Ku Klux Klan : un procès qui sent le soufre

Journal l'"Humanité" du samedi et dimanche 25/26 juin 2005.

Depuis dix ans se rouvrent des dossiers tragiques d’affaires remontant au début des années soixante. Ce sont les procès et les condamnations de Byron de la Beckwith, assassin de quatre fillettes noires en Alabama, de Sam Bowers, qui commandita la mort du dirigeant noir Medgar Evers, des compléments d’enquête sur les meurtres du jeune Emmett Till et de la militante progressiste Viola Liuzzo. C’est enfin le procès qui vient de se dérouler à Philadelphie au Mississippi et qui entendait faire la lumière sur le rôle joué par un certain Edgar Ray Killen dans la mort de trois militants des droits civiques en 1964. Si, avec les parents des victimes et les associations antiracistes, on peut se féliciter de la volonté politique des autorités du Sud d’en finir une fois pour toutes avec un passé de ségrégation et de lynchages, il est regrettable cependant que cette vague tardive de repentance ignore superbement certaines responsabilités.

Mississippi Burning

Les faits ont été retracés dans le film d’Alan Parker, Mississippi Burning. Alors que le Congrès américain se prépare à voter le décret sur les droits civiques, que des militants venus de l’Est viennent prêter main forte aux organisations noires locales pour faire inscrire la population sur les listes électorales, le 21 juin 1964, deux d’entre eux sont arrêtés avec un militant noir du comté par la police de Philadelphie pour excès de vitesse avant d’être relâchés quelques heures plus tard. Entre-temps, shérif et shérif adjoint, membres du Ku Klux Klan - 10 000 adhérents dans l’État -, ont pris les ordres auprès de leurs chefs, Edgar Ray Killen et Sam Bowers. Les « youpins » et le « nègre » doivent être éliminés. La voiture des jeunes gens est prise en chasse, bloquée, ils sont froidement exécutés et leurs corps ensevelis sous une digue en construction. La guerre du Vietnam se prépare activement, les États-Unis recherchent le soutien de pays étrangers, craignent de ne pas l’obtenir si la « question raciale » n’est pas réglée à l’intérieur. Johnson donne carte blanche

au FBI. Le 31 juillet, un

« inconnu » touche les 25 000 dollars promis à qui révélerait l’emplacement des cadavres. Puis deux informateurs du FBI, membres du KKK, révèlent leur participation à l’affaire et acceptent de « coopérer ». On procède à 19 arrestations. Commence alors un véritable imbro- glio juridique qui durera deux ans avant qu’en octo- bre 1967, à la suite d’une décision de la Cour suprême des États-Unis, la procédure soit relancée et que débute enfin le procès. Sept klanistes sont reconnus coupables de « conspiration en vue de priver les victimes de l’exercice de leurs droits civiques » et condamnés à des peines de trois à dix ans de prison. Neuf sont acquittés de toutes charges, trois bénéficient d’un non-lieu. Parmi eux, Edgar Ray Killen. Une jurée a fait défaut, expliquant

qu’« elle ne pouvait faire condamner un pasteur ».

Zones d’ombre

Que la lumière soit faite sur cette tragique affaire, quoi de plus souhaitable ? Pourtant, depuis 1967, subsistent de curieuses zones d’ombre. Killen a beau être un assassin, même s’il n’a pas tenu lui-même d’arme, il ne porte pas la seule responsabilité des assassinats de Mickey Schwerner, Andrew Goodman et James Chaney. L’enquête du FBI n’établira pas officiellement que le KKK était infiltré par le « Bureau », qui ne pouvait ignorer que la vie de Mickey Schwerner était menacée. On taira qu’au moins quatre membres du Klan étaient liés d’une manière ou d’une autre au FBI. Waren Miller, agent en exercice recruté dans le Klan par Killen lui-même, mais qui, alors que le projet de tuer le « petit youpin à barbe de bouc » a été évoqué à des dizaines de reprises, se serait curieusement gardé d’en informer ses patrons, James Jordan, qui loge une balle dans l’abdomen de James Chaney, Horace Barnette, qui refuse de devenir témoin à charge, et surtout Delmar Dennis, militant de la John Birch Society, qui a reçu l’autorisation de ses chefs d’infiltrer le Klan puisque c’est « pour le compte du FBI ».

Sur tout cela le procès de 1967 n’avait pas fait la lumière. Celui qui vient de se

dérouler non plus. Et pour cause ! Il faudrait avouer que, dans les années soixante, les organisations d’extrême droite intéressaient médiocrement un FBI auquel Hoover a désigné pour cibles le Parti communiste, les trotskistes du Socialist Workers Party, les groupes nationalistes noirs, indiens, portoricains et la nouvelle gauche étudiante. Les groupes dême droite sont bien infiltrés, mais par des agents d’origine sudiste qui partagent les théories de ceux qu’ils sont chargés de mettre hors d’état de nuire et mettent parfois la main à la pâte. Ainsi dans le cas de l’assassinat de Viola Liuzzo, le témoignage d’un certain Gary Thomas Rowe permet de faire arrêter et condamner trois klanistes. On découvre alors que Rowe travaille pour le FBI. En 1975 cependant, des révélations l’amènent devant une commission d’enquête, puis dix ans plus tard, accusé officiellement, il est de nouveau inquiété et convaincu d’être l’auteur du coup de feu mortel. Il invoque l’autorité de la chose jugée. Les républicains reviennent aux affaires, c’est l’enlisement total.

Les relations contre-nature du FBI avec l’ultradroite trouveront une nouvelle illustration lors de la tuerie de Greensboro (Caroline du Nord) en 1979, lorsqu’un commando de quatorze klanistes et néonazis assassine cinq militants antifascistes. Parmi les tueurs, Ed Lawson, informateur du FBI. L’armement a été fourni par Bernard Butkowitz, agent du Bureau des alcools, tabac et armes à feu, infiltré chez les

nazis, dont il a épousé la cause.

Même tardive, la condamnation d’Edgar Ray Killen est un bien. On s’étonnera toutefois : officiellement, le procès a pu avoir lieu grâce à une déclaration de l’ex-magicien impérial Sam Bowers, selon laquelle le véritable instigateur de l’opération avait pu passer à travers les mailles du filet. Or cette déclaration, qui a justifié en 1999 la réouverture de l’enquête, figurait dans les actes du procès depuis 1967 !

Il importe de souligner que ce procès est prétexte, y compris en France, à saluer une Amérique qui aurait enfin exorcisé ses vieux démons et à prétendre que le KKK ne serait plus qu’un sinistre souvenir d’une époque révolue. La réalité est moins souriante. Klans, néonazis, milices, paramilitaires prospèrent. Le Centre pour un renouveau démocratique, qui dénonce et combat leurs activités, a comptabilisé pour les cinq dernières années près de 9 600 actes délictueux fondés sur le racisme, le négationnisme, l’intégrisme religieux, dont 191 se sont soldés par la mort de médecins pratiquant des avortements, d’homosexuels, de membres des minorités noires, asiatiques ou indiennes, un bon nombre visant aussi des Américains de religion juive.

(*) Il publiera en septembre

au Cherche-Midi l’Empire

du mal ? un dictionnaire iconoclaste des États-Unis.

Par Roger Martin,