Un pavé dans la mare

Journal l'"Humanité" du Samedi et dimanche 7 et 8 janvier 2006

Dans son récit, Jake Lamar entrecroise les destins de trois noirs de générations différentes.

 

Nous avions un rêve, de Jake Lamar, traduit par Nicholas Masek. Éditions Rivages, collection « Thriller », 21 euros.

Avec Nous avions un rêve - ce titre français renvoie au « I have a dream » de Luther King, là où le titre original, « le dernier intégrationniste », posait le doigt sur la question fondamentale de l’intégration (leurre ou réalité ? échec ou réussite ?) - un livre qui n’a rien d’un récit policier mais tout d’un roman noir, Jake Lamar jette un pavé dans la mare.

Le récit entrecroise les destins de trois Noirs de générations différentes. Le premier, Melvin Hutchinson - une sorte de Colin Powell mâtiné de Clarence Thomas - est l’archétype du Noir qui a réussi grâce à son travail et à sa ténacité, mais surtout à une capacité d’adaptation à la société blanche. Que pour en arriver là, il lui ait fallu abdiquer, ruser, feindre, se montrer plus réactionnaire que Reagan et Bush père et fils, que, ministre de la Justice, il ait bataillé pour imposer la peine de mort par pendaison (« économisant ainsi plusieurs millions de dollars aux contribuables, un gibet pouvant tenir très longtemps et une corde bien solide être utilisée plus d’une fois »), qu’il ait parrainé des centres de rééducation de - toxicomanes, laboratoires expérimentaux pour médecins sadiques, tout cela semble négligeable à celui que les fanatiques de la loi et de l’ordre - appellent affectueusement « Hutch la potence ». Emma, artiste photographe condamnée aux boulots alimentaires - le personnage dans lequel Lamar a mis le plus de lui-même - représente la troisième génération et se veut une personne avant d’être une Noire. Malgré les conseils - produire des oeuvres « d’Afro-américaine fière et vaillante, reflétant ses racines et ses origines africaines », elle persiste et signe : « Je ne peux donc à la fois être noire et aimer Schubert, ou Virginia Woolf, ou les films de Woody Allen, ni même ces foutus Beatles... Pourquoi devrais-je être fière ou avoir honte d’être noire ? Ce n’est ni une prouesse ni une source d’embarras. Je n’ai jamais rien fait pour être noire. Ce n’est que ma race. » Une position qui la contraindra en partie en exil en Europe. La seconde génération est représentée par Rashid Scuggs, directeur d’un centre d’art et culture afro-américain. Scuggs incarne la « fierté noire ». Mais il vient trop tard. Malcolm X est mort depuis 1965, les Panthères noires ne sont plus qu’un souvenir, le mouvement Move a été détruit et Mumia Abu-Jamal croupit en prison. Scuggs apparaît alors comme une caricature et, bien que la remarque vienne d’Hutchinson lorsqu’il s’adresse à lui la première fois, l’auteur et son lecteur ne sont pas dupes : « Sa voix avait quelque chose de discordant. On aurait dit qu’elle n’était pas la sienne, qu’il essayait de parler comme un Noir était censé s’exprimer. »

Lorsque, dans un avenir très proche, le vice-président des États-Unis tombe dans un coma profond, une seule question se pose : le ministre de la Justice sera-t-il le prochain vice-président et, par voie de conséquence, un président potentiel ?

C’est l’occasion pour Jake Lamar d’un récit échevelé, l’action s’emballant après une mise en place un peu lente, ses trois protagonistes pris dans un engrenage infernal qui ne laissera personne indemne et entraînera des révisions déchirantes mais trop tardives. Un récit où l’humour et la dérision le disputent à l’amertume et à la cruauté, voire la folie humaine, entraînant sentiment d’impuissance et désarroi profond devant la faillite des systèmes de pensée et le retournement de situation qui a vu dans la seconde partie du XXe siècle les Noirs passer du rêve, et du combat pour sa traduction dans les faits, au cauchemar. Le sentiment d’appartenance à une même communauté en marche vers une société débarrassée de ses maux, du racisme, des préjugés, a fait place à l’amertume née de nouvelles contradictions, d’autres maux tout aussi redoutables. Le Noir américain a été gagné peu à peu à cela même qu’il combattait, et se débat à présent contre des ennemis plus redoutables que le Ku Klux Klan : des ségrégations intellectuelle, mentale, sexuelle ont pris le relais de la ségrégation raciale et sociale.

À peindre au vitriol une communauté noire qui n’existe que dans la tête de ceux qui croient encore, malgré les faits, aux bienfaits du communautarisme, aux États-Unis, Lamar ne se fait pas que des amis. La presse noire ne l’a guère épargné, certains ne lui pardonnent pas de vivre à Paris, évoquant même le mot exil, qu’il récuse. Pourtant, même si l’on ne partage pas toutes les thèses de son livre, même si l’on est persuadé que l’avenir des Noirs américains se jouera sur le sol des États-Unis, on ne peut que saluer le puissant roman de Jake Lamar et souligner qu’il réitère sous un angle neuf la grande question - la seule question ? - que posait déjà en 1952 Ralph Ellison dans son chef-d’oeuvre, Homme invisible, pour qui chantes-tu ? « Quand donc enfin un Noir sera-il tout simplement un homme ? »

Roger Martin