Entretien avec Marvin H. Albert

R.M. Marvin Albert, quand et où êtes-vous né ? Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre enfance et de votre adolescence ?

M.H. Je suis né en 1924, à Philadelphie, en Pennsylvanie. Mon père tenait un drugstore. Dans un drugstore, on peut trouver toutes sortes de choses, des glaces, des médicaments, et puis des... livres à louer.

Quand les gens venaient rapporter les livres, bien souvent c'est à moi qu'ils les remettaient et ainsi je les lisais.

J'ai toujours été passionné par la lecture ; mon père aussi.

Je dévorais et - j'étais un mauvais élève ! - j'avais pris l'habitude de lire en classe, le bouquin caché sous mon bureau.

Il m'arrivait de me faire prendre. Je me rappelle qu'un jour, un de mes professeurs s'est planté devant moi et m'a apostrophé ainsi : " Où es-tu, Marvin ?-, j'ai répondu : " dans l'ile au Trésor " !

C'était le roman que j'étais en train de lire!

Par la suite j'ai toujours été fourré dans les bibliothèques publiques, alors que, par contre je n'accordais pas la moindre importance à mes études.

J'ai fréquenté l'école jusqu'à 18 ans puis je suis rentré dans la marine marchande. C'était la guerre et j'ai servi comme officier-radio ; puis la guerre terminée, j'ai continué pendant plusieurs années en Méditerranée, dans les Caraïbes et l'Atlantique Nord.

Un jour j'ai arrêté, suis retourné à l'école, mais toujours aussi peu intéressé, j'ai abandonné à nouveau.

A partir de ce moment là, j'ai exercé de nombreux métiers : acteur, directeur d'une troupe qui se produisait sur la côte Est, marin à nouveau - je fis le tour du monde à cette occasion - acteur encore une fois. J'ai même écrit à cette époque un article que j'ai envoyé sans succès aux revues.

J'ai oublié un détail intéressant après la guerre et avant l'épisode de mon retour à l'école, j'ai travaillé pour un journal.

J'étais "copy-boy" au journal Philadelphia Record.

Le copy-boy', c'est le jeunot qui attend sur un banc qu'un vrai journaliste l'envoie faire ses commissions en attendant de devenir à son tour un journaliste chevronné...

R.M. ... comme au début de Nice Guys Finish Dead (Pas d'heures pour les braves) ?

M.A. Exactement.

J'ai fini par devenir un vrai journaliste ; j'ai écrit des articles importants qui se voyaient consacrer toute une page et quelquefois la Une.

J'ai quitté alors Philadelphie et je suis parti pour New-York tenter ma chance et essayer de vivre du journalisme.

J'ai travaillé pour Look Magazine au service des recherches. J'ai écrit des articles consacrés au Show-Business.

Un jour ma femme est tombée malade et mon salaire n'a pas suffi à payer médecins, soins et médicaments. C'est alors que j'ai écrit mon premier roman The Road's End, l'ai envoyé à un éditeur qui me l'a acheté après l'avoir jugé terrifiant et m'avoir demandé d'y apporter quelques modifications - ce que je fis.

Tout alla alors très vite : j'arrêtai le journalisme et devins écrivain indépendant puis directeur de revues.

Pendant ce temps, deux livres que j'avais écrits furent achetés par un éditeur et mon roman The Law And Jake Wade fut porté à l'écran.

Le temps était venu où je pus entièrement me consacrer à l'écriture.

R-M. Après votre Premier livre, The Road's End, vous avez écrit un grand nombre de westerns...

M-A. ... et de romans noirs ! J'écrivais pêle-mêle westerns, aventures, romans noirs et c'est alors que j'ai commencé sous le nom de Nick Quarry ma série consacrée au privé Jake Barrow.

J'étais très, très prolifique... jeune et plein d'allant. Je crois même qu'une année j'ai écrit pas moins de 8 livres!

R-M. Oui, en 1958!

Martin Albert, le western vous intéressait-il en tant que genre littéraire, ou était-ce simplement un bon filon commercialement parlant ?

M.A. J'ai toujours aimé le western depuis ma plus tendre enfance, et les gens qui venaient louer des livres à mon père m'appelaient "Cow-boy", car ils connaissaient bien ma passion pour les westerns. J'ai toujours été un mordu de bons westerns et j'ai pris énormément de plaisir à en écrire.

0Mais il est très difficile de tout faire passer dans le western.

Dans les romans Policiers, romans de mystère, vous pouvez mettre tout ce que vous voulez : votre vie, les gens que vous connaissez, l'Histoire, la Politique, la vie en général.

Politique, psychologie, philosophie, tout passe dans ce type de littérature pourvu que votre histoire soit bonne et que vous sachiez maintenir l'intérêt.

