Robe de marié : Pierre Lemaitre

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le 2 avril 2009

Meurtres en surdose : Internet, pharmacologie et machination, la virtuosité et plus.
Éditions Calmann-Lévy, 275 pages, 17 euros.

Les histoires de tueurs en série avaient fini par me tomber des mains. Et puis il y eut Travail soigné dont j’ai dit tout le bien qu’il fallait penser dans une chronique précédente. Les machinations diaboliques ne m’inspiraient guère plus, Hitchcock et Brian de Palma étant passés par là. Pierre Lemaitre est venu bousculer une nouvelle fois mes certitudes avec son dernier ouvrage, Robe de marié. Une jeune femme bien dans sa peau, dont la vie bien réglée dérape sans que rien ne l’ait laissé prévoir. Des petits riens dont on se rit au début. Une voiture dont on oublie l’emplacement, des objets qui ne se trouvent pas à leur place. Un peu de surmenage, pas de quoi fouetter un chat. Mais quand belle-maman meurt d’une chute dans les escaliers, dans les circonstances exactes d’un rêve prémonitoire, quand les troubles de mémoire se multiplient, et avec eux les incidents et les drames jusqu’à l’assassinat du jeune garçon dont on a la garde, tout bascule. À qui fera-t-on croire que Sophie n’est pas la meurtrière amnésique qu’accablent les preuves irréfutables qui vont la transformer en une fugitive traquée ? On n’en dira pas plus, sous peine de déflorer un roman à la construction impeccable, bâti comme une mécanique de précision. Disons simplement qu’au contraire d’ouvrages qui abordent des thèmes semblables, Robe de marié ne s’autorise aucune ficelle, aucun coup de pouce. Le suspense y est constant, le rythme haletant, aucun détail n’est laissé au hasard. Faux-semblants, chemins de traverse, trompe-l’oeil, rebondissements se succèdent jusque dans la toute dernière page de ce roman à l’écriture parfaitement maîtrisée. Si l’on ajoute que Pierre Lemaitre fait montre d’une documentation, aussi impressionnante qu’irréprochable, sur le monde d’Internet et de la pharmacopée, ajoutant ainsi une touche sociale et politique à ce qui pourrait apparaître seulement comme un tour de force policier, on comprend que nous nous trouvions avec Robe de marié devant un authentique chef-d’oeuvre qui, par sa sincérité et sa vraisemblance, classe son auteur au rang des maîtres.

Roger Martin