth Ryan. De ton plein gré ou sur suggestion de l'éditeur ?

R.M. : Mes trois bouquins (et le quatrième devait l'être aussi à l'origine) ont été signés d'un pseudo : Kenneth Ryan. D'abord parce qu'à l'époque le Fleuve « possédait » votre nom et que même si le mien n'est pas très original, je l'utilisais pour pas mal d'articles sur la littérature française du XIXème siècle ou sur le roman noir. Ensuite, ils prétendaient que pour une série qui se déroulait aux Etats-Unis, un nom américain ferait plus sérieux. Enfin, ça ne me déplaisait pas, un pseudo, Voltaire, Stendhal et Balzac -excusez du peu - en avaient bien eu, et presque tous les auteurs américains, dont mon ami Marvin H. Albert, et des Français, dont Georges J. Arnaud qui était et reste une de mes références polardières.

P.M. : Ces romans ont été publiés au Fleuve Noir, maison d'édition qui n'était pas cataloguée comme foncièrement à gauche. Tu les a proposés par provocation ou parce que c'était la seule maison d'édition qui les a acceptés ?

R.M. : Ils ont été publiés au Fleuve Noir, non parce que c'est la seule maison qui les ait acceptés, mais parce que c'est elle qui les a commandés, ou presque. L'anecdote mérite d'être racontée. Un jour, Suzanne Beaufils, qui secondait Siry au Fleuve, et qui faisait du bon boulot, me téléphone pour me remercier d'avoir fait un papier dans l'Huma sur deux bouquins - un Siniac et un Pelman, je crois - On discute un moment et elle en vient à me confier que le Fleuve a un problème avec les séries. La mafia commence à lasser tout le monde. Je lui suggère une série sur le Ku-Klux-Klan. Elle s'étonne : le Klan, ça n'existe plus... Je la détrompe. Trois minutes plus tard, elle me dit à brûle pourpoint : « Vous voulez bien m'en faire un ». J'accepte naturellement et négligemment, elle ajoute : « Vous nous l'envoyez le mois prochain ? » Je l'ai envoyé le mois suivant. Sept mois plus tard il était accepté. Trois autres ont suivi. Le dernier est arrivé au moment où le Fleuve arrêtait Spécial Police. Je l'ai signé de mon nom, ai changé les noms des personnages et il a été publié dans la collection Négra Polar des Editions Caribéennes, qui ne m'ont jamais payé un kopek. Ni un peso, d'ailleurs.

P.M. : Penses-tu écrire une suite à cette tétralogie ou cette époque est-elle révolue ? 

R.M. : Ma « tétralogie » a failli être rééditée cinq fois ! Mais, apparemment, il y a une fatalité... Si un éditeur sérieux me faisait une proposition, pourquoi pas la poursuivre. J'avais matière à douze titres. Simplement, je la réviserais. Il y a pas mal de clichés, et de maladresses que je pourrais éliminer. J'avoue en toute immodestie que j'ai été heureux de voir comment Michel Lebrun l'a accueillie dans son Almanach du Crime...

P.M. : Actuellement tu écris un cycle dont le premier roman (Une affaire pas très catholique) est paru dans la nouvelle collection Points Seuil. Avais-tu proposé un manuscrit ou est-ce une commande ? Hélène, l'héroïne, est un mélange de détective privé et d'Abbé Pierre qui a passé quelques années en prison pour un parricide dont elle est innocente. Le type même de l'héroïne me fait penser à celle créée par Michel Grisolia dans une série de romans parus au Masque il y a une dizaine d'années. Elle s'appelait Hélène elle aussi, dirigeait une agence officieuse de recherches de personnes disparues, en souvenir de sa fille elle même disparue. Un pur hasard ?

R.M. : L'Agence du Dernier recours, dont Une affaire pas très catholique est le premier volume, m'a été commandée par Points-Seuil après lecture d'un synopsis et de deux pages de début d'histoires. Un contrat pour trois volumes. Pour Grisolia, j'avoue que je n'avais lu aucun des bouquins qu'il a publiés au Masque dans cette série. Il y a vingt ans que j'avais cette idée en tête. Elle n'est pas très originale puisque c'est tout bonnement Erle Stanley Gardner qui l'a eue. Les gens avaient fini par le confondre avec son personnage de Perry Mason, et lui adressaient des suppliques pour qu'il les aide. Ce qu'il fit dans une vingtaine de cas, mettant son argent et sa notoriété au service de la justice. Après il écrivit un bouquin intitulé The court of last resort. Il y a quelques années, j'ai écrit la Bible d'une série télé qui se serait intitulée « Dernier recours ». Elle a traîné un peu partout, suscité l'intérêt, voire l'enthousiasme, de deux boîtes de production. Et puis, plouf... Et un jour, j'ai découvert sur le petit écran, Un homme en colère... Je ne suis pas parano. En réalité, des tas d'idées sont dans l'air, et ce n'est pas nouveau... Je crois cependant que L'Agence du dernier recours est assez originale et que les personnages existent, que les lieux d'enquêtes sont des lieux forts, à mon goût en tout cas, puisque ce sont des lieux où se sont perpétrés des crimes de masse : la Lorraine du Pays-Haut où on a assassiné la sidérurgie, Le Havre où les sirènes des chantiers navals viennent de se taire...