Le western par contre est un genre très limité. Il nécessite une bonne histoire de départ : l'homme contre l'homme, l'homme contre la nature mais ne permet pas de développements complexes.

J'ai écrit des westerns avant et pendant ma Période hollywoodienne ; j'ai longtemps aimé le faire mais à la fin j'en ai eu assez car c'était pour moi être condamné à me répéter.

R.M. Quels auteurs de western vous ont le plus marqué ?

M.A. J'ai adoré étant enfant, et je continue de le faire, un vieil écrivain du nom de Max Brand.

Plus jeune que lui, Louis L'Amour m'a beaucoup plu.

Je n'ai pas lu de westerns récemment en partie parce que j'en étais lassé après en avoir écrit tellement moi-même!

R.M. Et Zane Grey, qui est très apprécié en France ?

M-A. Je ne l'aime pas du tout ! Je pense que c'est un auteur très surestimé

Les auteurs qui m'ont le plus marqué ont été Fenimore Cooper out a commencé avec lui - Jack London et Joseph Conrad.

Les deux premiers livres que mon ère m'a offerts étaient Kim de Kipling et Le dernier des Mohicans de Cooper.

J'ai dévoré ensuite toutes les aventures de Bas-de-Cuir, assez mal écrites du point de vue du style selon nos critères modernes, mais très fortes pour la peinture des milieux, des sentiments et des personnages Je me jetai ensuite dans Kipling, puis dans London et Conrad. 

R.M. Et pas Stevenson ?

M.A. Si, dans Stevenson aussi bien sûr!

Je l'ai lu et relu. L'an passé je relisais encore l'Ile au trésor. C'était ma vingtième lecture, au moins!

Tout ce que Stevenson a écrit est la perfection même et ses romans annoncent et préparent les romans de suspense.

R.M. Kipling, Stevenson, London, Conrad, tous ces écrivains ont beaucoup écrit sur la mer ; lorsqu'on lit vos romans, on est frappé des pages que vous-même vous lui consacrez.

Tony Rorne vit sur un bateau, Morgan, dans The Looters, est un homme de mer, vous-même vous avez été longtemps marin...

M.A. ... c'est un endroit merveilleux idéal ; c'est l'évasion totale, la Mer. Sans vouloir faire de mauvais jeu de mots je dirai que c'est une mère.

Bien sûr, il y a du travail sur mer il faut assurer la marche du bateau mais vous n'avez plus aucun souci, aucune responsabilité ne vient vous peser.

Chaque fois que j'avais un déboire d'ordre sentimental je m'embarquais.

Un jour le pétrolier sur lequel je  naviguais, mouilla à Galveston, au Texas, pour charger le pétrole et j'ai décidé d'en finir avec une situation peu claire.

Je me suis esquivé, sans remplir aucune formalité comme j'aurais dû le faire. C'était en quelque sorte, une espèce de désertion.

Quand vous avez agi de cette façon, il vous devient presque impossible de retrouver du travail comme marin.

Les syndicats sont contre vous, les propriétaires de bateaux aussi.

En agissant ainsi je me suis forcé à quitter la marine définitivement. C'était devenu une nécessité, sinon j'aurais passé ma vie à embarquer à chaque passage difficile!

A partir de ce jour, je sus qu'il me serait interdit de retravailler comme marin. Sans ma "désertion", j'aurais fait ça toute ma vie.

C'est bien que vous ayez remarqué cette tendance à la fuite en mer chez mes personnages. Je n'en étais pas conscient!

R.M. C'est peut-être le fruit de mon imagination, mais il me semble que souvent dans vos romans les "méchants" portent des noms allemands et en particulier celui de Dietrich. C'est le cas dans The Looters et dans The Gargoyle Conspiracy.

M.A. (qui rit) J'ai toujours eu des méchants Allemands dont le nom était Dietrich. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Mais j'ai aussi créé des personnages de gentils Allemands!

C'est amusant votre remarque!

R.M. A ma connaissance, vous aviez 3 pseudonymes : AI(bert) Conroy, Nick Quarry et Anthony Rome. Or, aujourd'hui, vous m'en apprenez deux autres : Ian Mac Alister et Mike Barone.

Pourquoi ces pseudonymes ? Est-ce par goût de la mystification ou correspondent-ils a des types différents de littératures ?

M.A. C'est tout cela, à la fois. Dans mes débuts j'étais très prolifique et j'éprouvai une véritable joie à mystifier mes proches, mes parents, mes amis. On parlait de livres, on disait "Avez-vous lu tel ou tel livre ?", quelqu'un pouvait avouer qu'il n'aimait pas un livre que j'avais écrit et moi, tout à coup, en parlant de l'auteur, je disais "C'est moi!".

