L'enfer pour les enfants

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Jeudi 17 août 2006

Catherine Fradier ne choisit pas la facilité.
Sur le thème de la pédophilie, elle déploie un récit saisissant, l’oeuvre d’une vraie romancière.

 

La Colère des enfants déchus, de Catherine Fradier.
Éditions Lunes blafardes, collection « Après la lune », nº 4, 316 pages, 10 euros.

Jean-Jacques Reboux a confié trois des premiers titres de sa nouvelle collection policière à des femmes sans doute moins connues que Fred - Vargas ou Andréa Japp, mais pas moins talentueuses. Parmi elles, Catherine - Fradier qui, avec Un poison nommé Rwanda, avait - signé un poulpe de solide facture et qui nous revient avec un - roman très noir, la Colère des enfants déchus.

Une petite tombe, un - cimetière désert un soir de Noël, un enfant cloué contre un arbre par une flèche, de mystérieux vengeurs qui utilisent les codes d’une saga d’heroic fantasy, un agent d’Interpol qui fait irrésistiblement penser à l’Éric du Fantôme de l’Opéra, deux journalistes tenaces mais rongés par le doute, des barbares exécutés avec barbarie, voilà sommairement résumés les ingrédients d’un roman surprenant. Sur un sujet délicat, la pédophilie et les réseaux pédocriminels qui exercent leur sinistre activité sur l’ensemble de la planète en profitant des nouvelles technologies et de la mondialisation, on pouvait craindre le pire, un roman complaisamment scabreux ou un pensum - démonstratif et moraliste en forme de tract de 300 pages.

Or, Catherine Fradier échappe à ces deux dangers que court l’auteur qui s’essaie à l’actualité et au sujet dit de société. La Colère des enfants déchus est un authentique - roman noir, à la construction savante, bénéficiant d’une information sûre et fouillée, d’un rythme trépidant, de rebondissements qui surprennent un lecteur qui en a pourtant vu d’autres. Certes, on est souvent abasourdi devant les faits rapportés, on se prend à douter que tant de noirceur soit possible, que ne suffit pas à atténuer la personnalité des principaux protagonistes d’une traque impitoyable, certes, même à l’heure des « complots » ravageurs et - omniprésents, on manifeste une certaine incrédulité, certes, on a parfois l’impression de - retrouver les accents du grand roman populaire, celui d’Alexandre Dumas ou surtout du Gaston Leroux du Roi mystère, mais toujours on en revient à cette vérité première que jamais la fiction ne rattrapera la réalité.

Hélas ?

S’il y a une justice pour les romanciers, alors elle ne manquera pas de récompenser un jour Catherine Fradier. Que n’écrirait-on pas si son roman était signé d’un nom anglo-saxon ? Mais elle est française, publiée par une petite maison d’édition. Il reste à espérer que la Colère des enfants déchus trouvera les lecteurs qu’il mérite. Bien écrit, habilement charpenté, aux accents souvent touchants, parfois désespérants, la noirceur n’y est ni posture ni choix convenu. C’est un roman qui marque et dont la lecture, dérangeante et faisant naître le malaise, ne laisse pas indemne. En somme, c’est une oeuvre, pas un produit.

Roger Martin