Pierre Lemaître : Meurtres de papier

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 15 février 2007

Originales variations sur le thème du serial killer.

Travail soigné, de Pierre Lemaître.

Éditions du Masque, 300 pages, 6,50 euros.

Les romans mettant en scène des tueurs en série se multiplient, perdant toujours davantage en vraisemblance ce qu’ils gagnent en extravagance. Nombre d’entre eux, cultivant horreur, abjection et sadisme, baignent dans un psychologisme de bazar et recourent à des ficelles grosses comme des cordes, la solution au forceps des énigmes reposant souvent sur des rêves providentiels et des éléments paranormaux, comme dans les plus banales des séries télévisées. On comprendra alors la méfiance manifestée par les lecteurs attentifs devant ce sous-genre envahissant.

Pourtant, les bonnes surprises existent. Travail soigné, signé d’un nouveau venu, Pierre Lemaître, et couronné par le prix du Premier Roman à Cognac, en est une.

Du strict point de vue de l’intrigue, l’originalité tient essentiellement au modus vivendi et à la mise en scène des meurtres qui vont se succéder. Chacun d’entre eux est en effet la reproduction fidèle et exigeante d’un crime de papier. L’assassin s’attachant à reproduire dans les détails les plus infimes et les plus atroces les meurtres décrits dans cinq oeuvres marquantes de la littérature noire. James Ellroy, Bret Easton Ellis, William McIlvaney, Émile Gaboriau, Maj Sjöwall et Per Wahlöö étant tour à tour mis à contribution, un choix qui prouve au passage que si Pierre Lemaître est nouveau dans l’écriture, sa culture de lecteur n’est plus à faire.

Au-delà de l’adresse avec laquelle l’auteur mène un récit à la construction soignée et solide, de sa capacité à donner vie à des personnages qui ne soient pas que silhouettes à peine esquissées ou pâles copies de héros de séries, d’un art certain dans la création d’une atmosphère, on louera aussi, ce qui change de mainte oeuvre du genre, la maîtrise de l’écriture. Pas d’à-peu-près, de boursouflures ou d’afféteries à la mode, de « branchitude » forcenée. Lemaître a du style, la maîtrise d’une langue riche et parfois pittoresque, et ses clins d’oeil à de grands aînés, loin de paraître de laborieuses « private jokes » purement gratuites, provoquent souvent une véritable jubilation au lecteur. Comme l’auteur a pris soin de faire suivre le titre de son roman de la mention « Une enquête de Camille Verhoeven », il n’est pas interdit d’attendre une suite. Son enquêteur, en tout cas, un commissaire plus haut en couleur qu’en centimètres qu’on pourrait surnommer, en référence à un roman et à un film célèbres, Little Big Man, s’impose en effet comme une création mémorable.

de Roger Martin