Pascale Chouffot : Nitro,

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le 16 octobre  2008

Un récit noir et émouvant, primé à la Journée du livre de Sablet.

Éditions JC Lattès. 382 pages, 19 euros

 

Autant l’avouer tout de go, Nitro n’est pas à classer, malgré la profession de deux de ses protagonistes, dans la catégorie polar. Qu’au fil des pages, on y rencontre des policiers et des maquereaux, des pickpockets et une jeune disparue dont l’absence pèse comme une chape sur tout le récit ne fait rien à l’affaire. En revanche c’est un roman noir. Authentique et passionnant.

Le lieutenant Catherine Gauthier, baptisée par dérision Nitro par un collègue sexiste, a été affectée, à sa demande, alors que ses notes auraient pu lui valoir un poste plus prestigieux, à la brigade ferroviaire de la gare du Nord. Elle y découvre un monde inconnu, une ville dans la ville, où se croisent chaque jour sans jamais se rencontrer, comme les trains qui en partent ou y ramènent, des milliers de vies et de destins, sur lesquels veillent de singuliers dieux de l’Olympe. Nitro, d’abord, et Jeanine, dame pipi de son état, la Rouquemoutte, trônant à la buvette le jour, arpentant, travestie, le pavé la nuit, Joss Dominech, inspecteur ployant sous un fardeau trop lourd. Hélène Dubreuil aussi, figure tragique qui hante la gare pour tenter de retrouver sa fille, Mélusine, qui y a été aperçue avant de disparaître. Et Marc, son mari, qui finira par la rejoindre dans une quête aussi désespérante que vouée à l’échec. Et puis l’Ange, silhouette énigmatique d’un trio de petits malfrats voleurs de sacs et de bijoux, dont la traque, insensiblement muée en quête amoureuse, s’achèvera dans le sang.

La gare du Nord est cependant le personnage principal de ce roman. Pascale Chouffot sait l’arpenter pour nous, révéler le moindre de ses secrets, projeter un éclairage intimiste et douloureux sur son immensité pour nous en faire découvrir les recoins les plus inattendus. La gare vit, vibre, sent, écoute, écho des confidences et des pensées de voyageurs trop pressés pour craindre qu’elle ne les divulgue. La gare est à la fois le havre où se refaire quelques forces l’espace d’un instant, souffler les cinq minutes d’une pause-café ou d’un arrêt pipi, et le cimetière d’espoirs et de rêves irrémédiablement déçus. Elle aussi, comme l’époque, a perdu ses certitudes et change, sous les coups des bulldozers, de la rentabilité et du modernisme. Bientôt elle perdra son caractère de village du monde pour n’être plus que jungle et géante de néon, cathédrale d’hygiène terrifiante, aseptisée et inhumaine. Mais avant ces convulsions ultimes et la perte de son âme, le temps d’une enquête croisée, sa verrière encore protectrice laisse filtrer un dernier soupçon d’humanité et de tendresse.

Si on ne craignait l’ambiguïté accolée à ce mot par les démagogues de tout poil, on aimerait dire que Pascale Chouffot a écrit un grand roman populiste, comme avant elle Eugène Dabit, Charles Louis Philippe ou Louis Guilloux. Entre hasard, fatalité, chute et descente aux enfers, ses personnages, pétris d’humanité et de contradictions, nous confient, tour à tour, la destinée chaotique de simples mortels qui nous renvoie à notre propre histoire.

Il faut ajouter au crédit de Pascale Chouffot une maîtrise consommée de la construction dramatique, qui lui vient sans doute de son activité de scénariste, et un style éblouissant auquel la fréquentation avouée au fil des pages d’auteurs hélas souvent, injustement, oubliés n’est peut-être pas étrangère.

Roger Martin