Dans les coulisses du KGB

Journal l'"Humanité" du Jeudi 11 août 2005

Les Yeux de Lénine de Gérard Streiff.

196 pages, 14 euros.Le Passage (Diffusion Seuil)

Les lecteurs de l’Huma n’ont pas oublié Gérard Streiff, historien et journaliste qui fut correspondant du journal à Moscou et couvrit la période gorbatchévienne. Devenu directeur de la collection « Polarchives » aux Éditions Le Passage, Streiff prend lui-même la plume régulièrement pour s’adonner aux délices du roman noir, publiant ainsi le Cas G.B. - un « poulpe » remarqué - les Caves de la goutte d’or et à présent les Yeux de Lénine, un récit dont l’histoire constitue le personnage principal. Plus précisément, celle d’une grande puissance aujourd’hui disparue, l’URSS, dans une évocation où l’humour le dispute au tragique, où l’irritation et la colère se mâtinent d’affection, où se bousculent des événements a priori mineurs, voire insignifiants et pourtant toujours tumultueux et lourds de conséquences.

roman noir

Roman noir, disais-je. Comment appeler autrement un ouvrage où la disparition mystérieuse d’une simple photographie - et la crainte de sa réapparition - peut entraîner une suite de morts tragiques, ouverte sur la défenestration d’un vieillard anodin et close par la crucifixion sur la scène du Bolchoï d’un des protagonistes de l’intrigue ?

Rien ne semblait pourtant prédisposer l’héroïne du roman, Laure Grangier, journaliste « placardisée » pour cause d’indépendance, à se retrouver impliquée dans une sordide affaire dont les héros involontaires ont nom Gorbatchev, Khrouchtchev, Staline, et surtout Lénine. Un Lénine à l’agonie, foudroyé par une attaque, halluciné mais lucide par intermittence, dont une photographie, prise dans le sanatorium où il vécut ses derniers mois sous une surveillance étroite et jalouse, a déclenché une guerre interne, anciens communistes et chantres d’une Grande Russie retrouvée oeuvrant séparément mais dans le même sens pour empêcher toute exploitation de la maladie de l’ancien chef bolchevique. Légataire universelle d’un diplomate français dont elle a été la maîtresse à Moscou, la mort accidentelle de ce passionné d’archives en tous genres va plonger l’héroïne au coeur d’une enquête rocambolesque où se télescopent URSS d’hier et Russie d’aujourd’hui, nostalgiques pétrifiés dans le marbre d’un passé idéalisé et affairistes modernes se partageant les dépouilles de l’empire.

La vie à Moscou

De l’intrigue elle-même, de l’enquête d’une héroïne libérée qui n’a pas froid aux yeux, on dira qu’elle est habilement construite, riche en rebondissements et exempte de ces coups de pouce et de ces grosses ficelles qui gâchent nombre de polars actuels. Pour autant, qu’il soit permis aussi d’affirmer qu’elle n’est ici que prétexte. Gérard Streiff nous parle en réalité d’un temps que les jeunes de vingt ans ne peuvent pas connaître et d’une histoire qu’on a réduite à la caricature la plus saumâtre, jetant le bébé avec l’eau sale, témoignant de ce que Gérard Mermet appelle une « mémoire hémiplégique ». Certes, sa narration, faite d’allers-retours entre 1923, les années quatre-vingt et l’époque contemporaine, n’est pas tendre avec les errements de l’histoire soviétique et en plus d’un passage sont mis à jour méthodes, crimes et abus du pouvoir, sans épargner les successeurs « démocrates », dont les services secrets n’hésitent pas à utiliser les troupes de choc d’une « Poutine Jugend » pour bâtir une Russie propre et racialement correcte, mais on sent que beaucoup de tendresse et d’amour sous-tendent l’évocation de l’ancien correspondant de presse. Tragique les Yeux de Lénine ? Certes, mais l’humour affleure partout, et les scènes comiques, ou tragi-comiques, émaillent le récit. Pêle-mêle, outre les péripéties picaresques de la fameuse photo, tenue secrète jusqu’en 1992, on découvre le musée érotique de Catherine II, la « piscine » de Staline, l’appartement de Lénine à Paris. On partage la vie moscovite, le système D, les appartements communautaires, la grande bataille contre l’alcoolisme lancée par un Gorbatchev apparemment ignorant du précédent désastreux de la prohibition aux États-Unis. On rencontre une galerie de personnages plus hauts en couleur les uns que les autres, d’Olga, agent dormant réactivée pour couvrir les agissements néofascistes des Poutine Jugend, à Souslov, « responsable de la propagande à l’athéisme » devenu sous-pope à Paris, en passant par Sacha Mielzine, ancien thuriféraire du régime devenu trafiquant en faux Cognac français puis banquier, sans oublier le haut fonctionnaire Casimir Vladimovitch Chopine chargé, malgré son nom, de faire appliquer la politique anti-alcool ! Les anecdotes vécues se bousculent et on sourit, quand on ne rit pas carrément de bon coeur, à l’évocation de ces troupeaux d’ivrognes sevrés de leur vodka qui se pressent en rangs serrés près du rayon de lingerie féminine des grands magasins à côté desquels on vend l’eau de Cologne, ou à celle de Micha le nostalgique menaçant, par le truchement de Maïakovski, les « bourgeois bâfreurs » du « grand soir » au milieu d’un banquet somptueux !

Dire qu’on prend du plaisir au dernier roman de Gérard Streiff est un euphémisme. En ces temps où il est de bon ton de rejeter l’expérience soviétique dans sa globalité, il n’est pas interdit de goûter ces Yeux de Lénine, un voyage au coeur de l’Absurdistan, critique et corrosif, mais empreint de compréhension et de tendresse pour ses Urss et coutumes officiellement défuntes.

Roger Martin