Les eaux étaient noires et les drapeaux, rouges

Journal l'"Humanité" du samedi et dimanche 28/29 mai 2005.

- Philippe Huet "Les Quais de la colère" Éditions Albin Michel. 384 pages, 19,90 euros

 

- Jean Contrucci : "L’Énigme de la Blancarde", 170 pages
                                "La Faute de l’abbé Richaud", 220 pages
                                "Le Secret du docteur Danglars", 396 pages

 

Tous aux Éditions Jean-Claude Lattès, 15 euros.

 

La vie est ainsi faite qu’elle vous force à des révisions - pas toujours - déchirantes. Il y a quelque temps, saluant ici même l’Homme aux lèvres de saphir, d’Hervé Le Corre, je déplorais le triomphe insolent d’une littérature sans estomac et la disparition de la classe ouvrière comme matériau romanesque. Coup sur coup deux auteurs viennent m’infliger de salubres démentis avec des oeuvres fortes qui, si elles n’empruntent pas les mêmes chemins, rendent un hommage émouvant à des individus jugés en général indignes de devenir matière à romans.

L’AMBIANCE

DES PORTS

Le récit de Philippe Huet et la série romanesque de Jean Contrucci présentent de singuliers points communs. Le décor, d’abord. Des ports. Le Havre et Marseille, des villes à eux seuls. L’époque, ensuite, indûment qualifiée de « belle » et dont sont dévoilés ici le sordide et la cruauté. Les personnages, enfin, puisque les deux auteurs brossent le tableau d’une humanité populaire et souffrante. Et puis l’évocation émue du grand Vallès. Vallès que lit Cécile, la compagne de Raoul Signoret, héros des Nouveaux Mystères de Marseille de Jean Contrucci. Vallès, dont l’Insurgé accompagne dans la mort le vieux communard Évariste Bourgeon « aspiré par les eaux noires » dans les Quais de la colère, de Philippe Huet...

De cet auteur, on connaissait quelques romans noirs, solidement charpentés et à la documentation fouillée - Quai de l’oubli et Cargaison mortelle, par exemple - se déroulant sur la côte normande et le port du Havre qu’il connaît bien pour avoir été longtemps grand reporter à Paris Normandie. Avec les Quais de la colère, c’est à une tranche d’histoire ouvrière, havraise puis nationale, voire internationale, qu’il s’attaque. En 1910, alors qu’au Havre la condition ouvrière est lamentable, les charbonniers, qui débardent les tonnes de charbon nécessaires aux steamers et aux paquebots géants, vivent un enfer quotidien. Victimes de cadences infernales, rongés par la tuberculose, ravagés par l’alcoolisme, dos et membres cassés par les charges, véritables parias, ils constituent une sorte de lumpenprolétariat méprisé par les autres corporations. L’arrivée à la tête du syndicat des charbonniers de Jules Durand, militant anarcho-syndicaliste, droit, juste, combatif, va ranimer la flamme. « Le curé », comme l’appellent ses camarades, moitié méprisants moitié admiratifs, parce qu’il combat sans faiblir l’alcoolisme, va réussir, avec le concours de quelques camarades, à réorganiser ses frères de travail, à leur rendre un début de dignité. Face au machinisme triomphant qui les jette par centaines à la rue, inlassablement Durand reconstruit le syndicat et le transforme en une arme dont le patronat local saisit tout le danger. Corrompre Durand ? Il est incorruptible. Compter sur la violence ? Il recommande la lutte au jour le jour, proscrit toute provocation. Au mois d’août, c’est la grève « contre l’extension du machinisme, contre la vie chère, pour une hausse des salaires et le paiement des heures supplémentaires ». Dans le cercle fermé des maîtres du charbon, la décision s’impose : mettre « le curé » hors d’état de nuire, quel que soit le prix à payer, quels que soient les moyens mis en oeuvre. S’ourdit alors une formidable machination qui aboutira à l’arrestation de Durand, accusé d’avoir ordonné l’exécution d’un « renard », un chef d’embauche vicieux et alcoolique. L’histoire ouvrière et une pièce de théâtre d’Armand Salacrou, Boulevard Durand, ont fait connaître la suite : grèves, manifestations, protestations internationales, interventions de jurés bouleversés et d’un policier qui dénonce un coup monté. L’acquittement, enfin. Happy end ? Pas exactement. Libéré puis déclaré innocent, Jules Durand a sombré entre-temps dans la folie... Philippe Huet retrace le drame avec empathie et générosité, mais son mérite ne s’arrête pas là. Les Quais de la révolte dépasse le cas de Jules Durand : c’est toute une ville que l’auteur fait vivre sous nos yeux. Les compagnons, les dockers, les charbonniers, les « renards » sont campés avec force et finesse d’analyse. Le monde des charbonniers, leur métier, le port, le travail et les machines sont présentés avec une exigence et un souci d’authenticité qui ne manquent pas d’évoquer Zola. Comme lui, Huet a dû noircir ses « carnets d’enquête » avant de se mettre à l’ouvrage. Mais la société quasi secrète des possédants n’est pas moins précisément décrite. Les rouages du monde de l’argent sont exposés par Huet, qui projette un éclairage cru sur les ambitions, les bassesses et l’égoïsme monstrueux - et, semble-t-il, naturel - des maîtres du charbon. Les Quais de la colère constitue une fresque saisissante traversée d’un souffle puissant, qui emporte, fait frémir, fait naître une émotion vraie, celle-là même ressentie l’an passé devant le très beau téléfilm les Penn Sardines. Philippe Huet sait décrire et raconter, sa palette est violente, comme les rapports de classes qu’il a choisi de mettre en scène et qu’il analyse avec acuité. Surtout, la sincérité affleure à tout instant. On sent bien que l’homme a dû longtemps porter en lui l’envie de raconter l’histoire de Durand, des charbonniers, de leur combat, du port du Havre. Une histoire qui est aussi la sienne...

