Coups de Cœur Coups de Gueule

Hommage à Michael COLLINS

(1924-2005)"

Michael Collins est mort. Malade depuis deux ans, un coup de téléphone à son domicile de Santa Barbara lui a appris fin août que sa fille Katie, bibliothécaire à San Francisco, venait d’être renversée par un camion. Malgré son état, Michael a pris aussitôt l’avion pour San Francisco avec sa femme, Gayle. Victime d’un malaise à la descente de l’avion, il a été aussitôt hospitalisé dans la chambre placée immédiatement au-dessus de celle de sa fille. Malgré les soins intensifs, il n’a pas survécu à une attaque.

 

Cette mort me touche particulièrement. Comme Marvin H. Albert, Michael Collins était un ami. J’ai de la peine, mais de l’amertume aussi, et même de la colère. La dernière traduction d’un roman de Collins, le magnifique Rosa la Rouge (L’Atalante, puis Rivages/Noir) date de 1992! Et tous mes efforts pour faire traduire d’autres titres, souvent magnifiques, se sont heurtés à un silence poli et dilatoire. Qu’on ne me raconte pas que TOUS les romans noirs américains traduits depuis dix ans sont des chef-d’œuvres qui surclasseraient les dernières aventures de Dan Fortune ! Je crains que l’ostracisme qui a frappé Michael vienne de son refus de l’action pour l’action, du noir pour le noir, de sa croyance profonde en l’être humain et de sa remise en cause persistante de la société libérale avancée. Qu’une partie de la critique états-unienne lui ait reproché ses « théories » et « une philosophie médiocrement intéressante », entendez-par là humaniste et anti-libérale, passe encore, mais que la France, qui a publié Hammett, Mc Coy, Finnegan, Himes et continue de le faire, ait délaissé Michael Collins, c’est décevant et scandaleux. Ceux qui voudraient en savoir plus sur Michael et son œuvre peuvent se rendre sous la rubrique Hard-Boiled Dicks de mon site ou se plonger dans les travaux magistraux de Claude Mesplède.

En hommage à Michael  (c’est sous ce nom que je l’ai découvert, sous ce nom que je lui ai écrit, ainsi que je m’adressais à lui), on trouvera ci-après une nouvelle à la destinée singulière.

Ce texte, dont le personnage principal - Collins ne le voyait pas comme un « héros » - est le détective privé Dan Fortune, a été refusé par près de trente directeurs de revues aux États-Unis avant d’être accueillie par Paul Bishop - policier et écrivain - dans son fanzine The Thieftaker Journal.

Ce n’est pas sa médiocrité éventuelle qui a pu justifier un rejet presque unanime, puisqu’il s’agit d’un fort beau texte et que la plupart des éditeurs en question se sentirent obligés de l’écrire à Collins, expliquant avec moult circonlocutions que son sujet était « déplacé », « inopportun »…

Paul Bishop, flic, écrivain et honnête homme, a estimé qu’un tel procédé relevait d’ « une censure subtile » et a donc proposé le texte à des lecteurs qu’il considérait comme « majeurs ».

Quant à Collins, violemment mis en cause pour son récit et victime d’une mini-chasse aux sorcières - Joseph Hansen suggéra même qu’ « il aille vivre à Cuba » - il se contenta de déclarer : « Il n’y a rien de déplacé dans un récit qui montre comment la stupidité humaine peut mener au crime et au chaos. Il ne s’agit pas de politique, mais de conscience sociale. Je ne m’intéresse pas aux jeux de salon ni aux conversations de boudoir, mais au monde réel… »

 ***

LE PLUS VIEUX DES TUEURS

 Par Michael Collins

(Traduction : Roger Martin)

 

 

Dans une heure, je dois rencontrer un tueur.

Pour l’instant, je suis étendu sur un lit dans une chambre de motel à San Vicente, en Californie, pensant au tueur et feuilletant un journal. Un samedi d’avril, chaud et ensoleillé. Je savoure le soleil et la chaleur de la pièce. Là-bas, à Chelsea, il pleut certainement. Mais ici, c’est une belle journée lumineuse et j’attends en lisant un journal.