Par ailleurs, je souhaitais qu'on ignore que j'étais écrivain, car, avant tout, j'avais besoin de communiquer avec les gens, de les écouter pour me servir de ce que j'en apprenais et beaucoup de gens, intimidés, ne se seraient plus confiés à moi, s'ils avaient appris qui j'étais.

Il y avait aussi une raison plus pratique : j'écrivais beaucoup plusieurs livres en même temps et de nature différente.

Quand je publiai The Road's End, je signai Albert Conroy. Mon livre suivant était un western, et désireux d'éviter toute confusion, je le signai Marvin H. Albert. Puis m'attaquant à une série, consacrée au privé Jake Barrow, je pris le nom de Nick Quarry.

Mon dernier pseudonyme important, Ian Mac Alister, a été choisi par mon éditeur pour des aventures à la Allistair Mac Lean. Vous voyez  pourquoi?

C'était une série très différente de ce que j'avais écrit jusqu'alors

Quant à Mike Barone, je ne le réutiliserai jamais. Je l'ai pris pour une novelisation que j'ai écrite pour un éditeur à qui je devais de l'argent. C'est un mauvais souvenir.

R.M. Mais, dans un cas précis, celui d'Anthony Rorne, il y a plus puisque le le pseudonyme choisi est aussi nom du héros.

Faut-il voir la une "private joke", ou un désir réel de s'identifier à un héros de roman ?

Hammett et J. Cores ont été privés, Wambaugh a été 14 ans dans la police...

M.A. ... en tout cas, à ce moment-là ce n'était pas conscient ; je cherchai tout simplement un nouveau pseudonyme!

Mais c'est vrai qu'il y a toujours eu chez moi un désir d'identification avec mes héros. Au XXe siècle, policiers, privés et écrivains sont de la même race, exactement la même. Ils ont les mêmes motivations, les mêmes désirs et si j'avais été flic ou privé je crois que mes aspirations auraient été les mêmes qu'en étant écrivain.

Que fait l'écrivain ? Il écoute les gens, essaye de comprendre ce qui arrive aux autres, les pourquoi des choses et le destin des êtres.

Que fait le privé ou le flic ? Il écoute les gens qu'il rencontre, leurs histoires, le bruit et la fureur, pour arriver à comprendre la raison de leurs actes.

Que ce soit dans un policier, dans un privé, dans un écrivain, il y a s'ils font bien leur métier, un romantique qui sommeille.

Mais, pour terminer, il n'y a aucun doute, j'ai éprouvé avant tout comme cet espion le désir de mystifier l'extraordinaire que l'on rencontre dans le Kim de Kipling, falot, discret, inconsistant, et qui se révèle en définitive, le plus  dangereux de tous.

R.M. Avez-vous écrit autre chose que des romans ?

M.A. Oui, j'ai écrit également des nouvelles quand j'étais dans la marine ; mais seules deux ou trois ont été publiées.

J'ai écrit également des ouvrages historiques comme Broadsides and Boarders, une histoire de la marine à voile ; ou The Divorce, ouvrage historique consacré au conflit Henry VIII - Catherine d'Aragon ; ou encore une biographie du célèbre explorateur, Ernest Shackleton, The Long White Road.

R.M. Il y a plus curieux dans votre bibliographie, c'est le titre Becoming a Mother, que vous avez écrit en collaboration avec Théodore Seidman

M.A. (qui s'esclaffe)C'est un livre que j'ai écrit avec  l'obstétricien qui a accouché ma femme, Théodore 

Roosevelt Seidman. Nous avons tous travaillé à ce livre pendant la grossesse de ma femme, avant la naissance de mon fils.

C'est un livre qui est réédité chaque année !

R.M. Vous avez écrit de nombreuses "novélisations". Ce genre, peu familier aux Français, vous parait-il un genre comme un autre ? N'est-il pas gênant de travailler sur un scénario, adaptant souvent lui-même un roman original ?

M.A. Je ne sais pas ce qu'il en est actuellement mais quand je faisais ce genre de travail c'était quelque chose de très intéressant.

Les éditeurs cherchaient des écrivains pour faire la novélisation de films à succès, ce qui faisait une publicité supplémentaire pour le film d'abord, puis par contre-coup pour le livre.

J'ai écrit un tas de novélisations de films très populaires et dans un article du New-York Time j'ai même été qualifié de "Roi de la Novélisation".

Ce travail me plaisait : j'allais vite et je n'étais pas gêné parce qu'en général je ne voyais pas le film. Je parcourais rapidement le script.

Il est possible de réussir quelque chose de bien dans l'art de la novélisation car ce qui est mauvais dans un film ne se retrouve par forcément dans une novélisation, de même qu'avec un bon roman on n'a pas toujours réalisé un bon film!

