Jean-Paul Jody. L’ouvrier, le savant et le privé amoureux

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le 3 décembre 2009

Sur la piste norvégienne d’une invention oubliée des années quarante qui pourrait devenir l’arme absolue.
La Route de Gakona, par Jean-Paul Jody. Roman noir. Seuil 485 pages, 21,50 euros.

Il paraît que seuls les Anglo-Saxons seraient capables d’écrire des thrillers. La Route de Gakona, de Jean-Paul Jody, est la démonstration éblouissante du contraire. 
Enquêteur pour de grandes compagnies d’assurances, Kinscoff, lassé de traquer les escrocs, a fini par monter un petit cabinet d’enquêtes privé. Abattu par le départ en voyage de la femme qu’il aime, il a accepté une affaire toute simple. De celles qui se règlent en deux temps trois mouvements. Pourtant, dès son arrivée dans un Nantes où leur disparition n’empêche pas de sentir partout l’ombre des Chantiers, le suicide de René Botron ne manque pas de l’intriguer.

Octogénaire, l’ancien ouvrier de la Navale jouissait de l’amour des siens, femme, enfants, petits-enfants, et vivait un bonheur simple entre bricolage et construction de modèles réduits télécommandés. Un détail intrigue l’enquêteur. Des échanges sur Internet, avec des « bricoleurs » du monde entier, dont l’un évoque « une chose qui le turlupine » et la photo d’un homme d’une autre époque trônant, une ampoule à la main, au milieu de gigantesques éclairs électriques. La rencontre d’un des amis du vieil homme permettra d’apprendre que le retraité se passionnait, comme des milliers d’internautes, pour les travaux d’un inventeur génial, mort en 1943, Tesla, dont Marconi et Edison auraient pillé sans scrupules les découvertes. Perplexe, Kinscoff, flanqué bientôt d’une stagiaire chargée de faire ses classes auprès de lui, Cathy, ne tarde pas à se rendre compte que l’héritage scientifique du savant maltraité et les centaines de brevets qu’il a déposés de son vivant sont l’objet de l’attention de services aussi mystérieux que redoutables qui tentent d’empêcher que certaines révélations ne soient portées à la connaissance des populations. On ne déflorera pas l’histoire, mais Jody montre une virtuosité kaléidoscopique à entrelacer destins et actions, que sa documentation, loin de peser, est parfaitement intégrée au récit dont elle n’alourdit jamais la vivacité. Qu’en outre, la traque, double, de ses personnages, tantôt chasseurs tantôt chassés, se déroule dans des pays et des paysages peu fréquentés par le roman noir. Les amoureux de Knut Hamsun et de Jack London vibreront, le long de fjords fantomatiques d’une Norvège crépusculaire puis sur les pistes enneigées et mortelles d’un Grand Nord que Jody dépeint comme s’il avait, comme l’auteur de l’Appel sauvage il y a cent dix ans, gravi, sac à dos, le terrible défilé du Chilkoot. On prendra garde d’oublier que si la Route de Gakona est un grand roman d’aventure, il est aussi un appel aux hommes libres de se mêler de ce qui regarde l’humanité et, partant, de ce qui ne les regarde pas.

 

Roger Martin