Le roman de procédure policière

par Hillary Waugh

Que l'on m'excuse d'ouvrir bien immodestement cet article par un souvenir personnel.

Au début du mois de Septembre 1949, alors que j'étais un jeune écrivain avec trois romans à son actif, je tombai sur un livre de poche intitulé They All Died Young, de Charles Bosweil. Il s'agissait d'un recueil de dix cas de meurtres authentiques, dont les victimes étaient toutes des jeunes femmes. Je lus ces histoires attentivement, et quand j'eus fini, je n'étais plus le même. Elles avaient une vie, une horreur froide à vous glacer le sang, que je n'avais jamais trouvées ni dans mes lectures, ni dans mes propres romans.

Aussitôt je décidai d'obtenir le même effet dans mes propres livres et je m'interrogeai sur les raisons de l'efficacité de ces récits. La réponse qui s'imposait, c'est que ces meurtres n'étaient pas imaginaires, ils s'étaient réellement passés. Mieux, une des victimes était infirmière dans ma ville natale ; on l'avait égorgée et elle était morte en arrivant à l'hôpital.

Question : comment être sûr que ces histoires étaient authentiques, si ce n'est parce que leur auteur l'affirme ?

Réponse : parce qu'elles SONNAIENT vrai.

Ce qui me sembla déterminant dans l'intérêt suscité par ces histoires, ce n'était pas tant l'horreur brutale d'un véritable meurtre que le parfum d'authenticité qui s'en dégageait. Les histoires m'impressionnèrent, non parce que l'auteur les présentait comme vraies, mais parce que je les ressentais comme telles.

Je me résolus donc à écrire un roman policier qui sonnerait vrai comme s'il était la relation d'un cas authentique.

Comme dans la vie réelle ce ne sont ni des détectives privés ni de jeunes couples dynamiques qui enquêtent sur des meutres, cela devait modifier totalement ma conception du roman policier.

Je me mis au travail et écrivis mon roman. C'était en 1950 et l'histoire était celle d'une étudiante dont le meurtre était résolu, comme dans la vie, grâce aux efforts de ceux dont c'est le métier, les policiers professionnels. A ma connaissance, personne n'avait encore écrit semblable roman.

Il y avait beaucoup de choses dont j'ignorais tout, y compris qu'entre le moment où j'écrivis mon livre et celui où il parut, quelque chose naquit, qui vint à être désigné sous le nom de roman de procédure policière, et auquel j'ai sans doute contribué pour une part.

On s'accorde généralement à reconnaître Lawrence Treat comme le premier écrivain de mystère qui ait fait résoudre un crime à des policiers professionnels, montrés dans leur milieu et utilisant leurs méthodes. C'était dans son livre V As In Victim, publié en 1945 et suivi par The Big Shot, avec les mêmes héros.

Bien que Larry ait été le premier, je doute qu'il soit exact de la baptiser le "père" du roman de procédure criminelle car cela supposerait qu'une foule d'écrivains se soient inspirés de son exemple. Ce qui n'est pas le cas. Larry était en avance sur son temps et il se passa des années avant que d'autres marchent sur ses brisées. En fait, mieux vaut citer Larry lui-même : " Je ne savais pas que j'écrivais des romans de procédure policière jusqu'à ce qu'on invente le terme et qu'on dise que c'était le genre de livresque j'écrivais ".

S'il y avait un "père" du roman de procédure criminelle, je crois qu'il faudrait le chercher du côté du feuilleton de radio Dragnet.

C'est sans doute son succès qui entraîna la naissance du genre, à moins qu'il ne fût tout simplement dans l'air et que le temps du roman de procédure policière ne fût arrivé.

En tout cas, je pense que la paternité du genre peut être attribuée à Dragnet, car s'il est vrai qu'aucun des auteurs de romans de procédure policière avec qui j'en ai discuté n'a avoué s'en être inspiré - la plupart d'entre eux ayant attaqué le genre des années après la fin de Dragnet - je n'en considère pas moins comme indéniable que le choix d'un poste de police pour décor leur a été inspiré par Joe Friday et compagnie. Le roman de procédure policière, encore non baptisé, vint au jour entre la rédaction et la publication de mon premier roman du genre, si bien qu'à la sortie du livre, maints critiques expliquèrent qu'il était une tentative pour transposer Dragnet en roman.

Bien qu'erroné, un tel jugement de critique constitue certainement une preuve supplémentaire de la paternité du genre.

Le roman de procédure policière constitue le deuxième changement notable dans la nature du roman policier depuis qu'il a pris sa forme actuelle de Whodunit avec l'avènement de l'histoire de détection classique.

La trouvaille, qui établit la période classique et le genre Whodunit, fut le passage du lecteur du rôle d'observateur - restant aux côtés de Watson en admirant le Grand Homme opérer - à celui d'acteur, accompagnant le détective, essayant de le battre à son propre jeu.

Le changement d'optique transforma donc les intrigues classiques en puzzles dans lesquels un détective génial rivalisait d'esprit et d'ingéniosité avec un assassin qui ne l'était pas moins, pendant qu'auteur et lecteur les imitaient.

