Quand le lecteur est l’assassin

Journal l'"Humanité" du samedi et dimanche 28/29 mai 2005.

Inspiration. Un tueur commet ses crimes d’après des oeuvres littéraires.
L’Homme aux lèvres
de saphir,
par Hervé Le Corre,
Éditions Rivages « Noir ».

 

Saluant Tenir, sa contribution aux 36 Nouvelles Noires pour l’Humanité, j’avais évoqué en Hervé Le Corre « une des meilleures plumes du roman noir français ». Sa dernière oeuvre, l’Homme aux lèvres de saphir, passionnante, en est la démonstration éclatante.

Septembre 1869, Étienne Merlot vient de quitter Le Creusot pour s’établir à Paris. Un matin, il découvre le corps d’un homme, pendu par les pieds, tête à moitié arrachée, ruisselante de sang. Au sol, un carnet noir, qu’il ramasse, et la vision d’un individu qui le menace, long couteau à la main, avant de fuir dans les ténèbres.

Commence alors une longue suite d’assassinats, plus mystérieux, plus horribles les uns que les autres. La police (représentée par un policier dont les origines basques font une espèce de Huron étranger à la capitale et à la mentalité de confrères voués à des tâches de répression) se lance sur la piste du tueur qui tient absolument à récupérer le petit carnet égaré.

Première originalité du roman, l’exploitation très originale d’une idée déjà ancienne, celle d’un assassin reproduisant fidèlement des crimes de papier. Un tueur en série qui doit plus ici au Des Esseintes d’À rebours qu’à Jack - l’Éventreur. Un Des Esseintes qui conclurait une longue suite de névroses par l’apothéose d’une folie meurtrière au lieu de se tourner vers Dieu. L’oeuvre qui inspire le tueur n’étant autre que les Chants de Maldoror, passés alors inaperçus, attendant l’enthousiasme des surréalistes, les forfaits du tueur confineront à l’horreur la plus indicible. Seconde originalité de l’oeuvre que sa richesse humaine et historique. Le choix de la période d’un Empire aux abois, à la veille de la guerre et de la Commune, dans un Paris traversé de spasmes révolutionnaires, alors que la révolte sourd et gronde, que le ban et l’arrière-ban des révolutionnaires préparent des lendemains qui chantent, est particulièrement judicieux. L’époque a beau être à la révolte, elle n’est ni morose ni pessimiste. Les conditions de vie sont épouvantables, prostitution, alcoolisme, maladies, exploitation des enfants règnent, mais on sent de la fraternité, de la solidarité et une formidable vitalité qui fait des personnages des acteurs et pas les spectateurs passifs de leur tragédie. Étienne et Fernand, Garance et Sylvie (superbes personnages féminins) sont des forces qui vont, qui prennent la vie à bras-le-corps, sûres que « le plus lourd fardeau cd’exister sans vivre ».

La reconstitution du Paris pré-communard et la peinture des mentalités de ses habitants sont un tour de force. La documentation avouée de l’auteur y est pour quelque chose, photographies de Marville, les Douze Heures noires, de Simone Delattre, les Mémoires de Monsieur Claude, le Journal des Goncourt, mais on sent bien qu’elle puise plus profond encore. Si, contrairement à tant d’auteurs de romans historiques trop loués, Le Corre ne commet pas les pires anachronismes (ceux qui voient des personnages de l’Égypte ancienne ou du règne du Roi-Soleil réagir avec la psychologie, voire la langue, de nos contemporains), c’est sans doute parce qu’il ne borne pas sa connaissance du XIXe siècle à Isidore Ducasse. On sent ici et là des fréquentations anciennes et profondes. Zola, bien sûr, et Eugène Sue (l’Homme aux lèvres de saphir n’est-il pas aussi un formidable roman populaire ?), mais aussi Vallès, Louise Michel, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam et Octave Mirbeau. Quant aux protagonistes du roman, ouvriers révoltés, femmes volontaires, bohème littéraire, médecins et policiers, toute cette humanité foisonnante et diverse vit, aime et se meurt à travers une écriture puissante, à la fois simple et savante, qui charrie avec tumulte, crudité parfois, tendresse souvent, le flot de leurs destins contrariés. On aura garde d’oublier de souligner la maîtrise avec laquelle Le Corre présente l’auteur des crimes, un personnage dans la lignée des damnés romantiques et du roman noir gothique. Il y a du Melmoth chez ce Moriarty français dont la figure (on pense à l’épisode de la guerre de 1870) anticipe celle d’un docteur Petiot ou d’un Le Coz.

Surtout, on ne rendra jamais assez grâce à Hervé Le Corre d’une espèce de tour de force : à une époque où la classe ouvrière aurait disparu et où triomphe souvent une littérature sans estomac, sa reconstitution d’un monde chaleureux, solidaire, combatif et plein d’espoir, qui a de la cuisse, du corps et du bouquet, constitue une lecture hautement roborative conjuguant nostalgie et espoir, fraternité et humanisme.

Roger Martin