De plus, à l'époque, c'était un travail intéressant du point de vue financier car celui qui écrivait la novélisation touchait tous les droits.

Aujourd'hui encore je gagne de l'argent avec certaines de ces novélisations.

Chaque année m'arrivent des chèques du Japon ou d'Allemagne, où Pillow Talk (Confidences sur l'oreiller) est réédité régulièrement.

Ce ne serait plus possible actuellement.

C'était un drôle de boulot. J'ai été l'un des premiers à écrire des novélisations et l'un des premiers aussi à arrêter quand ça a cessé d'être bien payé!

R.M. Vous savez que certaines de vos novelisations sont très prisées en France et que François Guérif, grand spécialiste du roman noir, a qualifié de "superbe", celle que vous avez écrite à partir du film de Nicholas Ray : Party Girl.

M.A. Cela me fait très, très plaisir!

Je suis content d'entendre cela, car je mettais beaucoup de moi-même dans ces novélisations.

A cette époque je devais écrire très vite. Je crois me rappeler que j'ai écrit Party Girl (Pour rire en société) en 9 jours!

C'était de l'argent vite gagné si vous vous contentiez de suivre le script du scénario mais ce n'était pas ce que je faisais.

Je me suis toujours efforcé de mettre toute mon énergie, le meilleur de moi-même aussi bien dans une novélisation que dans un roman original.

D'ailleurs, les novélisations qui se contentent de suivre le scénario ligne à ligne laissent souvent à désirer.

Je pense pouvoir écrire sur n'importe quel sujet à condition d'en avoir envie et de ressentir ce que j'écris.

R.M. Marvin Albert, il y a un trou dans votre bibliographie de 1965 à 1972. Or votre dernier livre publié en 1965 s'intitulait The Divorce. Faut-il y voir un rapport de cause à effet ?

M.A. (qui rit de bon coeur) C'est une coïncidence. C'est vrai que 1965 c'est la date de mon premier divorce et celle aussi de mon livre consacré au divorce d'Henri VIII et Catherine d'Aragon!

Quel rapprochement!

Non le trou de 7 ans correspond à ma période hollywoodienne.

Pendant ces 7 ans, je n'ai pas écrit un seul livre, seulement des scénarii, ce qui n'a rien à voir !

Je n'arrivais plus à écrire.

Je me suis remarie. Je n'ai pas aimé Hollywood. Je n'ai pas aimé écrire des scénarii alors que j'avais longtemps cru que ce genre de travail me conviendrait car j'adorais le cinéma.

J'ai quitté Hollywood ; j'ai quitté ma seconde femme et je suis parti pour Rome où j'ai été incapable d'écrire une ligne pendant un an!

Il m'a fallu toute une année pour réapprendre à écrire un livre. J'avais un contrat avec un éditeur, car j'avais matière à une histoire, mais je ne pouvais pas écrire!

J'ai fini par y arriver et ce fut The Don Is Dead (Une couronne pour le Don).

Je suis venu vivre en France et c'est reparti  !

R.M. Marvin Albert, que pensez-vous des femmes ? Quand on lit vos romans, on s'aperçoit que très souvent vous mettez en scène des femmes énergiques, à la volonté trempée.

Par ailleurs ni Jake Barrow, ni Anthony Rome ne se montrent misogynes ou phallocrates contrairement à la plupart des privés de leur époque.

M.A. J'aime les femmes. J'aime les femmes fortes, au caractère affirmé. Ce sont les plus intéressantes.

Je préfère un tigre à un minou domestique.

Mais ce que vous me dites est surprenant car si j'en avais conscience pour mes derniers livres, il ne me semblait pas que c'était déjà vrai pour ceux du début!

R.M. Il y a quelques années vous avez commencé un cycle consacré a la Maffia, tant sous le nom d'Al Conroy (7 romans dont 4 traduits) que sous celui de Nick Quarry (3 romans dont 2 traduits). 

Ce sujet a été également celui de Mario Puzzo, de Don Pendleton, de Peter Mac Curtin, de Porrest V. Perrein et de bien d'autres.

Pourquoi cet intérêt pour la Maffia ?

M.A. Aujourd'hui n'importe quel Américain a pris conscience de ce problème crucial que constitue la Maffia. Les journaux ont éveillé les conscientes à se sujet.

Mais cela n'a pas toujours été le cas. Le livre de Puzzo, dont le succès a été considérable, a fait le tour des éditeurs avant d'être accepté à la 9e porte. Personne n'aimait ce sujet et pourtant ce fut un succès foudroyant.