 

            LOS ANGELES, CALIF.  (AP) – On a trouvé une dose mortelle de cyanure samedi dernier dans un bocal de cornichons à l’aneth, de marque polonaise, dans un supermarché de San Diego, ainsi qu’une demande d’argent manuscrite signée : le Gang des Conserves empoisonnées !

 

Quand j’avais été chargé de la sécurité lors d’une conférence sur le nucléaire quelques années auparavant, j’avais rencontré un type qui m’avait dit que nous étions stupides et fous mais pas au point de nous plonger nous-mêmes dans l’oubli définitif.

Il avait tort.

Je suis là à lire sur ce lit baigné de soleil et tout est écrit dans ce journal local par ce singulier samedi d’avril. La stupidité, la folie. Des conserves empoisonnées de San Diego au tueur qui justifiait mon retour en Californie.

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Way Chong Won a 87 ans. Il se déplace à l’aide de deux béquilles et il est le plus vieil accusé de meurtre de l’histoire de Californie…

 

J’avais reçu un coup de fil longue distance à 3 heures du matin par un lundi pluvieux, cinq jours plus tôt, chez moi, à New York. J’avais tâtonné de mon bras unique pour atteindre l’appareil avant de brailler assez fort pour être entendu jusqu’en Californie.

-         Qui est assez…

-         Vous êtes bien Dan Fortune, Monsieur ?

-         Vous savez l’heure qu’il est ici, bougre d’imbécile ?

-         C’est Lee Chang. Vous êtes bien Dan Fortune, Monsieur ?

J’avais été tout à coup ramené vingt ans en arrière. Sur un cargo de la Black Ball Line, sur lequel avait embarqué un jeune Chinois, un gosse maigrichon et heureux de vivre nommé Lee Chang. Cela expliquait l’heure indue. Lee n’avait jamais été très fort dans les subtilités occidentales, les décalages horaires par exemple. D’ailleurs, les subtilités orientales ne l’inspiraient pas davantage.

- Lee ! me suis-je exclamé cordialement, en ne me forçant que très peu. J’aimais beaucoup ce garçon à l’époque. Comment vas-tu, bon sang ?

- Ah ! Dan Fortune, Monsieur. Très bien, bon sang. Vieil ami a beaucoup d’ennuis. Vous venez, je paie. Vous venez vite !

Peut-être pas un génie, Lee, mais loyal et obstiné et assez malin quand même pour s’être souvenu du métier que j’avais choisi en quittant la marine.

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Way Chong Won est accusé du meurtre de Low Soo Kwong, 65 ans, un de ses compatriotes logeant dans le même hôtel meublé et avec lequel il a eu maille à partir. La police a trouvé un revolver sur une table dans la chambre de Way Chong Won, où il a été arrêté et il est également accusé de possession d’un coup de poing américain, autre délit…

 

De Los Angeles, la navette de Marmonte m’avait amené à San Vicente pour midi. Lee Chang travaillait comme cuisinier dans un restaurant chinois sé-tchouanais situé dans le haut de State Street. Il était Cantonais, mais si les Américains voulaient du sé-tchouanais, il cuisinait sé-tchouanais.

Nous avons partagé du thé en vrac. Lee était triste.

-         Est tout faux, Dan Fortune, Monsieur, dit-il en hochant la tête.

Il avait à peine changé. Toujours maigre et souriant et toujours aussi indéchiffrable qu’un enfant de cinq ans suçant une glace. Mais à cet instant, il ne souriait plus.

- Vieil homme pas violent, Dan Monsieur. Pas du tout. Pas d’histoire avec personne. Quartier chinois tout petit ici et vieil homme toujours ami de tout le monde. Tous connaître vieil homme, ont respect. Tous aiment vieil homme.

- Tous sauf Low Soo Kwong, dis-je.

