Sale temps pour les privés

Le Paul Shaw de Mark Sadler

par Francis M. Nevins, Jr.

La plupart des romanciers qui mettent en scène un privé se contentent de choisir l'un des trois géants, Hammett, Chandler ou Ross Mac Donald, et de faire des variations sur le thème donné par le maître. Dennis Lynds emprunte aux trois maîtres à la fois, du moins quand il signe Mark Sadler... *

... Mark Sadler est le pseudonyme adopté par Dennis Lynds pour un cycle de quatre romans consacrés au privé Paul Shaw, publiés chez Random House à raison d'un par an, de 1970 à 1973. *

Bien que peu connu - au point que Sadier n'est même pas mentionné dans l'Encyclopédie du Mystère et de la Détection de McGraw-Hill - le cycle de Shaw est une série des plus originales.

C'est d'Hammett que Lynds tient son style sobre et dépouillé : les quatre Sadler comprennent plusieurs dizaines de chapitres extrêmement courts, 45 à 50 par livre environ, et Shaw les a écrits en phrases concises et nerveuses, sans aucune fioriture.

Le mépris de Lynds pour l'argent et le pouvoir et le fait qu'il s'empêtre souvent dans les méandres de l'intrigue, tout cela nous rappelle Chandler, cependant que son personnage renfermé, sensible et presque passif, son manque d'intérêt pour le côté physique de l'action, son goût des relations et de l'écologie, viennent, de toute évidence, du Mac Donald dernière manière.

En revanche, l'abondance des personnages et des situations, qui situe à coup sûr ces histoires dans l'Amérique cauchemardesque des années du Vietnam et de l'ère Nixon, n'appartient qu'à Sadler :.Hippies, croisés de l'environnement, militants noirs héroïques, parents stupéfaits et furieux de la révolte de leurs gosses, étudiants gauchisants, flics brutaux - bien que certains restent humains - votes truqués, vautours capitalistes, arbres en danger, tout l'arrière-plan social des années soixante et du début de la décennie suivante se retrouve dans ces récits, puissamment mis en relief.

Pourtant, s'il y a un défaut de taille dans ces romans, c'est bien le penchant qu'à Sadler d'arrêter pile son récit, toutes les cinq ou six pages, pour permettre à un personnage ou un autre d'y aller d'un discours didactique et moralisateur. Même ceux qui sympathisent avec ce type de messages se rendent compte qu'il y en a trop.

Malgré ce défaut, Lynds a assez de talent pour nous tenir en haleine.

Le héros de cette tétralogie romanesque, c'est le New-Yorkais Paul Shaw, l'un des associés de l'Agence Thayer, Shaw et Delaney, Enquêtes Confidentielles. Shaw vient de passer le cap de la trentaine; il a fait le Vietnam ; c'est un acteur raté, marié à une actrice brillante et populaire. Il aime son métier et - ce qui plus important - il en a besoin pour ne pas sombrer dans le rôle de Monsieur le mari de Madame. Comme les femmes des romans féministes, il veut un métier bien à lui pour préserver sa personnalité, mais n'est ni assez cynique ni assez rude pour y donner toute sa mesure.

Contrairement à de nombreux privés de romans, Shaw n'a pas besoin de toute une escorte de faire-valoir. On retrouve Moureen dans toute la série et ses associés en affaires John Thayer, puritain farouche et Dick Delaney, dont le portrait reste flou - montent souvent en scène, mais aucun autre personnage ne revient dans cette série. Les figures secondaires de chaque récit sont si nombreuses qu'en mettre davantage eût été une gageure.

Le premier, et le meilleur, des quatre romans est The Falling Man (1970) *, dans lequel Shaw passant exceptionnellement au bureau un samedi soir y surprend un jeune homme à fouiller ses dossiers. Au cours de la bagarre qui s'ensuit, l'inconnu passe par la fenêtre et Shaw se lance dans une dure enquête pour trouver ce qui se cache derrière cette mort. Que le mort se révèle être un certain Jon Calvin est un tuyau suffisant pour qu'on comprenne que derrière tout ça il y a le monde des affaires et sa morale, du succès à tout prix.

Le vol d'une étude de marchés, une colonie de hippies, un flic sadique - la plus belle figure de crapule des quatre romans - une énigmatique femme gourou avec laquelle Shaw finira presque au lit, tiennent les premiers rôles dans une intrigue brutale et compliquée. Morts violentes et agressions sauvages parsèment le fil de l'histoire ; John Thayer, l'associé de Shaw, reçoit une terrible correction et Shaw lui-même frôle la mort de près, réagissant de façon moins héroïque mais plus humaine que la plupart des privés de romans en semblables circonstances.

Il y a trop de déclamations faciles contre les tares de notre société, mais peu de romans policiers combinent parfaite maîtrise de l'intrigue et personnages aussi fouillés, sans oublier l'extraordinaire description des rouages et mécanismes du système.

Dans Here To Die (1971), Shaw s'envole pour la Californie du Sud, quand le mari de son premier amour, un ancien condamné, prétend que sa femme a disparu. 