P.M. : Pour toi l'amitié n'est pas un vain mot. La preuve, tu as rendu hommage à Marvin H. Albert dans un recueil paru chez Baleine, Requiem pour un muckracker, et pour lequel tu as sollicité des auteurs de romans noirs ou policiers, connus ou en devenir. J'aimerais que tu expliques ta démarche et les avatars de ce livre, quoique tu l'aies déjà fait en introduction à ce recueil.

R.M. : Il y a beaucoup de gens - y compris dans le milieu du polar - qui en ont plein la bouche du mot « amitié », surtout quand ils attendent quelque chose d'un auteur, d'un journaliste ou d'un directeur de collection. Ils ne valent pas la peine que je m'attarde sur eux... Marvin était pour moi un exemple... Et un véritable ami. Alors, ce que j'ai fait, c'est simplement essayer de le garder en vie un peu plus longtemps... Ça n'a pas été si simple. Solliciter des auteurs qui l'avaient connu, les relancer parfois, ne jamais recevoir certains textes promis - cherchez les absents !... Trouver un éditeur... Recommencer la « quête » après la perte d'un manuscrit... Devoir retrouver un éditeur après un changement d'avis... être obligé de me battre pour que TOUS les récits paraissent et pas seulement certains d'entre eux jugés meilleurs... Au total, presque trois ans de lutte. Peu importe, je DEVAIS faire ce livre. Comme j'étais moralement obligé de trouver un éditeur en 1987 pour la magnifique biographie de Russ Kingmann sur Jack London, comme je me devais aussi de rendre hommage à Georges Arnaud, scandaleusement méconnu, malgré Le Salaire de la peur, comme je me devais encore d'évoquer Brice Pelman, malade, au Festival du Mans. Parce qu'il me semble - mais peut-être suis-je en train de devenir un vieux con ? - qu'il y a beaucoup moins de chaleur qu'il n'y en a eu il y a quelques années dans le monde polardier, que beaucoup de gens se croient arrivés parce qu'ils ont sorti un bouquin ou deux. J'espère me tromper. Je suis sans doute un naïf indécrottable, mais je n'ai jamais pu encaisser les gens prêts à tomber en pâmoison devant le courage d'Hammett, l'authenticité de Robin Cook, la générosité d'Izzo, et se conduisant ensuite comme des gougnafiers...

P.M. : Penses-tu rendre un pareil hommage à d'autres auteurs, vivants ou non, français ou étrangers ? 

R.M. : Je ne pense pas rendre d'autres hommages de ce genre, parce que je crois que c'est à d'autres, qui les ont mieux connus que moi, de lancer pareils bouquins sur Robin Cook, Maurice Périsset, Michel Lebrun ou Jean-Claude Izzo. Ou d'autres... Mais, naturellement, lorsque j'ai réellement connu et apprécié des auteurs, je suis prêt à fournir ma contribution...

P.M. : Tu as vaguement parlé de la télévision. As-tu travaillé pour d'autres médias ? 

R.M. : J'ai écrit environ cent cinquante articles pour des journaux divers, dont L'Huma, Rouge, Le Matin, Murs-Murs, Détective, J'Accuse, Golias, Globe, Historia, sans compter des petites revues et fanzines...J'ai écrit plusieurs dramatiques pour la radio : Chantage, Black, L'Amante religieuse pour France-Inter et un feuilleton de trente épisodes pour Radio-France, Carnet de nuit. La radio est d'ailleurs une aventure passionnante. J'ai actuellement un contact avec un éditeur important pour une série B.D. autour du Ku Klux Klan.

P.M. : Penses-tu ressusciter un jour Hard Boiled Dicks ? 

R.M. : Je ne ressusciterai pas Hard-Boiled Dicks... Il y a des tâches qui correspondent à des moments d'une vie. Aujourd'hui, j'ai déjà beaucoup de mal à concilier travail, écriture, famille et militantisme... Mais Hard-Boiled Dicks reste une formidable aventure, un souvenir inoubliable et je ne crois pas avoir ressenti un plus grand plaisir que le jour où la revue a reçu le prix Maurice Renault...

Je me rappellerai toujours les quatre ou cinq lettres - dont deux venues des Etats-Unis - me remerciant pour le numéro sur Robert Finnegan. J'en ai pleuré... Un copain à moi, Gilbert Boni, veut tout mettre sur un site Internet. Je pense que cela se fera bientôt. Moi, je ne suis pas très doué pour ces choses-là.

P.M. : Des projets ?

R.M. : Le volume deux de La dimension policière pour Librio, avec neuf autres nouvelles de « classiques », un Corse noire pour le même éditeur, où l'on retrouvera Mérimée bien sûr, Balzac, Flaubert et Maupassant, mais aussi Albert Glatigny, Roseuw Saint-Hilaire, Gaston Leroux et un auteur scandaleusement sous-estimé, Jacques Mondoloni, qui est un maître de la nouvelle. Et je travaille aussi à mon troisième roman de la série L'Agence du denier recours.