Pendant que je travaillais à Hollywood, j'ai été amené à rencontrer des gens qui avaient des liens avec la Maffia ou qui étaient des maffiosi eux-mêmes. A Miami, puis à New-York, Ça a continué!

J'ai voulu montrer alors leurs figures sous toutes leurs facettes et dans toute leur horreur!

R.M. Comment avez-vous travaillé pour préparer ces romans ? Vous êtes- vous servi de faits réels ?

Il me semble en effet que le gang de maffiosi déguisés en agents fédéraux, qui en élimine un autre dans Death Grip (Comme il y va), peut faire penser à celui qui en Septembre 1931 élimina sur l'ordre de Lucky Luciano, son rival Salvatore Maranzono.

M.A. C'est un fait ; et pour The Don Is Dead (Une couronne pour le Don) je me suis inspiré d'un épisode de la guerre des gangs qui s'était déroulée à Brooklyn.

J'ai lu toutes sortes de livres, d'articles ; j'ai entendu des témoignages de policiers, des confidences de maffiosi... et puis il me reste ma part d'esprit créateur

R.M. Contrairement à toute une tradition qui confond sentiments anti-Maffia et Italianophobie, vous n'apparaissez pas comme anti-italien. Les personnages de Gianni Morini et de Carmine Ponnunzio en témoignent.

Vous écrivez même quelque part que l'immense majorité des Italiens est contre la Maffia.

M.A. Le problème de l'immigration italienne est celui de toute immigration - A la première vague de n'importe quel groupe ethnique ou linguistique se posent de terribles problèmes d'intégration. Vous savez on parle de maffia italienne, mais, même si le mot est impropre on peut dire qu'il y a eu une maffia juive et une maffia irlandaise.

Après les premières vagues d'immigration les choses se tassent ; les enfants, scolarisés, deviennent américains, sont assimilés et se dirigent vers des métiers Il normaux".

Le gangstérisme organisé se développe dans la pauvreté et actuellement il est particulièrement puissant dans la communauté noire parce que c'est la plus pauvre, la plus rejetée.

Il est par conséquent aberrant de s'en prendre à toute une communauté sous prétexte qu'un tel problème existe.

R.M. Un cycle comme celui de Soldato, avec ses 7 volumes, ne vous semble-t-il pas périlleux pour vous dans la mesure où il entraîne répétitions et invraisemblances ?

M.A. C'est vrai. C'est pour cette raison qu'en principe mes séries ne dépassent pas 5 romans.

Mais en général ce n'est pas très grave car peu de gens lisent tous les volumes d'une série et par conséquent ils n'ont pas la même réaction que vous.

Ce qui est plus ennuyeux c'est que moi je connais mes livres - rires - et que j'ai la même réaction !

R.M. Avez-vous lu Recoil (Poursuite) de Brian Gardfield ? Ecrit après Soldato, il présente pas mal de points communs avec lui.

M.A. Non, je ne l'ai pas lu. Mais ces choses-là n'ont rien d'étonnant et il ne faut pas parler de plagiat.

Peut-être Gardfield a-t-il lu Soldato ; peut-être lui et moi avons-nous lu le même livre ou le même récit dans les journaux!

Prenez Tony Rome : il vit en Floride, sur un bateau. Ai-je été influencé par le Travis Mc Gee de John Dann Mac Donald ou est-ce le contraire ? *

Quelquefois tout simplement une chose est "dans l'air". 

Il y a quelque temps j'ai eu une idée de roman et puis j'ai fini par la laisser tomber. L'autre jour, à Paris, je vais voir New-york 1997 : c'était mon idée !  Personne n'avait pu lire mes pensées ; mais tous autant que nous sommes, écrivains, journalistes, cinéastes, nous lisons énormément, des journaux, des revues, des romans et nous voyons beaucoup de films!

R.M. Dans plusieurs romans revient le thème de l'homme - ou la femme, ou les deux ! errant dans un labyrinthe, un tunnel, un souterrain. C'est le cas dans Mr Lucky (Monsieur la Veine), Soldato (Soldato), No Place 'fo Hell (Le totem tue).

Est-ce un simple ressort dramatique ou quelque chose de plus profond ?

M.A. Regardez!

(Marvin Albert me tend les épreuves de son dernier roman The Medusa Complex. A la page qu'il corrigeait lorsque je suis arrivé, il était justement question de souterrain et quand je partirai tout à l'heure, je remarquerai sur une table un titre anglais consacré aux tunnels, souterrains et autres grottes !) 

J'ai toujours été impressionné par tout ce qui est tunnels, grottes naturelles ou artificielles, souterrains...

Tout un univers mystérieux et fascinant!

Xenia Klar : ... Pourtant tu n'as jamais voulu visiter les catacombes à Paris !