Le premier changement apporté dans le traitement des romans de mystère intervint dans les années quarante et début cinquante avec la naissance et le développement de l'école des durs-à-cuire.

Les romans qui s'y rattachaient conservaient une énigme mais préféraient l'action à la réflexion, le courage à l'esprit.

Leurs héros étaient en règle générale des solitaires, des chevaliers errants, menant le combat désespéré du Bien contre le Mal. Au début c'étaient des privés résolvant des meurtres pour sauver leurs clients ou leur propre vie. Plus tard, ils devinrent espions, et leur travail touchait même à la sécurité des nations.

Bien qu'ils aient opéré de manière très différente, le détective classique et le privé partageaient néanmoins pas mal de points communs.

Tous deux, par exemple obéissaient à leurs propres lois ; tous deux opéraient seuls, de leur propre chef, restant leur propre maître.

Le roman de procédure policière vint bouleverser tout cela.

Il jeta le détective au milieu d'une force de police, régie par des règles et des lois. Au lieu de réduire la police à un rôle de figuration, comme le faisaient le whodunit et l'école des durs-à-cuire, le roman de procédure policière plongea le lecteur dans son monde et lui montra comment il fonctionnait.

Les oeuvres qui s'en réclament ne sont pas seulement consacrées à des Policiers mais au monde qui est le leur. Charlie Chan n'en fait pas partie - il n'y a pas de police officielle dans ses aventures pas plus d'ailleurs que Maigret il y a une Police, mais Maigret, comme Chan, est son propre maître.

Quand je parle de romans de procédure policière, je pense aux livres d'Ed Mc Bain et son 87e commissariat, à ceux d'Elizabeth Linington, alias Dell Shannon, alias Lesley Egan. Ainsi qu'aux séries consacrées par John Creasey à l'inspecteur  Gideon ou à l'inspecteur West, par Mai Sjöwall et Per Wahlöo à Martin Beck.

Ce sont les romans de la grande ville.

Pour le roman de procédure policière de petite ville, il n'y a, je crois, que mes propres romans, consacrés à Fred Fellows.

La décision de faire de la police le protagoniste principal, au lieu de continuer à réduire son rôle, marque un bouleversement radical dans l'histoire du roman policier et la nature du roman de procédure policière ne peut être mieux mise en évidence qu'en procédait par comparaisons.

C'est ce que je vais faire à présent, en comparant donc le roman de procédure policière aux deux autres genres cités antérieurement.

1) Réalisme et "suspension de l'incrédulité"

"Suspension de l'incrédulité" est une expression aussi horrible à prononcer que difficile à comprendre. Ce qu'elle signifie ? Combien d'irréalisme supportera le lecteur ? Jusqu'ou pourra aller un écrivain avant que le lecteur ne proteste en s'écriant : "c'est ridicule", "c'est invraisemblable!".

Le degré d'invraisemblance toléré dépend évidemment du sujet du livre. Le lecteur acceptera des paroles magiques, des sorcières, des maisons de pain d'épice dans des contes fantastiques, mais rejettera avec exaspération des mitraillettes et l'électricité dans des romans historiques sur la Guerre de Sécession.

C'est valable pour le roman policier et l'on exigera du roman de procédure policière beaucoup plus de réalisme que des deux autres genres.

Prenons l'histoire de détection classique : au moment où le lecteur était mis sur la piste et avait quelque chance de résoudre l'énigme, le mystère tournait à un jeu spirituel entre auteur et lecteur. Les auteurs consacrèrent donc leur attention à explorer les possibilités offertes par l'énigme et à trouver des moyens de fourvoyer le lecteur. Cela aboutit aux intrigues les plus extraordinairement compliquées qui aient jamais été jetées sur le papier. Les "méchants" pour être à la hauteur, devinrent incroyablement intelligents, incroyablement dynamiques et à l'occasion incroyablement chanceux. Les puzzles devinrent d'exquises pièces d'architecture intellectuelle.

De telles histoires ne pouvaient prétendre, on s'en doute, au réalisme. Les meurtres réels sont rarement aussi minutieusement préparés. La plupart sont, en fait, le résultat d'un coup de tête, d'une impulsion et ne méritent pas le terme de préméditation.

Dans la réalité, le crime le plus difficile à élucider n'est pas celui dont chaque détail a fait l'objet d'une préparation minutieuse, mais le meurtre sans témoin, pour voler ou violer, où la victime était inconnue du meurtrier.

On comprend que de tels cas n'aient pu convenir au moule du roman policier classique.

Puisqu'un jeu intellectuel était le but avoué, on devait sacrifier la réalité, avec pour conséquence que l'histoire de détection classique a secrété son propre langage, ses propres conventions. Un grand nombre de formules parfaitement artificielles ont été acceptées comme matériau approprié. Plus caricatural encore, le dénouement traditionnel où le détective rassemble tous les suspects, pointe un index accusateur sur l'un, sur l'autre, ménageant ses effets avant de le brandir sur le criminel4et d'expliquer avec force détails comment il en est arrivé à de telles conclusions.

Peu importe que ce soit la dernière chose que ferait un véritable détective, les conventions du genre exigent le recours à ces stéréotypes.