Lee secoua la tête. « Ça faux aussi. Vieil homme Way lui se battre avec personne. Lui pas savoir pourquoi Low Soo Kwong détester lui. Kwong être venu il y a trois, quatre ans. Très tranquille. Lui s’occuper de ses affaires. Lui parler à personne. Alors, année dernière, Low Soo commencer agir bizarrement, s’adresser comme fou à Way Chong. Personne savoir pourquoi. Vieil homme pas savoir pourquoi. Nous penser Low Soo Kwong être fou.

- Peut-être, dis-je, contemplant cet incroyable soleil d’avril californien par la fenêtre du restaurant, « mais si le vieil homme n’est pas violent, pourquoi possède-t-il un coup de poing américain et une arme chargée ? »

- Pas savoir, Dan Fortune Monsieur. Toi trouver. 

À cet instant, je me pris à désirer être de retour là où il pleuvait comme il est censé pleuvoir en avril.

 

 

            PHOENIX, ARIZ.  (UP) – Sam Jones, 14 ans, cambriolait une épicerie quand une sirène d’alarme s’est déclenchée. À l’arrivée de la police, l’adolescent a refusé de se rendre. L’agent Steve Gregory l’a averti qu’on avait envoyé chercher les chiens policiers et quand les chiens, qui aboyaient furieusement, furent sur les lieux, l’adolescent s’est rendu.

 - Pas les chiens ! Je sors, s’est-il écrié. 

Sa première tentative criminelle ainsi échouée, Jones sortit et chercha les chiens des yeux. Il n’y en avait pas. L’agent Al Pemenia s’était chargé des aboiements…

 

Il arrive que ce soit amusant. Stupide, oui, meurtrier parfois, mais amusant.

Sur mon lit de motel par ce bel après-midi d’avril, je compte les minutes qui me séparent de ma rencontre avec le tueur.

Je contemple les merles par la fenêtre de la chambre. J’écoute les oiseaux en me demandant si nous aurons tous disparu un de ces jours, même les oiseaux, laissant derrière nous un nouveau monde et de nouvelles sortes d’oiseaux chantant un chant étrange.

Au bout de cette semaine, je sais que c’est possible. Nous en sommes capables.

 

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Way Chong Won attend son procès dans une cellule de la prison de San Vicente. Le vieil homme a l’argent nécessaire pour une libération sous caution, mais refuse de s’en servir à cet effet. Il semble divaguer. Il lui arrive de croire qu’il est en Chine. La seule explication qu’il fournit du meurtre est que les diables ont conseillé Low Soo Kwong…

 

Le vieil homme était assis sur le banc étroit de la cellule. Mince et petit dans un costume Mao noir et usé. Aussi ridé qu’une momie. Une chevelure blanche aux mèches rebelles. Des yeux noirs qui me dévisageaient d’un air soupçonneux.

-         Pas d’argent pour avocat.

-         Je ne suis pas avocat, M. Way, je suis détective privé.

-         Pas d’argent pour détective.

-         Et pour quoi avez-vous de l’argent, M. Way ?

-         Pour enterrement. Pour retourner chez moi. Pour enterrement avec ancêtres.

-         En Chine ?

Le vieil homme opina : « Toute famille être enterrée en Chine.

Pour la première fois dans la petite cellule de la prison, il sourit. Pensant à sa tombe quelque part en Chine.

-         Avez-vous tué Low Soo Kwong ? dis-je.

-         Lui méchant homme. Très méchant.

-         Pourquoi l’avez-vous tué ?

- Lui méchant homme. Longtemps pas savoir, pas savoir. Low Soo Kwong pas aimer moi. Pas voir lui beaucoup. Personne voir lui beaucoup, personne connaître lui. Lui aller, lui venir. Peut-être un an lui déjà parler moi, lui surveiller moi, avoir les diables en tête. Lui tourner autour moi tout le temps. Essayer faire mal moi dans cuisine. Autres avoir empêché lui, mais lui faire peur à moi. J’achète arme, j’achète revolver.

