De Dennis Lehane. La naissance d'une Nation

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le Jeudi 25 juin

Un pays à l’aube,Thriller . Les débuts des « Muckrakers », ces journalistes américains pour qui la vérité valait tous les risques. Une oeuvre considérable
Éditions PTC, 315 pages, 18 euros.

Mystic River et Shutter Island sont encore dans toutes les mémoires, qui ont fait de Dennis Lehane un des maîtres du roman noir américain actuel. Avec Un pays à l’aube, aussi passionnant que foisonnant, Lehane vient de se surpasser en assumant avec une maîtrise parfaite l’héritage de ces photographes, journalistes et romanciers qui avaient mérité, à la fin du XIXe siècle et à l’aube du XXe, l’étiquette cinglante de « Muckrakers » (fouille-merde) d’un Théodore Roosevelt qu’exaspérait la dénonciation au vitriol des scandales et injustices. Jacob Riis, Lincoln Steffens, Ida Tarbell, mais aussi Frank Norris, Jack London, Théodore Dreiser et l’Upton Sinclair de la Jungle et de Pétrole (There Will Be Blood).

à travers les histoires entrecroisées de trois protagonistes, Lehane démystifie les vérités officielles et dévoile une version peu glorieuse du développement du capitalisme triomphant à l’aube du XXe siècle. Cent ans après ses glorieux aînés, il choisit, dans la peinture au vitriol d’un Boston très éloigné de l’image policée et aristocratique trop souvent répandue, de mettre en évidence la brutalité incroyable d’un patronat qui tient à casser irrémédiablement toutes velléités de syndicalisation et d’organisation, fût-ce chez les policiers eux-mêmes. On suivra donc, au gré de péripéties souvent très violentes frappées au coin de l’exactitude historique, Danny Coughlin, flic irlandais chargé d’infiltrer les milieux anarchistes et communistes, Luther Laurence, ouvrier noir licencié, comme nombre de ses frères, pour faire place à d’anciens combattants blancs revenus d’Europe et le joueur de base-ball Babe Ruth, sur le chemin de la gloire.

Lehane jongle avec les faits, fort d’une documentation aussi sûre qu’impressionnante, aussi à l’aise dans les bureaux feutrés du patronat ou des notables que dans les troquets et les pièces enfumées où se réunissent les militants syndicaux, maîtrisant admirablement sa matière sans tomber dans le pamphlet politique. Ses personnages vivent, se battent, meurent sur fond de climat insurrectionnel et de lutte de classes. Lehane ne cache rien de la volonté de la classe dominante d’éradiquer à jamais toute contestation et toute forme d’organisation. Assassinats, infiltrations, délations, provocations, chasse aux Rouges (les fameuses rafles Palmer) orchestrés par un jeune homme tortueux et machiavélique qui deviendra plus tard l’omnipotent directeur du FBI et qui fourbit à Boston ses premières armes, cependant qu’on croise les figures historiques de John Reed, Eugène O’Neill et qu’apparaissent en filigrane les hérauts de la classe ouvrière américaine d’alors, Eugène Debs, Joe Hill ou Big Bill Haywood, dirigeant des IWW et bientôt du Parti communiste (curieusement appelé Hayward dans l’édition française).

Un pays à l’aube est une oeuvre considérable, un pavé dans la mare, une histoire impitoyable pleine de bruit et de fureur. De sang aussi. Une leçon d’histoire et un livre que tout militant progressiste se doit de placer dans sa bibliothèque. Comment s’étonner alors de découvrir dans les sources revendiquées la formidable Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn ?

Roger Martin