Ron Rash, Le sanglant arpent du Diable

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le 3 décembre 2009

Dans l’univers des romans de la misère du Sud et de la dépression, une intrigue policière se noue, mêlant deux veines du classicisme américain à la modernité de la narration. Une fable sociale pour nostalgiques et curieux.
Un pied au paradis, par Ron Rash. Éditions Le Masque, 262 pages, 19 euros.

Un premier roman d’un poète et nouvelliste de Caroline du Sud, qui, manifestement, ne renie rien de l’héritage des auteurs phares de la littérature américaine des années quarante et cinquante. Roman noir ? Oui, si À l’est d’Eden, les Fous du roi, le Petit Arpent du bon Dieu en sont aussi. Au cœur d’une région agricole déshéritée où les paysans ont le plus grand mal à vivre sur des terres arrachées aux Cherokees un siècle plus tôt, la disparition d’Holland Winchester, pas vraiment apprécié, suscite les interrogations de tous les habitants.

Sa mort ne fait de doute pour personne, mais le cadavre reste introuvable. Pendant que se prépare l’ennoiement de toute la vallée et que maïs et tabac grillent sur pied, le shérif Alexander tente, dans une véritable course de vitesse, de le retrouver avant que les eaux n’aient submergé la région. Il n’a aucun doute sur l’identité du coupable, connu du lecteur, mais pas de cadavre, pas de crime. Dans ce roman à cinq voix, l’on entend successivement les récits du shérif, de son adjoint, de l’assassin, de sa femme et de leur fils, sans que jamais on ait l’impression de redites. Sur fond de jalousie, de vengeance et de misère, des individus, enchaînés au poids d’une fatalité ancestrale, s’affrontent. Tous coupables, tous victimes. Un roman aussi âpre que les terres ingrates d’Oconnee, où la sueur des hommes ne peut que se transformer en sang. Une histoire que d’aucuns pourraient trouver désuète, mais qui bouleversera tous ceux qui ont été nourris au lait amer des Faulkner, Steinbeck, Caldwell et autres Penn Warren.

Roger Martin