-         Pourquoi aurait-il voulu vous faire du mal ?

Le vieil homme haussa les épaules.

-         Lui fou. Entendre diables.

-         Quel genre de choses vous disait-il quand il vous parlait mal ? demandai-je.

- Lui dire moi mauvais homme. Dire moi mauvais, ennemi. Lui mentir. Moi homme bon. Maintenant vieil homme. Aller chez moi, dormir avec ancêtres. Aller vieux village…

Sa voix s’évanouit quelque part dans la cellule obscure. Peut-être vers la Chine. Vers le lointain village où il était né .

 

 

            SANTA MARIA, CALIF.  (AP) – Joseph Vincent Marino, 37 ans, a été écroué à la prison du comté sous le chef d’accusation de vol. Les policiers ont expliqué que le propriétaire du magasin de fleurs « Chez Eléonore » avait eu le temps de téléphoner à Police-Secours, car le voleur avait jeté une pierre dans la vitrine avant d’enjamber soigneusement les débris de verre pour commettre son délit. Ils ont ajouté que l’inculpé aurait pu s’éviter bien du mal et surtout celui d’être arrêté en passant par la porte d’entrée qui n’était pas fermée.

 

Il y a des fois où l’on ne peut que rire. Même si c’est d’un rire amer.

Seul sur un lit dans une chambre de motel inondée de soleil à San Vicente, Californie, attendant de sortir rencontrer un tueur.

Parcourant dans le journal les manifestations de stupidité et de folie furieuse d’une seule journée de samedi dans un pays civilisé, l’histoire absurde d’un meurtre dans un hôtel meublé, qui n’aurait jamais mérité la moindre mention dans le moindre journal n’était l’identité de l’accusé, un vieux Chinois de 87 ans armé d’un coup de poing américain.

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Low Soo Kwong a été retrouvé étendu sur le dos dans sa chambre, la figure et le corps en sang, une traînée de sang conduisant tout droit à la chambre de Way Chong Won. L’autopsie a révélé que Low avait reçu cinq projectiles de calibre.32…

 

L’Anglaise d’un certain âge vivait dans l’hôtel bien avant que le vieux Way n’y réside. Avant même que le quartier ne fasse partie de Chinatown. Elle trouva incroyable et le coup de poing américain et le revolver.

- C’étaient tous deux des hommes si tranquilles, M.Fortune. M.Low en particulier était si réservé. Oui, je crois bien que je ne les avais jamais vu se parler avant que M.Low n’attaque M.Way. Je n’en croyais pas mes yeux de voir M.Low essayer de frapper M.Way avec cette poêle ni quand M.Way est revenu avec ce coup de poing américain !

- À quel sujet, cette bagarre ?

Elle soupira : « Ces Chinois sont si mystérieux, M. Fortune. Secrets, vous savez ? Même un homme charmant comme M.Way. Tout ce que je me rappelle, c’est M.Way disant quelque chose à M. Low à propos de « fouiller dans sa chambre » et M.Low répondre que le vieil homme était le diable et que lui, M.Low, se chargerait de lui faire obstacle. Après quoi, il se sont hurlé des choses en chinois. Un vrai règlement de comptes !

-         Avez-vous parlé à la police de « règlement de comptes » ?

-         J’ai certainement dû le faire.

- Je suppose que vous ne savez pas d’où Way tenait le coup de poing américain et le revolver ?

-         Certainement pas !

Il se révéla que ces objets provenaient du magasin d’un prêteur sur gages, situé dans le bas de State Street, non loin de l’hôtel meublé. Le propriétaire, un homme d’âge moyen au visage morose, se montra méfiant quand je le questionnai sur Way Chong Won. Mais comme la police avait déjà posé les mêmes questions que moi, il pouvait me donner les réponses. Avec réticence, se demandant si je n’étais pas prêt à le rouler sans qu’il ait pu parer le coup. Il baignait dans une atmosphère de suspicion.

