Voyage en Facholand

Journal l'"Humanité" du Jeudi 22 décembre 2005

Chronique . Pour les auteurs de romans noirs américains l’extrême droite reste une réalité inquiétante.
 
Protection rapprochée, Greg Rucka, J’ai lu nº 7315.
La Sentinelle, Gerald Petievitch, Série noire nº 2720.
Au plus bas des hautes solitudes, Don Winslow, Folio policier nº 373.
Le Couloir de la mort, John Grisham, Pocket, nº 10087.
Le Baiser de Caïn, John Connolly, Pocket, nº 12088.

Alors que gouvernement américain et les « spécialistes » assurent sans sourciller que Ku Klux Klan, milices et ultradroite ne seraient qu’épouvantails pour antiaméricains primaires, on ne compte plus les romans noirs qui démontrent le contraire. Parmi eux, Protection rapprochée, de Greg Rucka, une histoire parfaitement documentée qui évoque le milieu des intégristes antiavortement et leur combat mortel contre des « ennemis » - des médecins juifs naturellement - convaincus de vouloir l’extinction de la race blanche, la Sentinelle, de Gerald Petievitch, où le complot d’une milice d’ultradroite visant à éliminer le président pourrait bien cacher un coup tordu de plus à mettre au compte de rivalités de services. Autre réussite qu’Au plus bas des hautes solitudes, de Don Winslow. Au-delà d’une intrigue solide, de « méchants » particulièrement réussis, d’une plongée dans les troupes de choc des nations aryennes et des fanatiques de l’identité chrétienne, on appréciera le personnage central, Neal Carrey, auquel humour, sens de la dérision et scrupules bien venus confèrent une épaisseur certaine. Outre le Couloir de la mort, de John Grisham, belle analyse psychologique d’un redneck sudiste ordinaire, dont l’adaptation fut l’occasion d’une saisissante interprétation de Gene Hackman, et qui plonge directement au coeur des années soixante qui virent le Klan orchestrer des dizaines de meurtres de militants des droits civiques, on accordera un intérêt particulier au roman de John Connolly, le Baiser de Caïn. A priori, une enquête classique qui s’ouvre par l’assassinat de la fille d’un gros propriétaire de Caroline du Sud et met en cause, comme cinquante ou trente ans plus tôt, un jeune Noir. Très vite, cependant, on est pris par une écriture remarquable et l’efficacité d’une composition aux retours en arrière parfaitement intégrés et distillant insidieusement chez le lecteur un éprouvant sentiment d’angoisse dans une atmosphère parfois proche de Faulkner ou de Robert Penn Warren.

Roger Martin