Convention encore que l'habitude du détective de garder pour lui tous les dessous de l'affaire, ne se confiant à personne, encore moins à un journal. C'est la volonté de garder le lecteur dans le brouillard qui oblige à de telles ficelles, Cela fait aussi du détective une cible tentante pour l'assassin et le lecteur pardonnera le manque de réalisme au nom de l'excitation et du plaisir du suspense

Il faut encore passer sur pas mal de fantaisie au sujet des indices. Elle n'était pas la conséquence des conventions mais dérivait d'erreurs grossières dues au fait que la plupart des écrivains de cette période travaillaient dans leur coin, sans rapport avec la police, et ne s'embarrassant pas de recherches fastidieuses.

L'une des erreurs les plus marquantes était la fable que les empreintes abondent et qu'on peut aisément les relever sur des armes ; on ajoutait, pour s'enferrer un peu plus, qu'un mouchoir enroulé autour de l'arme les préserverait.

En réalité, on a beaucoup de mal à trouver une empreinte identifiable, même sur des surfaces propices, telles que miroirs et verres. Quant aux chances de trouver et surtout d'identifier une empreinte sur une arme, elles sont à peu près nulles.

D'autres conclusions fréquemment rencontrées relevaient de l'imagination pure et simple : que le visage d'une victime révélait une émotion, surprise, peur, étonnement, ressentie au moment de la mort ; qu'un médecin pouvait préciser le moment de la mort à la minute près ; qu'un corps sans tête ne pouvait être identifié.

Rien de tout cela ne repose sur des bases sérieuses. La meilleure description que l'on puisse donner de l'expression du visage d'un mort est de dire qu'il n'en a aucune.

Quant au moment précis de la mort, tant de facteurs affectent le processus des changements post-mortels qu'une détermination précise est virtuellement impossible sans l'aide de preuves supplémentaires. Et pour les moyens d'identifier un cadavre, il en est beaucoup d'autres que l'examen facial.

Néanmoins, pour les besoins de l'intrigue, l'auteur utilise ces fables pour semer ses indices et le lecteur a appris à les accepter. Tout lecteur doué d'un peu d'astuce devrait pourtant savoir qu'un cadavre sans tête n'appartient pas à la victime supposée, qui est en réalité le meurtrier.

Enfin, les meurtriers ne se retranchent jamais derrière le Ve amendement, pas plus qu'ils ne nient l'accusation, comme cela arrive pour de véritables assassins, persuadés que leur crime ne pourra pas être prouvé.

Une telle concession au réalisme laisserait les lecteurs sur leur faim, le roman inachevé, et cela ne se fait pas!

Quand l'énigme est éclaircie, le livre doit finir.

Pour résumer, dans les romans de détection classique, on n'admet le réalisme qu'à condition qu'il ne vienne pas gêner le déroulement de l'intrigue.

On considère en général que l'école des durs-à-cuire est née du refus de certains romanciers d'accepter le monde de fantaisie du roman classique.

Un grand nombre de nouveaux venus semblaient s'écrier : "C'est ridicule ! Il est temps d'introduire du réalisme dans le roman policier!".

Aussi les histoires devinrent plus réalistes, les cadavres. moins beaux. moins propres et la mort un sujet que chacun prenait au sérieux et pas seulement le détective.

L'énigme ne pouvait être aussi complexe qu'avant mais cet inconvénient était largement compensé par une intrigue étoffée au profit de l'action plutôt qu'à celui d'une réflexion supplémentaire

On était cependant encore loin du compte puisque le réalisme était subordonné à l'action. Le détective privé de ces récits se conduit de manière particulièrement irréaliste. Il devance généralement la police sur les lieux du crime, fait disparaître des preuves, chipe des indices, et bafoue les lois avec une désinvolture qui n'est justifiée que parce que la police étant composée de parfaits crétins, si le privé n'agissait pas ainsi, le mystère ne serait jamais résolu. Et si les méchants finissaient par être pris, on le devait à cette morale personnelle du privé qui le plaçait au dessus des lois.

Au fur et à mesure que le temps passait, les histoires devinrent de plus en plus violentes, atteignant un sommet dans les romans de Mickey Spillane.

Il va sans dire que plus que jamais le roman policier manquait de réalisme.

On pourrait interpréter la naissance du roman de procédure criminelle comme un mouvement de révolte de nouveaux auteurs s'écriant à leur tour : "C'est ridicule ! Il est temps que le roman policier devienne réa-liste!".

Si ce n'est qu'on pourrait à présent poser la question-clé : quelle part peut être réservée à la réalité dans le roman policier ? Peut-on écrire un roman policier totalement réaliste ? Et si c'est possible, est-ce avec le roman de procédure policière qu'on y arrivera ?

Est-il cette forme idéale et définitive du roman policier qui puisse combiner énigme, action et réalisme ?

Mon opinion personnelle est que le roman policier ne pourra jamais être totalement réaliste et ma conclusion définitive que le roman de procédure policière n'échappe pas à la règle Considérons d'abord l'étroit champ de manoeuvre que représente le roman de procédure policière de petite ville. Il est absolument impossible d'être totalement réaliste. Dans certains domaines, le lecteur est obligé de "suspendre largement son incrédulité".