- Le vieux chinetoque a acheté le coup de poing américain il y a environ quatre mois. M’a dit qu’un type racontait des craques sur lui, le menaçait. Y voulait un truc à montrer au gars pour lui faire peur. Alors j’lui ai vendu le coup de poing américain.

-         Idéal pour un vieillard de 87 ans !

Il se renfrogna.

-         Et le revolver ? lui dis-je.

-         J’ai une licence pour la vente d’armes dans cette ville.

-         Quand le lui avez-vous vendu ?

- Il y a peut-être une semaine et demie. Comment j’aurais pu deviner que le vieux chinetoque allait descendre quelqu’un ?

-         Ça a fait une semaine jeudi dernier, alors ?

- Vendredi. Il disait que l’autre type avait une canne plombée. Il était réellement terrifié, voulait quelque chose de plus impressionnant que le coup de poing américain.

- Ce n’est pas lui qui vous a demandé le revolver ? Juste une arme plus impressionnante que le coup de poing américain, et c’est vous qui avez suggéré le revolver ?

-         Foutez le camp, M’sieur.

Ainsi, Way Chong Won voulait acquérir une arme plus impressionnante que le coup de poing américain, mais pas forcément un revolver. Il n’avait pas prémédité de tuer Low Soo Kwong. Il n’avait pas voulu tuer Low, seulement lui faire peur. Mais un commerçant cupide lui avait vendu un revolver. De la même façon qu’il lui avait vendu ce coup de poing américain dérisoire.

 

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Un gourdin clouté de fabrication artisanale a été retrouvé dans le couloir près de la chambre de Way Chong Won, le manche taché de sang. L’officier de police Nelson Lum a rapporté les propos de Way après son arrestation : « Moi vieil homme 87 ans. Dois protéger moi. »

 

La jeune Chinoise vivait de l’autre côté du couloir. Une Chinoise naturalisée américaine. Aussi soupçonneuse devant les questions que le prêteur sur gages.

-         La police a déjà arrêté le meurtrier.

-         Je ne suis pas sûr qu’il soit bien le meurtrier, dis-je.

-         Moi, si !

-         Comment ça ?

Elle me regarda, de ses yeux froids de poupée: « Parce que j’ai tout entendu. J’ai entendu les coups de feu. M.Low n’avait pas l’ombre d’une chance. Je l’ai vu chanceler en sortant de la chambre du vieil homme et traverser le couloir en titubant jusqu’à sa chambre, où il est mort. J’ai vu le vieil homme sortir de sa chambre, tenant encore le revolver à la main ! L’arme était encore dans sa chambre quand la police est arrivée ! »

- Avez-vous vu Low Soo Kwong pénétrer dans la chambre du vieil homme avec le gourdin clouté ?

-         Il savait que le vieil homme était dangereux ! Il avait besoin d’une arme !

-         Pourquoi M.Way était-il dangereux ?

-         Parce que Low savait tout sur lui.

-         Savait tout sur lui ?

Elle hocha la tête. « M.Low ne m’a jamais rien expliqué, il disait que c’était plus sûr si je ne savais rien. Mais il surveillait le vieil homme et il savait à quoi s’en tenir sur lui. »

 - Il savait la vérité en surveillant Way Chong Won ? Où exerçait-il sa surveillance ? Ailleurs qu’à la pension, j’entends ?

 - Partout. À la poste. À la banque. Partout où le vieil homme allait quand il montait à San Francisco. M. Low avait même vu le vieil homme s’acheter le fusil.

-         Low savait que Way était armé et il est allé le trouver dans sa chambre malgré tout ?

Ses yeux noirs brillaient : « M. Low était un homme très courageux. C’était comme un soldat. Et Way Chong Won l’a assassiné !

 

           

ATLANTA, GEORGIE  (UP) – R. Morris, 20 ans, agent de sécurité décoré pour avoir aidé cinq étudiants de l’Université d’Atlanta à échapper à l’incendie de la bibliothèque la semaine dernière, a été accusé d’avoir mis le feu lui-même.