M.A. Je n'ai pas besoin de les visiter! Je les connais mieux que si je les que je les ai avais visitées parce je les ai découvertes avec le plus merveilleux des guides, Victor Hugo!

Je les aime mieux ainsi. Il est des voyages qu'il ne faut faire qu'en imagination!

Vous savez, j'ai arrêté d'écrire des westerns pendant 4 ans, après mon premier voyage dans l'Ouest !

Après avoir vu l'Ouest tel qu'il est, je n'arrivais plus à faire travailler mon imagination!

Mais, pour en revenir à votre question, elle est très intéressante curieux, tout ça non.? (Rire général).

R.M. Connaissez-vous et fréquentez-uous d'autres écrivains ?

M.A. Les écrivains ne recherchent pas souvent la compagnie des autres écrivains.

Dans le temps, je fréquentais les réunions du Mystery Writers of America (M.W.A.) mais c'est assez gênant car vous discutez boulot avec d'autres écrivains et vous avez toujours peur de voler une idée... ou qu'on vous en vole une.

Le seul écrivain que je fréquentais - parce qu'il était mon voisin quand je vivais à New-York - était Steve Marlowe.

Encore évitions-nous de parler métier. Nous nous contentions de jouer au tennis ensemble à trois heures.

Il disait : "J'ai fait mes 8 pages " et je répondais : "Je n'ai rien écrit, peut-être après le tennis... " En fait j'écris beaucoup la nuit.

En réalité, j'évite tant que je le peux les autres écrivains. (Rires).

R.M. Quels sont les écrivains "hard-boiled" qui vous ont le plus marqué ou que vous appréciez particulièrement ?

M.A. William Peter Mc Guivern a été pour moi un modèle. Quand j'ai commencé à écrire je voulais faire du MC Guivern. The Big Heat (Coup de torchon), Rogue Cop (Quand les poulets ont des dents), Odds Against Tomorrow (Le coup de l'escalier) furent autant de révélations pour moi, à cause de la passion qui les traversait.

M'a influencé aussi le trio de base Hammett-Chandler-Ross Mac Donald ; surtout Mac Donald avec son personnage de Lew Archer.

A l'heure actuelle, j'aime beaucoup Nicolas Freeling, qui, bien qu'Anglais, me semble terriblement Américain.

Ah, j'oubliais, parmi les écrivains que j'aimais - beaucoup : Wade Miller, qui est très bon ; William Campbell Gault, un romancier solide, et Peter Rabe. J'ignore ce qu'il est devenu mais j'aimais beaucoup l'atmosphère d'étrangeté de nombre de ses romans.

J'ai également subi une influence plus pittoresque, celle d'un écrivain étrange, ancien journaliste et ancien détenu.

C'était un journaliste qui écrivait des articles sur un gangster qu'il avait surnommé le "bandit chic" ; jusqu au jour où l'on a découvert que le "bandit chic" n'était autre que lui-même. Il a été alors condamné à 8 ans de prison. Il s'est mis à écrire des romans, activité qu'il a poursuivie après son séjour à l'ombre.

J'étais allé l'interviewer.

R.M. Marvin Albert, il y ci trois écrivains que tous les amateurs de romans noirs placent très haut en France, et qui ne jouissent pas d'une renommée aussi flatteuse aux Etats-Unis. Ce sont Horace Mc Coy, Jim Thompson et David Goodis. Les avez-vous lus et que pensez-vous e leurs oeuvres ?

M.A. Encore un oubli de ma part Mc Coy, un de mes maîtres, un immense écrivain.

Mais, vous savez, on lui voue un grand culte aux U.S.A. en ce moment. Il n'est pas oublié du tout!

C'est vraiment un écrivain de tout premier plan

Quant à Jim Thompson, c'est vrai qu'il est moins apprécié aux U.S.A. qu'en France, mais cela dit, il a quand même de nombreux admirateurs. Je le trouve très intéressant mais pour moi il est moins important que MC Coy et Goodis.

Goodis est passionnant. J'ai été en classe avec son jeune frère et bien que je n'aie pas connu David Goodis personnellement, il était pour moi un symbole, la preuve vivante qu'on pouvait vivre du métier d'écrivain.

A l'époque où j'ai commencé à écrire et un peu avant, Goodis était populaire aux U.S.A. Il était publié par Gold Medal Books qui allait devenir mon éditeur.

C'était un maître écrivain mais il n'a pas beaucoup écrit.

Il était très malade et il est mort assez jeune.

R.M. Savez-vous qu'il a quand même 15 romans traduits en français ?

M.A. Je ne savais qu'il avait écrit autant de titres. Celui qui est le plus connu est celui dont on a tiré le film Shoot The Piano Player (Tirez sur le pianiste), qui se passe à Philadelphie, comme la plupart de ses autres livres.

