Thierry Crifo : Flambeur

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 15 février 2007

Flambeur, de Thierry Crifo,

Le Passage, 13 euros.

Le Jeu. Roulette dans des casinos huppés, femmes à la beauté hautaine et au geste aristocratique, poker dans des pièces sales et enfumées, hommes de tous âges à l’oeil plissé, silencieux et glaciaux, dés jetés d’un geste fataliste sur un bout de comptoir, cartes glissant sur un tapis vert. Macao, l’enfer du jeu, le Kid de Cincinnati, l’Arnaque, la Baie des anges surtout. Une mythologie. Et puis, Flambeur, le dernier roman

de Thierry Crifo, l’auteur du superbe roman la Ballade

de Kouski. Un titre lapidaire qui en dit long. Un héros sans identité, un voyageur sans bagages. Appelez-moi Ismaël... Appelez-moi Flambeur. Qu’importe, je n’existe pas, je suis un type littéraire. Je concentre en moi toutes les mésaventures des joueurs, leurs peurs et leur triomphe, leur exaltation et leurs angoisses. Leur espérance chevillée au coeur et le lent désespoir qui les ronge de l’intérieur et finit par les bouffer. Il y a dans Flambeur une vraie grandeur. Crifo ne triche pas. Son personnage, dont on comprend bien qu’il l’a nourri aussi de sa propre expérience, n’est ni un héros ni un salaud. Le jeu est certes sa drogue, qui l’aspire irrésistiblement vers des sables mouvants qui engloutiront les rares moments de triomphe. Mais on sent bien, et c’est la grande force de ce roman noir, car Flambeur est bien un roman noir, que le jeu est ici l’instrument de la tragédie. Le jeu, le destin, la fatalité. Et que ce roman, bourré de trouvailles et de recherches stylistiques, au rythme syncopé, aux accents de blues et de rock, n’est au fond qu’une lente agonie sur fond de fuite. Le meilleur hommage qu’on puisse rendre à Flambeur, c’est, peut-être, de souligner que son auteur a retrouvé - involontairement ? - l’atmosphère qui faisait la force du grand film noir des années quarante. Flambeur est assurément un personnage tragique, dépassé par une fatalité qu’il ne combat pas à armes égales. He Ran all the way, c’est le titre du plus beau film de John Berry. Le héros, sublime John Garfield, ne s’adonnait pas au jeu. Il jouait sa vie tout simplement. Et sa fuite serait fatale. Flambeur, lui aussi, a couru toute la nuit. Celle-là, après tant d’autres. Personne ne l’abattra au fond d’une ruelle obscure. Personne ne lui portera le coup de grâce libérateur. C’est pire. « Flambeur devant sa porte. 4 heures du matin. Clé dans la serrure. Main engourdie cherchant l’interrupteur. Électricité coupée. Rien ne va plus. Plus rien. Crève, Flambeur, crève ! »

de Roger Martin