Supposons, par exemple, qu'un auteur puisse produire deux romans de procédure policière de petite ville par an - rendement tout à fait moyen.

Dans chacun d'entre eux, il doit y avoir un ou plusieurs meurtres déconcertants, dont la résolution va nécessiter toutes les ressources et du lecteur et des forces de police.

En réalité une ville de... mettons dix mille habitants, isolée et indépendante, à l'abri des agressions du monde extérieur, ne saurait avoir plus d'un meurtre véritable par tranche de douze années. Ce qui donne huit meurtres par siècle.

De ces huit meurtres authentiques, sept ne poseraient aucun problème. La police connaîtrait dix minutes après son arrivée sur place l'identité du coupable et l'aurait embarqué dans les vingt quatre heures.

Vu que l'auteur de romans ne tient pas à écrire des histoires de crimes aisément résolus, ceux qu'il raconte sont les crimes du Siècle. Sauf que, dans sa petite ville, il y a deux crimes du Siècle par an!

Si cela n'est pas suffisant, on peut ajouter le fait que la petite ville est assez chanceuse pour abriter en ses murs un détective surdoué capable de résoudre des affaires apparemment insolubles, et il nous faut avouer que Dame Fortune fait bien les choses.

Et le roman de procédure policière de grande ville ?

Pour celui qui veut décrire avec réalisme, n'est-ce pas le décor qui offre le plus de facilités ? En 1966 on comptait 700 meurtres à New-York, dix ans plus tard il y en avait presque 1 500. L'écrivain ne pourrait écrire assez de livres en un an pour couvrir le nombre de crimes délicats - un huitième - que résout un seul détective pendant la même période.

L'histoire pourrait cependant être réaliste. Les règles et les lois auxquelles se soumet la police également. Le jargon peut être appris, la différence entre flic des rues et flic des livres appréhendée. Avec du temps, un écrivain qui se donne du mal et qui a ses entrées, peut se familiariser avec le monde des policiers, connaître son champ d'action et ses dangers, rire à leurs plaisanteries et leur humour bien particuliers, pénétrer leurs modes de raisonnement et le pourquoi de leurs actes.

Ses romans peuvent être alors rigoureusement conformes à tous les détails de la vie réelle, si ce n'est que... Le véritable détective n'accomplit pas son travail à la Sherlock Holmes. Il peut observer comme le fait Holmes, il peut assembler les pièces du puzzle comme il le faisait, mais ce n'est pas ainsi que les vrais crimes se résolvent. Ils sont résolus, non par raisonnement pur, non pas grâce aux petites cellules grises d'Hercule Poirot, mais à force d'informations. On questionne des gens par dizaines, voire par centaines, et bribe par bribe, morceau par morceau, l'information est rassemblée, qui, finalement, révèlera ce qui s'est passé. Ça, c'est le sale boulot !

Le travail facile, c'est quand on vous apporte l'information.

Demandez à un commissaire le nombre de cas résolus, il ne vous répondra pas ; parlez-lui indices, il répondra indicateurs.

Il y a même un proverbe qui dit qu'un détective vaut ce que valent ses indicateurs, et c'est bien vrai. Tout cela pose certains problèmes à l'écrivain.

Arrêtons-nous un instant sur l'exemple suivant, fondé sur un cas réel.

Il y a une fusillade à Harlem : un mort, un blessé. Le blessé, questionné par la police, raconte qu'il marchait en compagnie de la victime, dans la rue, quand un homme est sorti d'un bar, leur a tiré dessus, avant de disparaître au coin de la rue. Il affirme n'avoir jamais vu cet homme et ne pas comprendre pourquoi il les a pris pour cible. La famille de la victime jure ses grands-dieux qu'elle ne lui connaissait pas d'ennemis, les gens du bar n'ont rien vu, les témoins de la fusillade ne connaissent pas le tireur. Il n'y a ni arme, ni indice, rien du tout.

Pour le détective amateur, c'est un crime sans motif, quasiment insoluble. Charlie Chan et Philo Vance eux-mêmes y perdraient leur latin, La police, elle, qui connaît bien le décor et le milieu, ne sera pas prise au dépourvu. Les policiers présumeront qu'il y a une affaire de drogue la-dessous, que la victime était un revendeur qui proposait une marchandise de mauvaise qualité ou un individu qui avait volé un revendeur, dans les deux cas, il s'agit d'un acte "justifiant" de sanglantes représailles.

Les policiers ont le motif, il leur manque l'identité du tueur.

Ils ne s'en affligent pas outre-mesure, car ils sont presque sûrs que tard dans la nuit - vers trois heures du matin par exemple - un de leurs indicateurs se glissera au quartier général, jusqu'au bureau de la brigade et leur révèlera qui a tué et pourquoi. Ils n'auront plus qu'à diffuser l'information et à procéder à l'arrestation quelques jours plus tard.

C'est de cette façon que se passent généralement les choses, mais tous ces éléments feraient un bien piètre roman. Il faudrait lui faire subir maintes modifications, des arrangements, des enjolivements pour qu'il soit vendable : par exemple que le détective résolve l'affaire sans avoir recours à un indicateur.