A propos de femmes, personne n'a été aussi obsédé par les femmes fortes. Il était littéralement fasciné par elles. Les femmes qu'il a eues dans sa vie étaient grosses, grandes ; elles pouvaient rosser la plupart dés hommes et on peut trouver une femme semblable dans presque tous ses livres.

Juste avant que je commence à écrire il a fait un livre qui s'intitulait Behold The Woman et il avait à cette époque une femme qui se battait avec tout le monde.

Ils se saoulaient ensemble et finissaient par se battre... Il est regrettable qu'il ne soit plus lu aujourd'hui aux U.S.A., car, à mes yeux, c'est l'un des plus grands.

Ce qu'il écrit est étrange ; il était fasciné par la mort, par la lente agonie des êtres et la sienne propre ou celle du pianiste.

C'était un être très sensible et très désespéré, ce qui explique peut-être la désaffection du public à son égard avec le fait aussi que les gens sont sollicités de toutes parts par le flot des nouveautés.

Oui Mc Coy et Goodis sont des maîtres. Ils ont relativement peu écrit mais ce qu'ils ont écrit est essentiel !

Ah, Goodis, un mélange de tristesse désespérée et calme à la fois et d'amour fou, une agonie lente et romantique!

(Marvin Albert refait le geste d'Edward Webster Lynn à la fin de Down There - Shoot The Piano Player (Tirez sur le pianiste).

C'était un homme désespérément seul!

R.M. Marvin Albert, vous avez écrit de nombreux westerns et encore plus de romans noirs. Il semble à présent que vous ayez choisi de vous consacrera, à des romans-fleuves mi-espionnage mi-conflits internationaux.

Est-ce le cas pour le livre auquel vous mettez la dernière main ?

M.A. Certainement ; c'est une aventure d'espionnage et de complots internationaux, The Medusa Complex, et le personnage principal en est une femme.

R.M. Est-ce à dire que vos admirateurs ne doivent plus espérer vous voir écrire de romans noirs ?

M.A. Bien sûr que si!

Mais tout ce que j'écris est à la fois thriller, suspens, espionnage et roman noir. Ce que vous voulez, je crois, c'est parler plus précisément d'aventures policières se déroulant aux U.S.A. ; à New-York, à Miami, à Philadelphie ?

J'ai arrêté d'écrire de tels romans parce qu'à un certain moment il m'était impossible de me renouveler.

Tout ce que j'aurais pu écrire était du déjà lu.

Quand je suis arrivé en Europe, j'ai été fasciné car tout était nouveau pour moi.

Si j'écris un nouveau roman noir, il se passera certainement à Washington, ville que je ne connaissais pas et qui m'a beaucoup impressionné, comme Miami l'avait fait au moment de Tony Rome.

R.M. Nous ne voulons pas rabaisser les qualités de The Gargoyle Conspiracy (L'Invité), qui vous a valu l'Edgar 1976 des Mystery Writers of America, mais pour nous, Français, ce qui en fait l'intérêt c'est l'intrigue et l'habileté avec laquelle l'enquête est menée. Tous les détails quasi-touristiques sur la région de Nice nous paraissent beaucoup moins intéressants.

M.A. Bien sûr, lorsque j'écris "Nice est un port de la Méditerranée..." ça intéresse beaucoup plus le lecteur américain que le lecteur français!

Mais la réciproque est vraie aussi : si je situe l'action de mes romans à Broadway ou à Miami, les Français seront beaucoup plus intéressés que mes compatriotes !

Le lecteur a besoin d'être dépaysé, transporté dans un autre monde qui le fascine, le surprenne, quelquefois lui fasse peur... et l'écrivain aussi!

R.M. Il était d'ailleurs en partie faux de ma part d'affirmer que vous commenciez un cycle espionnage-aventures internationales, car il y avait déjà eu bien avant The Looters (Estouffade à la Caraibe)!

M.A. Bien sûr ! Je ne crois pas avoir commencé un nouveau cycle. Quand j'ai écrit The Looters, j'avais voyagé à Cuba, à la Jamaïque, dans de petites îles et j'ai eu envie de mettre un peu de ces voyages, de cet exotisme, dans un livre.

C'était un roman de suspense et d'aventures comme l'est aussi à mes yeux The Gargoyle Conspiracy.

Nous avons tous besoin d'un Ailleurs ; c'est ce qui explique en partie le succès de la Science-Fiction.

R.M. A Propos de Science-fiction, en avez-vous écrit vous-même ?

M.A. Non ; j'en lis mais n'en écris Pas moi-même.

Vous savez qu'Asimov a transposé certaines histoires policières en histoires de science-fiction et qu'il y a un robot détective dans Les fruits du soleil ?