 

Quelquefois, on ne peut que pleurer.

Nous sommes tous fous, oui, stupides. Mais pourquoi ? Sommes-nous des monstres ou des clowns ?

C’est la question que je me pose sous la douche puis en m’habillant dans cette chambre ensoleillée de motel californien: Des monstres ou des clowns ?

Il est presque l’heure de partir pour rencontrer le tueur.

 

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – L’avocat de la défense a déclaré que Way Chong Won n’avait ouvert le feu que pour se protéger après avoir été menacé de son gourdin par Low Soo Kwong. « Le vieil homme a fait feu à neuf reprises » a expliqué Walsh. « Il a vidé son revolver et atteint Low trois fois. Low est retourné à sa chambre, est revenu avec un couteau. Way avait rechargé son arme pendant cette absence et il l’a vidée sur lui, l’atteignant deux fois supplémentaires. Low a regagné sa chambre en chancelant et y est mort ».

 

Le directeur de la banque dans le bas de State Street était consterné.

- Une terrible affaire ! Oui, Way Chong Won avait son argent chez nous. Un compte modeste jusqu’à ces derniers temps.

Je sursautai : « Ça a changé ? Récemment ? Il est plus important ?

-         Il est toujours modeste, mais beaucoup plus important qu’il n’a été.

-         Quand a-t-il commencé à augmenter ?

- Il s’est mis à déposer dans les 300 à 400 dollars par mois il y a un an. Il dispose à présent de quelques milliers de dollars.

-         Low Soo Kwong était-il au courant ?

Le directeur se mordilla la lèvre.

- Je ne sais pas comment il l’a su, mais effectivement c’est le cas. Il questionnait, mais naturellement nous ne lui avons donné aucune information. Pourtant, il semblait être au courant des derniers dépôts.

-         Que cherchait-il à savoir en particulier ?

- Eh bien, il désirait connaître le montant total, et puis, quelque chose de bizarre, si quelqu’un d’autre avait déposé de l’argent sur le compte de M.Way.

-         Et c’était le cas ?

-         Non.

-         L’avez-vous dit à Low ?

-         Bien sûr que non !

 

Je mis le cap sur la poste principale. Le directeur était un homme occupé. Il écouta mes questions en continuant à tamponner et remplir des papiers dans son grand bureau aux hautes fenêtres.

- Ouais, ce Low est venu une paire de fois demander des renseignements sur le courrier du vieux Way Chong Won. Nous ne lui avons jamais fourni la moindre information, mais je pense qu’il aura trouvé ailleurs ce qu’il recherchait.

-         Comment ?

- En espionnant. J’avais remarqué par la fenêtre que Low traînait dans le coin chaque fois que le vieil homme Way se montrait. On n’accordait pas à la chose une importance particulière jusqu’au jour du meurtre, vous comprenez ? Chaque fois que le vieil homme envoyait ou venait chercher quelque chose, Low l’espionnait.

-         Quel type de courrier envoyait Way ?

-         Des lettres et des paquets, en gros depuis un an. Surtout en Chine.

-         Que recevait-il ?

-         Des lettres de Chine. Avec des tas de tampons dessus.

-         De l’argent ?

Il acquiesça. « Ouais, de l’argent et des chèques. Je l’ai vu en retirer de la plupart des lettres. »

 

 

            SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) –« Way Chong Won n’a tiré qu’après avoir été attaqué par Low Soo Kwong » rappelle l’avocat de la défense Walsh, « en état de légitime défense ». L’avocat général souligne quant à lui que c’était Low Soo Kwong qui se défendait et que « la justice n’a trouvé aucune raison pour que Low Soo Kwong ait attaqué Way Chong Won ».

 

 

L’homme assis derrière son bureau dans le local de la République populaire de Chine à San Francisco était le premier Chinois au visage impénétrable auquel j’avais affaire dans cette enquête. Un homme sans âge dans un complet Mao gris très propre.

