Coups de Gueule Coups de Cœur

 

Mon Amérique à moi !

 

Ainsi Georges Bush, Tony Blair et Alain Madelin, l’ex-Monsieur Barre de fer d’Occident, l’ont décrété : je suis un anti-américain primaire !
 
Parce que, comme 70 % des Européens,  je suis opposé de toutes mes forces à la nouvelle croisade que lance le pays de la libre entreprise ( « le renard libre dans le poulailler libre » comme l’écrivait Paul Lafargue ) pour se rendre maître du sous-sol de l’Irak et renforcer l’indépendance énergétique du pays le plus puissant du monde, me voilà, infâme mangeur de grenouilles et stipendié de Bagdad, sommé de faire acte de contrition et de m’agenouiller devant la Statue de la Liberté ( sa torche est-elle alimentée par Shell et Exxon ? ), la Bible et la mémoire des G.I.’s morts pour ma liberté ?
 
L’anathème me serait totalement indifférent si, au même moment, une partie des médias mondiaux n’entonnait le la à ces bellicistes en attendant de leur emboîter le pas de l’oie et si, surtout, je n’entendais de braves gens - dont pas mal de jeunes, dûment chapitrés et nourris au lait de l’idéologie à la mode ces dernières années - nous rebattre les oreilles de l’héroïsme et du sacrifice des Américains « qui nous ont sauvés lors des deux dernières guerres mondiales ».
 
Alors, parlons net : même si cette dernière  assertion recouvrait une vérité intangible, même si les Américains n’avaient pas montré qu’un empressement aussi relatif que tardif à intervenir lors de ces deux conflits (1), même si au lieu des 50 585 morts de 17-18 et des 450 000 morts de 41-45 (2),  ils en avaient eu  6 millions comme les Soviétiques – je parle ici des seules pertes militaires - cela ne m’obligerait en rien à saluer la sale guerre du Vietnam et leur maîtrise de l’épandage du napalm, à applaudir aux coups d’état du Chili, de la Grenade, à leur soutien aux tortionnaires argentins, salvadoriens, indonésiens, leur aide et la formation assurée aux ayatollahs du Pakistan, de l’Afghanistan, aux Ben Laden amis d’hier devenus ennemis d’aujourd’hui… à Saddam Hussein lors des massacres de Kurdes et l’assassinat de masse  de milliers de communistes et démocrates irakiens…
 
En vérité, nous payons aujourd’hui notre naïveté : le danger, ce n’était pas seulement les MacDo et leur « démontage » m’a toujours paru illusoire. Pendant qu’on s’acharnait après la mal-bouffe – un sujet qui me semble secondaire au moment où plus de la moitié de l’humanité ne bouffe pas du tout – l’Amérique déployait des armes infiniment plus puissantes : des films et des téléfilms à grand spectacle, et souvent très bien faits, raflant des millions d’entrées et encore plus de millions de dollars ou d’euros, des films de « guerre  juste », retraçant le combat et les sacrifices des Américains lors de la Seconde Guerre mondiale dans la lutte contre le nazisme et les dictateurs et préparant l’opinion mondiale à de futures interventions.
 
Il y environ quarante ans, mes copains me traitaient de cinglé lorsque je leur présentais Les Sept Mercenaires comme une justification de la Guerre du Vietnam, qui montrait de bons Américains répondre à l’appel de pauvres paysans – Mexicains pauvres-Vietnamiens du Sud - menacés par d’infâmes brigands – bandits de même « race »-Vietnamiens du Nord. Depuis plus de vingt ans, des Rambo aux Portés Disparus, de Stallone à Chuck Norris , un certain cinéma américain réécrit l’Histoire et donne bonne conscience à ses spectateurs. Aujourd’hui Tom Cruise et Steven Spielberg apportent  leur « soutien total » à George Bush…
 
Je suis de ceux qui croient fermement que si nous ne sommes pas tous tombés sous le joug nazi, c’est parce que, n’en déplaise à ceux, nombreux, qui, comme le souligne lucidement Daniel Mermet, « vivent avec une mémoire hémiplégique », pendant l’hiver 1942-1943, des millions de soviétiques ont, cent-quatre-vingts jours durant, au prix de trois millions de morts, tenu tête et permis la capitulation des troupes allemandes le 2 février 1943 à Stalingrad.
 