Mais au moment même où l'écrivain introduit une telle modification, il s'éloigne irrémédiablement de la réalité.

2) Le héros

Tournons-nous à présent vers les héros de ce type de roman.

A quoi ressemblent-ils et pourquoi sont-ils ce qu'ils sont ?

Les détectives de la période classique sont tous coulés au moule de Sherlock Holmes. Des individus d'une intelligence supérieure, dominant largement leurs semblables. Paradoxalement le seul homme qui puisse rivaliser avec eux, c'est le méchant".

En général, d'autres particularités les distinguent de la masse. Father Brown porte soutane, Néro Wolfe est un gourmet obèse, Charlie Chan et Hercule Poirot sont étrangers, Vance est un dilettante, Whimsey un Lord et Queen à ses débuts un dandy. Tout est bon pour les rendre inoubliables, pour leur donner l'immortalité de Holmes.

La situation sociale attribuée à ces détectives, et leur total dégagement à l'égard des contingences bassement matérielles ou familiales imposées au commun des mortels, leur assurent une Position enviable. Ils ne connaissent pas de problèmes d'argent, n'ont pas à travailler pour gagner leur vie, ne s'encombrent ni de femmes ni d'enfants. Ils sont, comme Holmes, libres comme l'air, peu vent consacrer toutes leurs forces toutes leurs facultés aux meurtres qui leur sont soumis à domicile. Il n'est pas très difficile à un auteur dans ces conditions de permettre au lecteur de s'identifier à de tels héros. Venons en au héros dur-à-cuire.

C'est une espèce totalement différente. Ce héros résout lui aussi des énigmes mais ne se contente pas de réfléchir dans un fauteuil. C'est un homme énergique qui résout les problèmes dans l'action.

Le Saint, James Bond et Mike Hammer sont des cas limites de ce type de héros mais ce sont eux qui servent le plus souvent de références.

Il y a du Superman en eux. Ils sont rudes, courageux, plein de ressources et comme nous l'avons déjà noté, ils sont leur propre loi. Ils ont du chevalier, du chevalier flamboyant même. Ce qui les distingue du reste de leurs pairs, c'est leur aptitude à agir en tout avec excès ; c'est valable pour l'alcool qu'ils absorbent, les raclées qu'ils peuvent endurer, les femmes qu'ils peuvent séduire, les lois qu'ils peuvent bafouer.

Ces hommes sont des héros, au sens propre du terme, car ils sont capable d'aller se battre pour Bien contre le Mal et de GAGNER. 

Le mépris du héros pour l'autorité et sa réussite à surmonter les obstacles exercent une action thérapeutique sur le lecteur. Il s'identifie à un tel homme. Il est avide de lire de nouvelles aventures célébrant seshauts faits.

Que se passe-t-il, cependant, quand un auteur cherche à Créer un héros de roman de procédure policière ? Aussitôt les ennuis commencent car le surhomme ne convient absolument pas aux lois du genre.

Ce n'est pas seulement le réalisme qui exige de ce héros qu'il soit humain plutôt que surhumain mais les exigences de son métier et la société qu'il s'est engagé à défendre.

Considérons d'abord le roman de Procédure policière de petite ville. Qui peut être le protagoniste de ce type de récits ? Certainement pas quelque jeune et fringant policier qui déjeune d'un demi-litre de Scotch avant de se frayer un passage au milieu des jeunes beautés blondes qui assiègent son appartement. Pas même un jeune flic fringant qui ne boirait pas, ne fumerait pas, ne serait pas à la mode. Pas même un jeune flic tout court, même s'il était insignifiant.

Quand on doit résoudre des crimes sérieux, la responsabilité échoit aux gradés de la force de police, au commissaire, aux inspecteurs qu'il a désignés et à l'officier qui les commandera. Il s'agit d'hommes mûrs, souvent remariés, élevant une famille, des hommes qui ne trouveraient pas une blonde dans chaque lit, même si elles abondaient, parce qu'ils ont trop peu à leur offrir. Ce sont tout simplement des types ordinaires, banals, passe-partout, grisonnants ou presque chauves, terre à terre, qui se battent.

On comprend aisément qu'il soit difficile à un auteur de créer un personnage mémorable, qui frappera l'imagination du lecteur et qu'il voudra retrouver, si ce personnage ne peut en rien être pittoresque ou faire quoi que ce soit qui le serait : s'il ne peut atteindre une place enviable qu'après avoir passé sa sémillante jeunesse ; s'il ne peut faire de repas fins et connaître les bons vins parce u'il ne vit que de son salaire ; s'il croit arriver au travail à l'heure, obéir aux lois, se taper tout le boulot fastidieux qui est celui d'un véritable policier ; s'il lui faut communiquer aux autres le résultat de ses recherches et rester dans les bonnes grâces de la population et celles du bureau des commissaires de police.

Rien ne peut empêcher qu'un tel homme soit un peu terne, pas pittoresque pour deux sous, et sa vie est à l'unisson. Pour lui, pas de coup de main solitaire et héroïque dans un refaire de voleurs ; pas de perquisition illégale dans l'appartement d'un truand pour y trouver une preuve capitale ; pas d'information sensationnelle gardée par dévers soi, qui permettrait de faire jaillir la lumière tout seul à la fin de l'histoire.