-         Les gens disent que Way Chong Won est venu ici à plusieurs reprises, dis-je.

-         C’est exact, M.Fortune.

-         La police vous a-t-elle parlé à ce sujet ?

-         Non.

-         Pourquoi le vieux Way est-il venu vous trouver, M.Xiang ?

- Pour arranger ses obsèques en Chine, M.Fortune. Il désire être enterré avec ses ancêtres dans le village où il est né. L’état passé des relations entre nos deux pays rendait cette requête délicate mais l’ouverture de relations officielles a tout simplifié et le vieil homme s’est mis à rassembler l’argent nécessaire.

-         Comment ?

- Principalement en vendant de petits objets d’art qu’il a collectionnés tout au long de sa vie.

-         En les vendant à qui ?

- Avant tout à l’Etat chinois, ce qui explique ses nombreuses visites ici, et aussi à divers collectionneurs de Hong-Kong et de Taïwan.

-         Donc, c’est de cela que provenait son argent ? De la vente d’objets de collection ?

-         Parfaitement.

- Monsieur Xiang, dis-je, n’avez-vous jamais remarqué quelqu’un suivant Way Chong Won lorsqu’il se rendait ici ? Quelqu’un qui l’espionnait ?

-         Si, M.Fortune.

-         Plusieurs fois ?

-         Plusieurs fois.

-         Un homme, dis-je, ou peut-être deux ?

Il sourit comme s’il appréciait d’avoir affaire à moi: « Deux ».

- Chinois, tous les deux ?

Son sourire s’élargit : « Non, M. Fortune, pas tous les deux. Le premier, il y a un peu plus d’un an, était assurément un blanc. Un homme imposant, très comme il faut, très bien habillé, très discret. C’est par le plus grand des hasards que mon secrétaire l’a remarqué traversant la rue derrière Way Chong Won. Il espionnait incontestablement M.Way, mais nous ne l’avons jamais revu.

-         Le deuxième homme était Low Soo Kwong ?

-         C’est ça. Un peu plus tard. Nous l’avons vu à diverses reprises.

Il sourit pour la troisième fois.

-         La discrétion n’était pas son fort. Trop voyant.

-         Un amateur, dis-je.

M. Xiang approuva énergiquement.

            LOS ANGELES, CALIF.  (AP) – Le F.B.I. déclare qu’il y a selon toute vraisemblance plus d’une personne impliquée dans l’ « affaire des conserves empoisonnées ». Le supermarché a reçu un coup de fil d’un individu qui proposait de signaler cinq autres bocaux empoisonnés en échange de cinquante diamants. Mais dans un appel ultérieur, quelqu’un s’autre exigeait cent diamants et menaçait d’empoisonner des produits alimentaires dans tous les supermarchés de la région. Le lendemain on a trouvé du cyanure dans un bocal de sauce Teriyaki dans un autre supermarché de San Diego.

 

Faut-il pleurer, faut-il en rire ?

Quelquefois on ne peut s’empêcher de faire les deux, et voici que mon attente touche à son terme.

Dehors, sous le chaud soleil, je prends ma voiture de location et gagne Shoreline Park, qui surplombe l’océan. Je m’assois sur un banc et contemple par-delà la mer bleue les îles rocheuses.

Il m’a fallu deux jours et demi, cinquante coups de téléphone, et plus d’une menace pour obtenir du tueur qu’il accepte de me rencontrer, et encore je n’ai aucune garantie qu’il se montrera.

 

           

SAN VICENTE  (STAR-PRESS FEATURE) – Leurs voisins disent que Way et Low étaient ennemis de longue date, mais Way prétend que leur inimitié n’a guère plus d’un an et remonte à l’époque où Low a commencé de raconter partout que Way était un homme dangereux, après que celui-ci eut pris part à une manifestation de soutien au régime communiste chinois.

