Philippe Huet : Bunker

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 9 octobre 2007

Polar . Un passé qui ne passe pas : fable grinçante du côté d’Omaha Beach.

Éditions Rivages/Thriller. 219 pages, 17,50 euros.

La Seconde Guerre mondiale, les plages du Débarquement, un mystérieux trésor enfoui par les SS, a priori, on se dit que Philippe Huet, dont on a encore en mémoire l’excellent les Quais de la colère qui retraçait l’affaire Durand, a entrepris de faire du neuf avec du vieux.

Supposition immédiatement démentie dès l’ouverture de ce nouveau roman haut en couleur. Car Huet, qui connaît sa Normandie jusqu’au fond de ses bunkers, la grande histoire et ses milliers de petites soeurs, a choisi de brosser sans temps mort une fable, finalement très morale sinon charitable, dont les différents protagonistes doivent plus à Marcel Aymé ou Jim Thompson qu’à Céline. Tous des salauds ? Pas vraiment, mais presque. Mais des salauds qu’on se surprend à aimer tant nous sont faciles à saisir les frustrations qui ont entraîné leur appétit de richesse ou leur envie d’un ailleurs plus exaltant. Le vieil Albert Fournier qui supporte mal la métamorphose de son vieux bar hôtel en pub irlandais branché, le fils de SS Jürgen Schneider écoeuré de son boulot ingrat d’enseignant et d’une famille qui le grignote, parti sur le tard à la chasse au trésor, la craquante Gilda qui refuse de rincer les verres toute sa vie, en se « torchant le coeur », comme le chante cet autre Normand, le merveilleux Allain Leprest. Sans compter les fantômes du passé, les résistants, authentiques ou supposés, les collabos et quelques figures énigmatiques comme ce couple à la Siniac, inconscient qu’il est déjà mort et qui ressasse une vengeance illusoire au fond d’une ferme isolée du monde.

Humour, noir souvent, noirceur des âmes et des sentiments, passions à la petite semaine nourries à la haine recuite et au ressentiment, alimentées par les souvenirs glorieux ou honteux d’une époque qui recèle encore bien des mystères, font le sel de cette fable campagnarde qui n’est pas sans évoquer, y compris par la verve et le style, certains romans de Jean Vautrin ou de Pierre Siniac. Un compliment, faut-il le préciser ?

Roger Martin