Dans la procédure policière de petite ville, la résolution d'une affaire ne peut en aucun cas être confiée à un homme seul. Ce sont deux hommes qui s'en chargent, pas plus. Mais le duo ne peut être un duo à la Mutt et Jeff, Johnson et Bosweil, Sherlock et Watson. La différence ne doit pas être si évidente. On ne peut avoir un enquêteur et son ombre, une caricature, mais une véritable équipe de deux.

Et la procédure policière de grande ville ?

Dans une grande ville, le nombre d'inspecteurs d'une brigade va de vingt à trente. Ce qui néanmoins n'aggrave pas le problème de la création d'un héros. Alors que beaucoup d'entre eux peuvent intervenir dans les diverses phases d'une enquête criminelle importante - en questionnant tous les habitants d'un immeuble par exemple - et que l'on peut montrer en action techniciens de laboratoire, médecins légistes, photographes, ambulanciers et d'autres encore, tout cela constitue la recherche de l'information, qui sera, une fois rassemblée, confiée aux inspecteurs responsables, probablement une équipe de deux là aussi.

Pour un crime à New-York, par exemple, les deux équipiers seraient l'inspecteur disponible à qui aurait été confié le cas parce qu'il se trouve dans son secteur et un inspecteur de la brigade des homicides, spécialiste de ce genre de crimes.

On pourrait considérer alors que rien ne sépare roman de procédure policière de petite et de grande ville, avec dans les deux cas une équipe de deux inspecteurs pour mener l'enquête.

En réalité, l'auteur de romans de procédure policière de grande ville peut, s'il le désire, privilégier un héros bien précis. Si ce héros est attaché à une brigade spécialisée comme la criminelle, l'inspecteur qu'on lui affectera pour l'aider pourra changer à chaque fois et il restera ainsi le seul personnage de série.

Dans un tel cas, le reste de la brigade et les autres affaires en cours constitueront décor et milieu.

Une fois connues les règles du jeu, y-a-t-il un moyen de créer un personnage mémorable ? Ce n'est pas un travail aussi facile que lorsqu'un auteur a toute licence d'inventer ce qui lui pliait, mais les possibilités sont néanmoins très nombreuses. On peut s'intéresser à la vie familiale des inspecteurs, ce qui était impossible dans le roman classique ou de dur-à-cuire. Les relations humaines entre les individus d'un même corps social peuvent jouer un rôle important, ce qui n'était pas le cas quand les héros écrasaient intellectuellement leurs associés ou qu'ils les dépassaient d'une tête et jouaient des mécaniques, ne se préoccupant dans les deux cas que d'eux-mêmes. En fait, l'intérieur d'un commissariat peut devenir l'équivalent du décor d'un film à feuilleton du temps passé, les lecteurs apprenant à y connaître les gens qui y travaillent, leur personnalité, leurs problèmes, finissant par attendre le prochain livre de la série comme une chance de retrouver de vieux amis.

Le héros de roman de procédure policière est totalement différent de celui des deux autres genres, mais il offre, à mon sens, une veine bien plus riche.

3) Milieu et arrière-plan  

Il y avait déjà des différences dans les types de héros, mais c'est dans la peinture du milieu qu'intervient la plus grande entre le roman de procédure policière et les autres formes de roman policier.

Dans l'enquête classique ou celle des durs-à-cuire, un auteur pouvait s'en tirer avec un minimum de documentation, voire pas du tout. Certains écrivains faisaient des recherches et ancraient leurs livres dans des milieux mal connus ou particuliers, donnant à leurs histoires un attrait supplémentaire. Ils axaient leurs recherches sur des sujets exotiques suscitant un intérêt d'ordre intellectuel. Le seul sujet laissé en friches c'était celui du travail des policiers, considéré comme trop grossier et inintellectuel au possible, savoir comment ils opéraient et en quoi consistait réellement leur métier.

Bien sûr, un tel sujet n'avait rien qui pût provoquer l'enthousiasme.

Les auteurs de romans classiques se souciaient peu de savoir comment travaillait la police, puisque sa seule fonction était d'embarquer le meurtrier à la fin de l'histoire.

L'auteur de l'école des durs-à-cuire n'avait pas lui non plus de raisons particulières de se livrer à des recherches en ce domaine. Puisque ses héros étaient au-dessus des lois, nul besoin que l'auteur les connaisse. Surtout que leur connaissance aurait contribué à brider la liberté d'action qu'il entendait laisser à ses personnages.

Avec le roman de procédure criminelle, la situation est complètement renversée. Puisque son but est de montrer de véritables policiers affrontés à de véritables crimes et les résolvant avec les véritables moyens Possibles, une connaissance de la structure des forces de police - qui peut considérablement varier d'une ville à l'autre - s'impose. Il faut. comprendre le mécanisme des procédures et connaître les lois. Même le flic le plus en bas de l'échelle a reçu des cours de formation de droit et sait ce qu'il peut ou ne peut pas faire, connaît les règlements qu'il doit observer. Le romancier ferait donc mieux de créer des personnages fidèles à la réalité, et pour cela il doit connaître les règles et les lois essentielles.