Peu après, Shaw, à la recherche de son ancienne amie, revit son propre passé de jeune acteur luttant pour percer. (Un sombre invraisemblable de ses vieilles connaissances de théâtre apparaissent au gré de l'intrigue).

Il est jeté dans une marmite de sorcière dont racisme, sexe, sadisme, guérillas diverses, pouvoir noir, contestation étudiante et brutalités policières dans la ville universitaire de San Perdido en effervescence sont les principaux ingrédients. Le fil du récit s'emmêle dans un méli-mélo de parenthèses et de discours de propagande, entrecoupés de force homicides et passages à tabac n'épargnant même pas la propre femme de Shaw. Mais les scènes où des centaines de policiers matraquent et piétinent de paisibles manifestants, avant d'organiser - sans avoir été provoqués - une descente sanglante au quartier général des Panthères Noires, sont à vous couper le souffle.

Malgré toutes ses faiblesses, Sadler est sans rival quand il évoque les aspects putrides et peu connus d'évènements récents, qu'il intègre avec bonheur dans de classiques histoires de détectives privés.

Son second roman ayant éclairé les aspects de la Nouvelle Politique, Sadler consacra le troisième à nous donner sa vision de l'Ancienne, totalement cynique comme on pouvait s'y attendre.

Dans Mirror Image (1972) *, la première phrase rappelle on ne peut mieux The Long Goodbye * de Chandler: " La première fois que je vis Alex Kirov, il était sur la digue, près de la route du littoral qui part du Red Lion Hôtel, à Derry City..."

Plus loin, il y a une bagarre dans une serre tropicale qui semble sortir tout droit du roman The Big Sleep *

Chez Sadler comme chez Chandler-, politique égale corruption. Dans une station balnéaire du New-Jersey la fille d'un ancien notable loue les services de Shaw pour prouver que son défunt père a été accusé de corruption et jeté en prison à tort. La nuit même où Shaw arrive à Derry City, le fiancé de sa cliente est assassiné près de l'hôtel où est descendu le privé et c'est sa cliente qui est immédiatement suspectée.

Shaw se demande si les politiciens véreux au pouvoir ont organisé contre la fille un coup monté comme ils l'avaient fait pour le père et se mêle à l'action à son étrange façon, tranquille et passive.

Trahisons personnelles et politiques, sans compter divers meurtres, lui compliquent épouvantablement la vie - et l'intrigue par la même occasion - si bien que l'histoire devient vite un dédale labyrinthesque où finit par se perdre Sadler lui-même.

Pour sauver ce roman, quelques personnages mémorables quoiqu'à peine esquissés, comme cette femme de cinquante-trois ans, avec qui Shaw aura une aventure éphémère, et quelques descriptions réussies... Mais cela mis à part, Mirror Image manque terriblement de puissance comparé aux deux premiers Sadler.

Shaw retourne en Californie dans Circle Of Fire (1973), pour découvrir qui a failli tuer Dick Delaney, son associé, en lui tirant dessus.

L'enquête le mène dans une communauté du nord de l'état, région peu peuplée où hommes politiques de la vieille école et écologistes sont à couteaux tirés, et où une bombe de fabrication artisanale vient de tuer un sénateur et sa maîtresse. Bientôt deux personnes - au moins - se livrent à des tentatives répétées pour tuer Shaw, pour l'empêcher de fouiner dans les secrets, d'ordre public et d'ordre privé, de la ville.

Les relations entre personnages sont aussi fouillées que dans les deux premiers Sadler et l'on se réjouit de l'absence de discours et laïus moralisateurs.

Néanmoins la solution finale, déloyale et inattendue, laisse des pans, entiers de l'histoire plus mystérieux que jamais.

Des soucis écologistes se font jour tout au long du récit et les vivantes images de la nature ont autant de pouvoir évocateur que chez Ross

 

Mac Donald.

 

 

La série des Paul Shaw ne semble guère avoir été un gros succès financier. Les lecteurs n'apprécient peut-être pas beaucoup la façon dont Sadler tente de mélanger roman de détection privée et évocation gênante des horreurs contemporaines. Mais ceux qui n'ont pas peur d'entendre des voix différentes peuvent prendre un grand intérêt à ces quatre histoires où le détective privé classique de l'ère post-chandlérienne, s'incarne dans un privé " doux-à-cuire " peu porté sur la plaisanterie, responsable et charitable.

 

Traduit par Robert Martin

 

* Article paru dans la revue Xenophile Mars/Avril 1978

* Ici un passage où Nevins esquisse une courte biographie de Dennis Lynds.

* Depuis la parution de cet article, un cinquième Paul Shaw a vu le jour, Touch Of Death, publié par Raven House et un 6ème est en cours: Firestom.

* The Falling Man, Random House, 1970

Un de chute - Série Noire n° 1386 (1971)

* Mirror Image, Random House, 1972

Je te plumerai, Série Noire n° 1592 (1973)

* The Long Goodbye  Raymond Chandler (1953)

Sur un air de navaja - Série Noire n° 221

* The Big Sleep (R. Chandler)

Le grand sommeil