Marcus Malte: Garden of Love

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 31 mai 2007

Je est un autre

thriller . Vous recevez par la poste un manuscrit qui raconte votre vie. Que faites-vous ? Un roman brillant et inspiré où le policier n’est qu’un prétexte.

Éditions Zulma. 330 pages, 18,50 euros

Jean-Claude Izzo avait attiré l’attention sur Marcus Malte. À juste titre. En dix ans, du Doigt d’Horace à ce Garden of Love, au titre trompeur, qui évoquerait plutôt le Jardin des supplices de Mirbeau, Malte, auteur trop discret, a bâti une oeuvre complexe et exigeante. Quand Alexandre Astrid reçoit par la poste un manuscrit retraçant des pans entiers de son existence, entre ascension, déchéance, et mort d’êtres chers qu’on n’a pas su protéger, il est condamné à affronter son passé. Et celui de son persécuteur-libérateur, Janus machiavélique - un étranger vêtu de noir qui lui ressemble comme un frère ? -, qui réveille des démons enfouis pour mieux le torturer. Assemblant avec une belle maîtrise confessions et témoignages gigognes forçant le lecteur à une attention minutieuse, Malte, au-delà d’une intrigue faussement policière, nous offre un récit hanté par ses propres obsessions, une réflexion tourmentée sur le bien et le mal, qui dévoile la part d’ombre et de lumière de chacun des protagonistes. Le recours à plusieurs narrateurs, dont aucun n’est innocent, mais dont tous sont victimes - deus ex machina y compris -, hantés par la faute et la volonté d’expiation, n’est qu’un paravent. Dans Garden of Love, irrigué par les thèmes du romantisme noir, celui de Byron, Hugo ou Vigny, Je est toujours un autre. Crime, repentir, expiation, ce récit où l’oeil est toujours dans la tombe et où le malin se suicide à l’âge du Christ au dernier jour, trahit, sur fond de noirceur, de perversion et de schizophrénie, la patte d’un écrivain. Amateur de musique et de poésie, Malte passe de Bach et Haendel à Brahms et Liszt, de l’architecture au désordre des passions et fait écho, volonté délibérée ou réminiscence involontaire, mais inévitable, à Musset et sa Nuit de décembre. « Il y avait belle lurette que mon âme avait quitté le navire... », confie le flic déchu. Qu’on ne trouve surtout pas dans cette confession prétexte à refuser de monter à bord de ce vaisseau ivre, chargé d’illusions perdues et de désespérance et servi par une langue superbe.

Roger Martin