Amnésie

Journal l'"Humanité-Hebdo" du Samedi et dimanche 7 et 8 janvier 2006

Christian Roux déroule subtilement une intrigue politico-romanesque.

Les Ombres mortes, de Christian Roux. Éditions Rivages, collection « Noir », 7,50 euros.

Geoffrey Martin ne s’appelle pas réellement Geoffrey Martin. C’est le nom qui figurait sur les faux papiers que la police a retrouvés sur un blessé amnésique. Huit ans plus tard, alors qu’il a trouvé du travail, des amis et l’amour, la vie pourrait être acceptable si un cauchemar ne hantait ses nuits : un oeil détaché de son orbite, qui roule au sol avant de se perdre dans un caniveau. Quand l’amour de sa vie est retrouvée « suicidée », recouvrer sa mémoire engloutie devient impérieux s’il veut comprendre ce qui lui arrive.

Ainsi résumée, l’intrigue des Ombres mortes, le roman de Christian Roux, dont on avait remarqué Braquages, n’inspire qu’une curiosité modeste. Encore une histoire d’amnésie ! Qu’attendre de vraiment neuf sur un thème aussi rebattu ?

Et puis, très vite, on est happé par le récit. Roux bâtit une intrigue originale, ménageant coups de théâtre et rebondissements avec maîtrise et savoir-faire. Peu à peu, le puzzle se complète, non sans entraîner des déchirements chez le héros mais aussi chez un lecteur qui craint de découvrir que celui auquel il s’est attaché ne serait qu’une immonde crapule. Le roman a d’autres atouts. Roux se refuse au noir pour le noir. À une époque où il est de bon ton de gloser sur la noirceur de l’être humain, son récit tout en nuances réussit à évoquer un groupe qui ne peut que faire penser à Action directe, sans tomber dans le dénigrement sécuritaire pas plus que dans la fascination romanesque d’une certaine ultra-gauche. Les analyses très politiques du contexte de l’époque, et une empathie à l’égard des protagonistes de l’histoire, dépassés par leurs actions, n’excluent pas l’exposition des manipulations policières. On créditera en outre Christian Roux d’une qualité devenue rare : son récit est bien écrit, dans une langue épargnant les complaisances complémentaires de la violence convenue et les afféteries de petit-maître, dans une sobriété efficace qui n’empêche pas une certaine poésie. On lui saura gré aussi de parler du monde des exclus avec humanité même dans la tragédie et le désespoir.

Roger Martin