Pour autant, j’ai condamné l’intervention en Afghanistan et l’invasion de la Tchétchénie, sans croire que la reconnaissance que je devais à l’Armée Rouge libératrice devait s’étendre à la politique expansionniste future du pays du socialisme réel  devenu celui des du libéralisme mafieux!
 
Mais, surtout, je ne reconnais pas à  Bush, Blair ou  Madelin le droit de parler en mon nom, ni en celui de millions d’Anglais et Américains.
 
Car, loin d’être anti-Américain, je suis bien au contraire américanophile : j’ai grandi avec Jack London, ses récits du Grand Nord, ses histoires de marins m’ont appris le courage, Martin Eden, Le Talon de Fer la solidarité et l’humanité. Avec Mark Twain, j’ai été esclave en fuite sur la barque d’Huckleberry Finn. Avec Howard Fast, gladiateur ou esclave révolté de Spartacus et de La Route de la Liberté . Avec Dashiell Hammett, Robert Finnegan, Horace Mc Coy et Michael Collins je me glissais dans la peau de durs à cuire progressistes. J’ai chanté avec Woody Guthrie, Pete Seeger, Joan Baez et Bruce Springsteen et je voue une passion à Burt Lancaster, qui combattit le maccarthysme et fut, avec Robert Ryan, Paul Newman et Joanne Woodward, et plus tard, Tim Robbins, Suzan Sarandon, Robert Redford, l’honneur d’Hollywood. Je suis, aussi, l’ami de dizaines d’Américains, hommes et femmes, de tous âges , de toutes origines, de toutes professions.
 
Je suis l’ami du peuple américain, de tous ces citoyens qui, à chaque nouvelle injustice, à chaque nouveau crime de leurs gouvernements, m’empêchent justement de confondre un peuple et ses dirigeants et me persuadent qu’outre-Atlantique, justice, solidarité et fraternité ne sont pas que vaines paroles de discours électoraux.
 
San Francisco, New York, Chicago, Cincinnati, vos centaines de milliers de manifestants sont mes frères. Ce sont eux l’Amérique réelle, celle de Benjamin Franklin, de John Brown, de Jack London  et de Toni Morrison. Celle des 3800 combattants des Brigades Abraham Lincoln et George Washington, qui donnèrent leur vie pour l’Espagne républicaine, celles des Marcheurs pour la Liberté des années Soixante, celle de Martin Luther King et d’Angéla Davis, de Leonard Peltier et de Moumia Abou Jamal. Celle de Spartacus, pas celle de Gladiator.
 
Non, je ne suis pas anti-Américain. Je n’ai jamais réduit l’Allemagne à Hitler, l’Italie à Mussolini , l’U.R.S.S à Staline et la France à Pétain. Aujourd’hui, Amérique, je t’aime trop pour croire que George Bush, produit frelaté des machines à voter de Floride, puisse te représenter. Aujourd’hui,  plus que jamais, je crois au peuple américain.
 
Not in our name,
We Shall Overcome, Brothers…

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 (1) Entrée en guerre le 6 avril 1917, après le coulage par un U-boat allemand du  Housatonic au large des côtes de Sicile.  Déclaration de guerre au Japon le 7 décembre 1941 suite à l’attaque de Pearl Harbor.

(2) 42 millions de soldats mobilisés côté allié de 1914 à 1918. 5 millions de morts dans ce camp, dont 50 585 américains.  250 000 Anglais, 250 000 Français, 6 millions de Soviétiques et 400 000 Américains tués pendant la seconde Guerre mondiale.

 

(Chiffres tirés de Chronicle of America – International Publishing Inc. )