Le thriller du 21 avril

Journal l'"Humanité" du 24 mars 2005

Manoeuvres. La gauche absente du second tour d’une présidentielle : politique-fiction ou complot ?
French Tabloïds, par Jean-Hugues Oppel, Éditions Rivages « Thriller ».

 

Jean-Hugues Oppel excelle dans le roman de politique-fiction. French Tabloïds, avec sa référence directe à Ellroy, n’est pas sa première incursion dans le genre. Chaton : Trilogie ou Cartago, qui démarrait par une tentative d’assassinat d’un président un 14 juillet, constituaient déjà des romans solides, dont la documentation impeccable ne phagocytait pas la trame romanesque.

French Tabloïds est une oeuvre plus aboutie encore, au postulat très simple : le président de la République est menacé par des poursuites judiciaires aux conséquences dramatiques. Seule échappatoire, sa réélection. Mais comment être sûr du second tour ? Sauf si le candidat de l’opposition de gauche, troisième derrière le chef de l’extrême droite, étant éliminé, le président était assuré d’une réélection triomphale.

Une manoeuvre florentine qui va requérir une année d’efforts intensifs d’une kyrielle de professionnels qui s’ignorent mais se consacrent dans l’ombre à une seule et même mission. Des publicitaires chargés de vendre la peur et l’insécurité, des RG qui suscitent ou refrènent certaines candidatures, des policiers, un expert en manipulation. Ajoutez une prostituée polonaise assassinée, un maniaque des armes à feu délirant, une lieutenante de police intègre mais impuissante et, rythmant le récit, la litanie des titres à sensation d’une certaine presse, et vous vous retrouvez devant une mécanique d’une précision diabolique qui emporterait une adhésion totale si le livre avait été publié avant l’élection en question.

Mais ne reprochons pas à Jean-Hugues Oppel d’avoir prévu le passé aussi brillamment, pas plus que d’avoir fourni une interprétation purement policière et romanesque d’un échec dont la cause est avant tout à rechercher dans un bilan en quart de teinte et un horizon sans perspectives politiques. Son but, raconter avec brio et maestria une superbe opération de propagande et d’intoxication, tout en dévoilant l’envers du décor et la manipulation politique et médiatique qui permet de corrompre et dévoyer la démocratie, est pleinement atteint. Parfaitement maîtrisé, son ouvrage est écrit avec une froideur clinique qui colle parfaitement aux intentions affichées. Découpage et minutage de l’action et des séquences sont d’une rigueur toute cinématographique. Les insertions des titres de journaux (qui renvoient, bien avant Ellroy, à John Dos Passos), véritable leitmotiv sécuritaire, font naître accablement et impuissance chez un lecteur prêt à s’exclamer, comme l’inspecteur Bourrel : « Mais oui, mais c’est bien sûr ! » Comme si, mezza voce, atterré par tant de révélations, il se reprochait, trop tard, de n’avoir rien vu venir.

Au total, un livre prenant, inquiétant et angoissant, à la construction savante et au style d’une fausse simplicité (très étudié, en fait) dont la moindre qualité n’est pas - l’efficacité

 

Roger Martin