Thomas Kelly : Les Bâtisseurs de l’Empire,

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi le 27 mars 2008

États-Unis. Derrière l’épopée du plus haut bâtiment du monde, le destin des constructeurs, entre minable et tragique.

Éditions Rivages Thriller. 425 pages, 23 euros.

Un superbe roman noir, au titre français évocateur, avec sa référence à Kipling, que nous offre Thomas Kelly après ses remarquables le Ventre de New York et Rackets. Cette fois, il nous plonge dans un passé pas si lointain, en 1930, dans une Amérique que la dépression n’a pas cessé de ravager, dans le monde clos mais titanesque du chantier du plus haut gratte-ciel du monde, l’Empire State Building. À travers les figures de Michael Briody, immigré irlandais, ouvrier le jour et militant de la cause républicaine la nuit, de Grace, artiste à la destinée tragique, de Johnny Farrell, homme de confiance du maire et amant de Grace, glissant du chantier gigantesque sur lequel des milliers d’êtres humains se pressent, solidaires et divisés tout à la fois, brûlant de la fièvre étrange de ceux qui ont conscience de participer à une oeuvre comparable à celle des bâtisseurs de pyramides ou de cathédrales, aux bureaux bruissant de conspirations du maire ou d’un gouverneur qui n’est pas encore le président Roosevelt, en passant par des locaux syndicaux, les cercles irlandais, la redoutable machine politique du Parti démocrate, les laveries italiennes où s’organise l’irrésistible ascension de la mafia, Kelly réussit le tour de force de nous livrer une peinture saisissante de ce qui constitua une sordide opération de diversion sociale, de blanchiment d’argent sale, en même temps qu’une formidable aventure humaine.

Devant cette oeuvre foisonnante peuplée d’antihéros mémorables, on se prend à évoquer la formule que Jacques Cabau utilisait pour expliquer l’état d’esprit des romanciers « muckrakers » à la fin du XIXe siècle. L’Amérique est « bad », mais elle est aussi « big ». Et cette grandeur, même née de la corruption, de la démesure, de l’exagération, de la violence, continue de fasciner les créateurs. Avec les Bâtisseurs de l’Empire, Thomas Kelly nous offre une oeuvre dense, remarquablement maîtrisée, aux personnages pleins d’épaisseur. Brutale, dure, impitoyable, certes, mais pas plus que le monde qu’elle dépeint. Et jamais cynique.

Roger Martin