 

-         Vous avez tué Low Kwong, dis-je.

C’était un homme imposant, très comme il faut, très bien habillé, très discret. Il s’assit sur le banc et sembla surveiller la mer.

-         C’est tout ce que vous avez à me dire, Fortune ?

-         Comment avance votre enquête sur les conserves empoisonnées ?

-         On s’en occupe.

- Le vieil homme a pressé la détente, dis-je, mais c’est vous qui avez tué Low Soo Kwong. Vous aviez remarqué Way Chong Won à cette manifestation de soutien à la République populaire de Chine. Un visage qui vous était inconnu, aussi avez-vous fourni le peu de renseignements que vous aviez à l’ordinateur de Washington. Sans le moindre résultat. Le Bureau n’aime pas faire chou blanc, aussi avez-vous démarré une petite enquête. Rien d’exceptionnel, la routine simplement, c’est ça ?

L’homme jeta un coup d’œil à sa montre.

- Vous avez discuté avec son voisin, Low Soo Kwong. Vous lui avez glissé à l’oreille que Way Chong Won pourrait bien être un agent communiste et vous lui avez demandé d’ouvrir l’œil, de surveiller le vieil homme et de vous tenir au courant de ses activités. Toujours la routine. Low a vu le vieil homme expédier des lettres et des paquets outre-mer, recevoir un tas de courrier de Chine communiste. Il a vu Way se rendre dans les bureaux du Consulat de Chine populaire. Il l’a vu déposer de l’argent sur son compte bancaire. Low a vu des tonnes de films et de feuilletons. Il sait que deux et deux font quatre: à coup sûr, le vieux Way ETAIT un agent communiste.

L’homme dit : « Comment avez-vous perdu votre bras ? La guerre ?

Je repris : « Low n’a jamais découvert que la seule raison de l’intérêt que portait le vieil homme à la Chine rouge, c’est qu’il voulait y être enterré. Que tout le courrier, les visites au Consulat étaient indispensables à cet enterrement et à la vente d’objets pour le payer. L’anglais de Low est superficiel, il est presque illettré, et le Tout-Puissant F.B.I. lui avait raconté que Way Chong Won était un communiste. Il n’aurait probablement jamais cru la vérité si elle lui avait été révélée, à moins qu’elle ne fût venue du F.B.I. lui-même. Il a cru affronter un agent rouge, l’a vu acheter un revolver et il l’a attaqué comme un bon et brave soldat.

L’homme se leva. « Je dois m’en aller. C’est tout ? »

- Vous saviez que Way Chong Won n’était pas un espion, ni même un communiste, et cela depuis des mois. Vous êtes des enquêteurs compétents. Mais vous n’avez rien dit à Low Soo Kwong. Peut-être étiez-vous trop occupés, peut-être n’y avez vous même pas songé. Une petite enquête de rien du tout. Alors Low Soo Kwong a continué son boulot patriotique et à présent il en est mort.

- D’accord, Fortune, nous avons commis une erreur. Nous sommes navrés de la mort du Chinois. Nous irons trouver les flics pour le vieil homme.

-         Ouais, dis, vous allez le faire !

- Une petite erreur. Son regard s’arrêta sur moi. « Ça arrive. On est obligé de risquer un pourcentage d’erreurs, Fortune. Notre boulot est trop important pour se soucier d’erreurs minimes.

-         Deux Chinois, dis-je, c’est ça qui compte.

 

Il s’éloigna sans se retourner. Je restai assis et contemplai les vagues qui venaient se briser au pied des falaises. Un homme était mort. Un autre brisé, désespéré, en prison. Tout cela parce que le F.B.I., dans son zèle, avait enquêté sur un vieillard inoffensif de 87 ans qui ne demandait plus qu’une chose, être enseveli dans la terre de ses ancêtres. Deux victimes de plus à l’actif du plus vieux tueur du monde: la stupidité insensée.

 

Faut-il pleurer, faut-il en rire ? Monstres ou clowns ?