Harlem du Nord

Journal l'"Humanité-Hebdo" " du Jeudi 6 avril 2006.

 

Thriller ch’ti . Flic et journaliste, deux Beurs explorent les sous-sols du fondamentalisme islamiste version petit quinquin.

World Trade Cimeterre, de Lakhdar Belaïd. Le Cherche-Midi, 15 euros.

Lakhdar Belaïd est journaliste à France Soir, un journal au premier plan de l’actualité, où l’on connaît bien, et pour cause, le danger de l’intégrisme. Son travail l’amène à fureter dans les dessous d’affaires tordues et de sujets brûlants, aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’avec World Trade Cimeterre, un titre évocateur, il plonge son lecteur dans une histoire complexe dont fondamentalisme islamique, jeunes à la dérive et attentats constituent les ingrédients particulièrement explosifs. On aurait tort de croire cependant à un ixième thriller sur fond de thèmes aussi actuels qu’à la mode, savamment dosés pour disputer la première place des ventes à de gros pavés à l’américaine bâtis sur un suspense gratuit et une happy end classiquement manichéenne, voyant la victoire des bons sur les méchants.

Car World Trade Cimeterre, s’il n’hésite pas à recourir, avec aisance et efficacité, aux ressorts traditionnels du roman noir et du thriller, c’est aussi une réflexion sur cinquante ans d’histoire de France et d’Algérie. Certes, on y mène une enquête aux péripéties palpitantes, le lecteur se demande jusqu’au bout si ces kamikazes qui placent des bombes et commettent de sanglants attentats sont bien ceux que l’on croit, et il finit par s’interroger sur l’identité des véritables commanditaires, certes, la succession de scènes d’action souvent violentes ne manque pas d’évoquer un certain cinéma préférant le choc des photos au poids des mots, mais très vite, on comprend que l’essentiel est ailleurs, dans l’histoire personnelle des personnages principaux, Karim Khodja, le narrateur, journaliste à Nord-Info, fils d’un responsable du MNA de Messali Hadj, qui a un compte personnel à régler avec le FLN, ou Bensalem, dit Rebeucop, fils de harki et lieutenant de police, taraudé par un passé qui ne cesse de le hanter, et qui a même, un temps, appartenu au Front national parce que les ennemis de vos ennemis peuvent illusoirement vous apparaître comme des amis, ou encore Cohen, juif athée militant dont les parents ont été sauvés sous l’Occupation par des Arabes.

Outre que le livre passionne par la parfaite connaissance de l’auteur des milieux fondamentalistes et des réseaux islamiques de la région lilloise, véritable personnage à elle seule, on ne peut que dévorer un récit mené tambour battant, sans temps morts, embarqués avec le narrateur dans la voiture de fonction de Rebeucop, avec lequel il forme un duo haut en couleur qui évoque irrésistiblement le couple Ed Cercueil-Fossoyeur Jones, de Chester Himes.

Une influence affichée dès l’ouverture, la tête qui vole dans les airs renvoyant bien sûr à un épisode célèbre de la Reine des pommes. C’est que Lille et Roubaix semblent, sous la plume amèrement allègre de Lakhdar Belaïd, transformées en une sorte de Harlem du Nord, grouillant de vie, de mort et d’une folie contagieuse qui n’épargne ni les héros ni la galerie de figures plus pittoresques les unes que les autres qu’ils croisent au hasard d’une enquête échevelée. Au premier rang desquelles une mystérieuse dame, toute de noir drapée, une faucheuse qui aurait troqué son outil contre une batte de base-ball ravageuse et expéditive, mais dont le manteau sinistre couvre soudain une véritable scène orgiaque, et un juif athée provocateur et arabophile qui se gave de sandwichs au porc devant une synagogue !

S’il y avait une étiquette à coller sur World Trade Cimeterre, qui bénéficie d’une éclairante préface de Didier Daeninckx, ce serait assurément celle de tragi-comédie picaresque. Dans un contexte où quelques caricatures suffisent à déclencher des fatwas, certes orchestrées, la lecture du roman de Lakhdar Belaïd, grave et léger, inquiétant et truculent, à la virtuosité toute au service de la réflexion et de l’analyse, est assurément roborative !

Roger Martin