Patrick Bard : Le Chien de Dieu,

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 3 juillet 2008

Enquête . La vérité sur le mystère du Gévaudan se cache-t-elle dans les archives du Vatican ? Un curé réfractaire rouvre le dossier.

Éditions du Seuil. 470 pages. 21,50 euros.

 

« Une intrigue qui ne prétend en aucun cas constituer autre chose qu’une oeuvre de fiction…dans laquelle l’auteur s’est glissé dans les interstices de l’histoire pour y développer son roman. » C’est par cet avertissement que se clôt le dernier roman de Patrick Bard, dont on se souvient du saisissant la Frontière qui lui permit une entrée fracassante dans le Gotha du roman noir français.

Un avertissement qui ne trompera personne en vérité. Le Chien de Dieu constitue bien une nouvelle variation sur un thème célèbre, celui de la Bête du Gévaudan, et l’auteur, malgré qu’il en ait, connaît ses classiques sur le bout des doigts et la région des faits n’a aucun secret pour lui depuis longtemps. L’idée de génie, c’est d’approcher l’histoire de la Bête alors qu’elle est devenue une affaire classée, ou peu s’en faut, et de donner à voir ce qui n’avait jamais été véritablement exposé jusqu’alors, le rôle de l’Église. Alors qu’Antonin Fages, ancien curé constitutionnel exilé ensuite au Vatican, tente avec d’autres prêtres de soustraire de précieux manuscrits au pillage à grande échelle organisé par les autorités françaises qui ont mis l’Italie en coupe réglée, la découverte inopinée d’une énigmatique confession va le replonger au coeur d’une histoire tragique dont il fut trente ans plus tôt l’un des protagonistes alors qu’il exerçait son ministère dans les rudes paysages de la Margeride. S’ensuit un récit à la construction entrelacée particulièrement habile. Où le lecteur va découvrir, en même temps qu’un héros, que sa quête de vérité expose à de mystérieux poursuivants qui sèment mort et torture sur leur passage, une insoupçonnable vérité. Que l’éclairage apporté par le romancier sur l’histoire de la Bête du Gévaudan ne soit pas entièrement nouveau, puis- que la thè- se du livre était déjà, grosso modo, celle des ouvrages de Michel Louis et de R.F.Dubois, n’a qu’une importance toute relative. Ce qui compte, c’est que le Chien de Dieu soit tout bonnement un grand roman.

Qu’il s’agisse des divers protagonistes, hauts en couleur et à la psychologie fouillée, ou des ressorts du récit, de l’utilisation ingénieuse d’éléments authentiques d’une affaire transformée en mythe, de la parfaite connaissance témoignée de la période historique, des lieux, aussi bien le « tant rude Gévaudan » que la Rome d’un XVIIIe siècle finissant, le lecteur ne peut que se laisser happer pour une immersion totale dans l’époque. Si l’on ajoute que, à la réserve de quelques anachronismes de vocabulaire (un personnage « roule » pour la France, et l’exaspérant « au final » n’est pas évité), Bard fait montre d’une rare maîtrise du style, jouant de toutes les ressources d’une langue et d’un vocabulaire savoureux et précis à la fois, mettant en valeur avec le même bonheur sauvagerie des paysages de la Margeride et magnificence oppressante d’une Rome assiégée, tourments et perversion d’un être malfaisant qui préfigure d’autres figures de bourreaux ouvriers de massacres de masse, comme la perversité civilisée de certains serviteurs d’une Église attachée au secret et au silence, on comprendra que le Chien de Dieu est une lecture indispensable.

Roger Martin