Il doit coller à la réalité dans tous les domaines. Puisque le lecteur n'acceptera qu'une "suspension de l'incrédulité" très réduite, il ne pourra laisser son héros boire plus que de raison sans le montrer soûl ou malade. Il ne pourra être ramassé inconscient ou blessé sans être envoyé à l'hôpital en observation. Tout doit sonner vrai. Toutes sortes de petits détails, ennuyeux et barbants de banalité, devront être vérifiés, point par point, afin que le lecteur ne crie pas à l'invraisemblance.

Le problème donc pour l'écrivain, n'est pas seulement de bâtir une histoire pleine d'intérêt. Il a le devoir de se livrer à une recherche presque quotidienne.

 4) Enigme et franc-jeu

J'en arrive enfin à l'histoire qui se déroule dans le cadre que j'ai analysé.

On se trouve alors en présence d'une situation intéressante à maints égards.

Dans le roman classique et celui des durs-à-cuire, il y avait une énigme à résoudre, un "méchant" à démasquer et puisque le lecteur était considéré comme acteur, l'auteur devait jouer franc-jeu. Le lecteur devait en savoir autant que le détective et avancer dans l'affaire côte à côte avec lui. 

L'énigme était l'essentiel du roman policier classique. Dans le roman dur-à-cuire elle devint secondaire, subordonnée à l'action. Néanmoins, elle était toujours présente.

Qu'en est-il dans le roman de procédure policière ?

Elle existe toujours. Mais selon le type de roman de procédure policière, elle peut être l'essentiel, comme c'est le cas dans le roman de petite ville où rien d'important n'arrive, ou secondaire, jouant les troisièmes violons derrière l'action et le milieu, dans les romans de grandes villes.

Quoi qu'il en soit, elle doit toujours figurer. Le problème posé ne peut se résoudre tout seul, pas plus qu'il ne peut l'être par l'introduction providentielle d'un indicateur. Les détectives doivent travailler dur à sa résolution, qui doit être le fruit de leur travail.

Et naturellement, le lecteur est à nouveau aux côtés du détective au moins sur le cas principal - et doit être informé de tout ce qu'apprend le détective, au même moment que lui.

Ces conditions sont impératives, il faut que l'énigme soit éclaircie et que le lecteur ait disposé de tous les indices.

Sans cela, l'histoire pour être mystérieuse, criminelle, policière, n'est pas cependant un vrai roman policier.

Abordons à présent un aspect du roman de procédure policière, qui, s'il m'a occupé assez longtemps, semble n'avoir intéressé personne d'autre, à l'exception, peut être d'Ed Mc Bain (Voir son personnage d'homme sourd, El Sordo, dans Let's Hear It For The Deaf Man (Le sourdingue).

Sherlock Holmes avait son Moriarty, un homme dont les talents constituaient à ses yeux une provocation permanente. Les détectives de l'ère classique avaient besoin eux-aussi qu'on les nargue, qu'on les provoque. Pour revêtir la cape du "super-génie", il leur fallait battre les meilleurs. C'est pourquoi les énigmes qu'ils avaient à éclaircir étaient si élaborées, les criminels si intelligents, toutes les chances du côté de leurs adversaires. Ce n'est pas le hasard qui pouvait résoudre les affaires pour le détective. Il ne pouvait influer que sur le comportement du méchant, compliquant ainsi à l'envi la tache du détective. Pour tenir sa victoire, celui-ci devait prouver sa supériorité, et sur l'ennemi, et sur le hasard. Il ne pouvait y avoir de feuilles fanées dans la couronne de lauriers.

De la même façon, le détective privé dur-à-cuire devait battre à plate couture le chef de gang, le patron de boites de nuit, ou, dans le cas de l'espion, les forces conjuguées d'un pays ennemi. La chance devait toujours être du côté des méchants, pour être vaincue en même temps qu'eux.

Nous en arrivons à présent au roman de procédure policière et nous trouvons un changement dans la situation des forces en présence. 

Donnée : un meurtrier.

Que trouve-t-on en face ?

Nous pouvons compter sur deux inspecteurs au moins, consacrant tout leur temps à sa recherche pendant qu'à l'arrière ils trouvent toute l'aide nécessaire des forces organisées de la société, police, médecine, justice. Si le méchant se réfugie dans un entrepôt abandonné, le héros n'ira pas là-bas le rejoindre et ne le tuera pas à la suite d'un règlement de compte au revolver. Il y aura plusieurs dizaines d'hommes, chacun d'eux bien mieux armé et bien mieux protégé que sa proie. Ils auront gaz lacrymogènes, projecteurs, walkies-talkies, hélicoptères, toute une terrifiante panoplie de jouets, créant une formidable disproportion entre les forces en présence, dans le but de réduire au maximum les dangers encourus par les "bons".