Comme Philippe Huet, Jean Contrucci a été longtemps journaliste. Les lecteurs du Provençal le connaissent bien. Son arrivée dans le roman policier n’étonnera que ceux qui n’avaient pas lu son remarquable la Poisse, adapté au petit écran par Michel Favard. Avec Nouveaux Mystères de Marseille - dont ont déjà paru trois volumes, le quatrième, Double assassinat dans la rue Bleue étant annoncé pour novembre -, Contrucci entremêle plusieurs de ses passions : Marseille, dont il fut l’historien et le chroniqueur attentif et savoureux ; le journalisme, puisque son héros, Raoul Signoret, est chroniqueur judiciaire au Petit Provençal ; l’histoire, locale et nationale ; enfin le roman populaire du XIXe siècle et du début du XXe, avec ses références à Dumas, Eugène Sue, Gaston Leroux et les ombres tutélaires omniprésentes de Victor Hugo, Jules Vallès et Émile Zola - auquel le titre même de la série rend hommage, qui renvoie directement aux Mystères de Marseille parus en 1866.

une véritable auberge espagnole.

Avec sa saga, Contrucci nous convie dans une véritable auberge espagnole. L’amoureux de Marseille se régalera des affaires authentiques à l’origine de chacun des volumes, des lieux et des décors qu’il retrouvera avec l’impression de feuilleter un recueil de cartes postales, du parler, des anecdotes et d’un lexique. Mais les Nouveaux Mystères de Marseille ont d’autres atouts que le régionalisme. Le premier tient à l’originalité des intrigues. Pas de répétitions d’un volume l’autre. Ici, un innocent est victime d’une erreur judiciaire, là on assassine un curé débonnaire et libéral, ailleurs un docteur Jekyll miséricordieux semble lié à de bien mystérieux trafics. Chaque récit étant l’occasion d’immerger le lecteur dans l’atmosphère générale de l’époque tout en mettant l’accent sur des thèmes particuliers : loi de séparation des Églises et de l’État, agitation cléricale, attentats anarchistes, montée du féminisme, essor colonial et trafic d’opium, peine de mort, travail des enfants, exploitation d’une classe ouvrière tiraillée entre réformisme et révolution... Contrucci a doté son héros de la faconde fanfaronne et gouailleuse d’Arsène Lupin et de Rouletabille, et parle de lui - ah ! les têtes de chapitre ! - comme Dumas de son d’Artagnan. Les autres personnages, Cécile la compagne, Eugène Baruteau, l’oncle policier, ne sont pas de simples faire-valoir et la série égrène une brochette truculente de personnages hauts en couleur - curé lubrique et joueur, militaire assassin, pharmacien rationaliste. Enfin, la moindre réussite de l’auteur n’est pas sa maîtrise à traiter de questions graves sans jamais sombrer dans le pathos et le misérabilisme. Raoul, Cécile et l’oncle sont des combatifs, des « forces qui vont », comme aurait dit le père Hugo, souvent invoqué au fil des pages. Il n’est pas interdit d’apprécier en outre les hommages en clins d’oeil que se permet Contrucci, qui s’amuse beaucoup. Ses titres n’évoquent-ils pas Zola, Dumas, Poe ? L’un démarque la Faute de l’abbé Mouret, l’autre la nouvelle la plus célèbre de Poe, un troisième un des plus beaux traîtres de l’oeuvre de Dumas... Et que dire des jeux sur les noms ! Un avocat appelé maître de Bafféoli (« mettre deux baffes et au lit ! »), une culotte de peau bondieusarde qui a nom Humbren d’Atay (un brin d’athée, ou un brin daté ?)... Fidélité et culture obligent, Contrucci illustre là une tradition bien française qui va de Rabelais à Frédéric Dard en passant par Voltaire, Balzac - auquel il emprunte le nom de Gaudissart - et Stendhal. Avec ses Nouveaux Mystères de Marseille, Jean Contrucci a pleinement tenu un pari audacieux : toucher, faire rire et émouvoir. La grande leçon des classiques, en somme.

Roger Martin