Dominique Manotti :

En passant par la Lorraine

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 7 décembre 2006

Lorraine Connection, de Dominique Manotti,

Roman-enquête . Dominique Manotti braque son écriture sur la casse de l’industrie et ceux qui en ont profité.

Éditions Rivages/« Thriller », 194 pages, 22 euros.

Après François Bon, c’est au tour de Dominique Manotti de s’intéresser à l’affaire Daewoo. Même si l’auteur a rebaptisé Pondange la petite ville de Mont-Saint-Martin, l’observateur de la vie politique et économique française n’aura pas manqué, dès un prologue que n’aurait pas renié le Roger Vaillant de 325 000 francs, de reconnaître les convulsions et les rebondissements qui ont secoué une nouvelle fois le pays haut-lorrain.

Daewoo ou l’arbitraire. Daewoo ou le gâchis. Daewoo ou la collusion. D’un lieu hautement symbolique, où se livra de 1978 à 1984 une des luttes sociales les plus acharnées du XXe siècle, la bataille pour la sidérurgie, le plan Barre et un pôle européen de développement cher au préfet Chérèque (père) ont réussi à faire un désert. La France n’a plus besoin de fer. Trop - coûteux, trop lourd pour les automobiles, paraît-il. Des 27 000 sidérurgistes du bassin de Longwy, il ne restera bientôt plus que 800. Alors, on plante des arbres, on rabote, on détruit tout témoignage d’un passé florissant et d’une classe ouvrière nombreuse, qualifiée et organisée. Et des boîtes s’ouvrent un peu partout, qui font trois petits tours avant de s’en aller, primes et subventions empochées. Le salut, illusoire, viendra du groupe coréen - Daewoo. Certes les salaires sont bas, la fabrication de tubes cathodiques épuisante et répétitive, les accidents du travail graves et fréquents, l’humiliation quotidienne, mais les qualifications exigées sont minimes et le réservoir de main-d’oeuvre inépuisable. D’ailleurs, a-t-on vraiment le choix dans une région qui ne vit plus que sous perfusion, par l’emploi au Luxembourg voisin, recordman des banques et des stations - d’essence ?

Alors, entre épuisement, brimades et salaires de - misère, comment les ouvriers de Daewoo, dont beaucoup sont des femmes, comprendraient-ils qu’ils sont devenus les pions dans la partie d’échecs impitoyable à laquelle se livrent de puissantes multinationales, Alcatel, - Matra et Thompson et que leur sort - scellé en haut lieu, entre cabinets ministériels français, sociétés coréennes et banques luxembourgeoises - sera celui de victimes expiatoires ? Et si une nuit l’usine flambe, dont la fumée noire couvrira opportunément une gestion déjà opaque et des manoeuvres financières véreuses, si un travailleur d’origine étrangère constitue le - fusible bien pratique et le bouc émissaire rêvé, si des dizaines d’existences déjà précaires sont ruinées dans l’imbroglio affairiste, qu’importe puisque le pays haut-lorrain n’existe plus que dans la nostalgie du passé, des usines qui flamboient et rugissent et dans les souvenirs d’anciens tristement réunis dans la galerie marchande des supermarchés.

Non seulement Dominique Manotti, dont le nouveau statut de romancière n’a pas fait oublier le passé de syndicaliste, connaît son dossier dans les moindres détails, mais elle excelle à remplir les blancs, combler les trous du dossier, tirer de l’ombre des pistes ignorées ou sabordées par les autorités et la justice, mais, à la manière du Hammett de la Moisson rouge, du Daeninckx de Meurtres pour mémoire, elle illustre la meilleure tradition du roman noir. Un roman qui se nourrit de la vie réelle, qui met à vif les plaies suppurantes, qui projette un éclairage cru sur les zones d’ombre et les maux d’une société qui casse les humbles au profit des puissants.

Qu’elle écrive en outre avec une plume précise, alerte, imagée, sans idéaliser ses personnages, même lorsqu’ils font partie des victimes, en montrant comment la destruction du terreau social et l’affaiblissement syndical et politique ont permis à ce que l’on n’appelle plus le grand capital de tisser une toile de plus en plus résistante et le développement de l’individualisme, vient prouver à ceux qui ont cru un peu vite le roman noir politique enterré, qu’avec Daeninckx, Oppel et quelques autres, la grande leçon des Hammett, McCoy ou Collins retrouvait en France une vigueur nouvelle entre analyse décapante et dénonciation vigoureuse.

Roger Martin