Les différences ne s'arrêtent pas là. Le policier sera aussi bon observateur qu'un Sherlock Holmes grâce à un entraînement intensif et des années d'expérience. S'il ne peut prétendre au génie de Sherlock Holmes, il a appris, par longue expérience, ce qu'il faut chercher, où le chercher et comment le chercher, ce qui vaut aussi bien. Et les laboratoires peuvent lui procurer à partir de l'examen des indices, des informations telles que Conan Doyle n'aurait jamais osé en rêver.

Face à ce super-Holmes il n'y a aucun Moriarty. Dans la vie réelle, le meurtrier est mentalement en dessous de la moyenne. C'est l'émotion plutôt que la réflexion qui gouverne ses actes. Ses réponses sont moins bien préparées, ses motifs moins bien combinés. Physiquement, il serait en général incapable de se montrer à la hauteur d'un policier dans un combat régulier. Il est perdant dès le départ. Il n'est pas un moment de l'enquête où il ne soit en position d'infériorité, du point de vue des armes, de la réflexion, de la stratégie. Le combat est tout, sauf loyal. Qui s'en soucie ?

Je pense qu'il est assez intéressant d'expliquer comment j'ai essayé de résoudre ce problème dans mes propres romans : j'ai choisi des assassins d'une intelligence au-dessus de la moyenne que j'ai pris dans la petite et moyenne bourgeoisie, qui existe dans les petites villes. Puis, en partie grâce à leur présence d'esprit, en partie grâce à la chance, les forces de police vont échouer à leur mettre la main dessus. On se trouve alors dans une impasse et le combat va à présent se circonscrire à un duel entre le chef de la police et le méchant. C'est du chef de la police, tout seul, que devra venir l'idée qui permettra de dénouer l'affaire.

C'est peut-être du temps perdu, puisque personne - ni lecteur, ni critique, ni écrivain - ne semble avoir accordé une seconde de réflexion à la question, mais je me demande si les lecteurs ressentent une certaine sympathie pour le meurtrier si seul et si faible contre tous. Se soucient-ils du paria ?

Apparemment non. A une époque où de telles situations sont monnaie courante, où les cadavres sentent et où les victimes perdent du sang et pas du ketchup, le désir de justice du lecteur - ou est-ce de la vengeance ? - est tel, qu'il se soucie peu de savoir par quels moyens on force le tueur à se rendre, l'essentiel étant d'y arriver. Peut-être, comme l'a suggéré un écrivain, l'intérêt des lecteurs pour le roman de procédure policière, réside-t-il dans la fascination qu'exerce le monde étrange du policier et ce qui en fait un être à part, ce qui le pousse à avancer quand les autres reculent, ce qui fait qu'on peut toujours compter sur lui.

Ou peut-être que ce qui compte, c'est la satisfaction que nous ressentons en contemplant de grandes forces à l'oeuvre pour assurer la victoire du Bien sur le Mal. Peut-être le roman de procédure policière exacerbe-t-il cette émotion de l'homme,,si évidente à la guerre : le désir de réduire l'ennemi, et plus la victoire est écrasante, plus la satisfaction est grande.

Conclusion

La comparaison du roman de procédure policière avec ses prédécesseurs fait tomber bien des oeillères Ce qui apparaît le plus clairement c'est le rapport étroit entre enquête classique et enquête de dur-à-cuire et le fossé qui les sépare du roman de procédure policière. C'est évident dans tous les domaines que nous ais la différence avons évoqués, mais la différence même est parlante.

Les histoires de détection classiques et celles des durs-à-cuire étaient inévitablement présentées comme de la "lecture facile". On lisait les premières pour l'énigme, les secondes pour l'action et l'accent était mis sur l'aspect de jeu de L'énigme.

L'absence de réalisme aidant, qui aurait pu prendre le genre au sérieux ?

Les critiques, au contraire, ne parlent pas du roman de procédure policière comme de "lecture facile". Le terme qui revient sous leur plume pour qualifier de tels romans est celui de "message social". En montrant les policiers tels qu'ils sont vraiment, le roman de procédure policière dévoile en même temps la véritable nature des maux sociaux contre lesquels ils se battent. Parfois les écrivains font délibérément de leur roman une sorte de commentaire social, d'autres fois c'est inconsciemment. Dans tous les cas, la nature même du roman de procédure policière entraîne un style d'histoire dont la signification va beaucoup plus loin que celui des autres romans policiers.

L'énigme - omniprésente dans le roman policier classique - peut s'effacer au point de n'être rien de plus que le ciment qui rattache ce roman de procédure policière au genre policier en général, les deux genres n'ayant plus grand chose à voir entre eux.

On peut cependant nuancer la signification des changements intervenus dans le genre policier. Peut-être le fossé creusé entre roman classique et roman de dur-à-cuire avait-il semblé aussi profond à l'époque que celui creusé aujourd'hui entre eux et le roman de procédure policière. Peut-être devrions nous nous intéresser de plus près non à ce qui sépare le roman de procédure policière de ses prédécesseurs, mais à ce qui l'en rapproche.

Où va le roman policier ? Peut-il aller quelque part ? Les changements intervenus indiquent-ils une direction nouvelle ? L'Avenir parlera. Quant à moi, je ne suis pas en mesure d'hasarder une opinion.

 

Hillary Waugh

Traduction Roger Martin