Une symphonie machiavélique

Journal l'"Humanité-Hebdo" Jeudi 11 mai 2006

Thriller . La Grande-Bretagne à l’aube du thatchérisme, champ clos d’un récit haletant sur fond de grève des mineurs.

GB 84, de David Peace, Éditions Rivages. 554 pages, 23 euros.

GB 84, entendez Grande-Bretagne 1984, ou 550 pages bourrées d’His- toire avec un grand H, de violence, de morts, de trahisons, de manoeuvres, de complots, sous la plume d’un écrivain Protée qui passe sans cesse du statut d’historien à celui de romancier avec une virtuosité qui donne le vertige.

Le roman retrace un événement capital de l’histoire du mouvement ouvrier anglais : la grève des mineurs qui, du 5 mars 1984 au 8 mars de l’année suivante, embrase tout le pays, un conflit d’une violence rare au cours duquel Margaret Thatcher se forgera le surnom de Dame de fer. L’alternative est simple : ou les mineurs et leur syndicat l’emportent et sauvent plus de 100 000 emplois, ou gouvernement et patronat triomphent, donnant le branle aux privatisations, à la précarité, aux réformes qui feront de l’Angleterre la fille aînée du libéralisme échevelé.

Des enjeux capitaux, bien compris des deux camps en présence. Face à la force des mineurs, à la solidarité des femmes et des enfants, des populations, des syndicats de nombreux pays, Thatcher et ses commanditaires renouent avec les pires traditions anglo-saxonnes en traitant le conflit comme aux pires instants du XIXe siècle. À l’ordre du jour, la seule répression. Un déploiement policier incroyable - forces classiques, mais aussi armée et la tristement fameuse Special Branch dont chacun a gardé en mémoire les exploits en Irlande -, l’infiltration par des mouchards et des agents provocateurs perpétrant brutalités, agressions et actes de vandalisme attribués aux mineurs, les artifices juridiques, une campagne de presse sensationnaliste menée par des journalistes aux ordres, le recours à des jaunes rémunérés à ne rien faire, mais aussi la trahison de syndicats réformistes proches de responsables travaillistes, des maladresses et des erreurs commises par des dirigeants syndicaux aux abois auront finalement raison de la résistance des mineurs. Et le glas qui sonne alors, comme dans le poème de John Donne, annonce la catastrophe à venir. La voie libre, le gouvernement et la Dame de fer peuvent alors s’en prendre aux cheminots, aux marins, aux postiers, aux enseignants. David Peace démonte admirablement les mécanismes et les responsabilités qui ont permis que rompe la digue de l’unité ouvrière, engendrant une véritable tragédie sociale et humaine, mais GB 84 ne vaut pas que par son sujet et les qualités d’historien de son auteur.

Si on peut juger parfois secondaires les sous-histoires dans l’histoire, on reste cloué par la puissance de la narration, par sa clairvoyance, par l’humanité profonde des grévistes Martin et Peter, à travers les yeux desquels on suit le destin de l’ensemble des mineurs britanniques, et qui humanisent ce qui aurait pu n’être qu’une - relation trop théorique d’un conflit social. Tous ceux qui ont vécu de grandes luttes - je pense à l’assassinat de la sidérurgie lorraine perpétré dans des conditions étrangement comparables - ne pourront manquer de se retrouver dans les confessions et les accents de ces deux hommes, colère, douleur, haine et désespoir. Certains passages de leur narration nouent les tripes, vrillent le coeur, parce que Peace possède la qualité rare de faire vivre des personnages de chair et de sang enchaînés à un destin aveugle. Ici, le noir est affiché. Pas de lendemains qui chantent, pas de revanche envisageable avant longtemps.

Impitoyable, Peace n’hésite pas à assimiler Margaret Thatcher et les siens à des fascistes. Même s’il a placé en exergue des différentes parties de son livre les titres de chansons du moment, la dernière, Terminus ou le triomphe de la volonté, avec sa référence affichée au film de Leni Riefenstahl, renvoie à la loi du plus fort et au nazisme. L’Angleterre de la Dame de fer est un pays malade et implacable, violent, qui a choisi de sacrifier les petites gens, de leur dénier toute identité. Impossible alors de ne pas penser à Orwell et à son 1984 - justement - prémonitoire.

Outre que la documentation de David Peace est impressionnante, que nous sommes au coeur de la grève, dans les locaux syndicaux sur écoute, les cabinets ministériels, les maisons vidées de leurs meubles des mineurs, nous découvrons le cynisme d’un gouvernement qui s’est juré de ne jamais négocier et pousse à une radicalisation suicidaire du conflit. GB 84 est aussi un roman noir haletant, qui fait froid dans le dos, bâti comme une symphonie tchaïkovskienne, et qui, à une époque où trop de romanciers de talent se cantonnent à de sempiternelles histoires de tueurs en série ou de catastrophes programmées, met en scène un tueur bien plus machiavélique et bien plus destructeur que ses imitateurs à la petite semaine, le libéralisme triomphant. Rivages nous offre avec GB 84, l’oeuvre majeure de David Peace, un récit sans concessions à la facilité, qui exige du lecteur une attention de tous les instants, tant fond et forme révèlent le travail de titan d’un auteur puissant que son traducteur, Daniel Lemoine, a servi avec rigueur et talent.

Roger Martin