R.M. Marvin Albert, à plusieurs reprises, vous avez prononcé le mot romantique et vous êtes présenté comme tel.

Dans The Dark Goddess, vous citez Hugo ; tout à l'heure Xénia évoquait votre amour pour Dumas. De plus vous vivez en France depuis 9 ans...

M.A. J'étais fou de Dumas quand j'étais gosse et je voue un véritable culte à Hugo que je n'ai réellement apprécié que plus tard, auteur merveilleux et terrible à la fois qui influence ma vie depuis plus de 10ans.

Vous voyez ce mur derrière moi, eh bien, j'y ai eu très longtemps une reproduction de photographie de Hugo, prise à Guernesey, pendant son exil.

J'aime beaucoup Balzac, surtout Splendeur et Misère des Courtisanes, et cette figure si haute en couleur qu'est Vautrin.

J'aime bien Pierre Schoendorfer également et dans un registre très différent Colette, avec qui je n'ai aucun point commun et dont le style me séduit pourtant comme aucun autre.

Il y a aussi Simenon. Il m'a beaucoup impressionné.

Je l'ai rencontré aux U.S.A. et j'ai passé une journée avec lui. Il était très monté contre l'es U.S.A. parce qu'on ne l'y comprenait pas et qu'on ne l'appréciait pas à sa juste valeur.

Il était fou furieux à cause d'un article de l'Atlantic Monthly où on le mettait sur le même plan que Mickey Spillane!

J'ai une grande admiration pour lui!

R.M. Marvin Albert, l'image que vous donnez des U. S.A. est à la fois terrible et terrifiante pour le lecteur français : la police est corrompue, l'innocence bafouée, le sadisme monnaie courante, l'argent roi. C'est partout et toujours la même histoire!

Ne craignez- vous pas de présenter votre pays sous des couleurs bien peu favorables ?

M.A. Ce n'est pas une image, c'est la vérité toute nue.

Les Américains aiment bien présenter une vision apocalyptique de leur pays! (rires),

Chacun sait que ce genre de choses arrive partout mais en Amérique on le reconnaît et les journalistes américains sont les premiers à dénoncer cet état de choses.

il y a des affaires tout aussi graves en France, mais elles sont beaucoup mieux cachées et il est beaucoup plus difficile aux journalistes d'en dévoiler les dessous.

Quand j'étais journaliste, je pouvais prendre mon téléphone, appeler le maire de Philadelphie et lui poser des questions embarrassantes..

Est-ce aussi facile pour un journaliste en France ?

De toutes façons, les gens aiment qu'on leur présente le mauvais côté des choses, comme ils aiment qu'on leur fasse peur.

Vous voulez que je vous raconte une ou deux histoires ? Vous allez vous promener avec votre petite soeur dans les bois ; vous rencontrez une gentille petite femme qui vous reçoit chez elle, vous met au four, vous fait cuire et se met en devoir de vous manger!

Ou bien vous décidez d'aller voir votre grand-mère qui habite une petite maisonnette au fond des bois. Et ce n'est pas votre grand-mère, c'est un loup et il a tôt fait de vous croquer ! (rires).

R.M. Vous répondez par une boutade. Ce que je voulais savoir c'est si vous ne considérez pas qu'en dehors de gens comme Spillane, pour qui seuls sadisme et violence comptent, vous-même et un certain nombre d'autres écrivains, vous êtes une sorte de Muckrakers modernes, et que 50 ou 60 ans après eux vous jouez en quelque sorte le même rôle que les London, Dreiser, Norris, Sinclair ou Garland de l'époque ?

M.A. Vous avez tout à fait raison d'employer ce terme de "muckrakers". Je suis aussi un "muckraker ". C'est là toute la différence entre écrire des westerns et écrire des romans noirs.

Vous lisez les journaux, vous y voyez mille infamies.

Les pompiers viennent arrêter le feu chez vous et quand ils repartent le feu est éteint mais la moitié de ce que vous aviez a disparu.

J'ai entendu parler d'un jeune homme, soupçonné d'avoir voulu forcer la portière d'une voiture, et jeté en prison avec de véritables criminels. Il s'est pendu dans sa cellule.

Vous lisez ce genre de choses et vous sentez qu'il faut le clamer à tous les échos, le dénoncer publiquement.

Vous en faites le sujet d'un livre mais tout le monde vous dit la même chose : nous le savons déjà que le monde est corrompu, que le gouvernement est pourri, que la police est pourrie, que la mairie est pourrie... même les gangsters sont pourris, alors à quoi ça sert!

Par contre, si vous dénoncez tout cela par le biais d'un roman noir, avec une bonne histoire solide, que vous sachiez susciter et garder l'intérêt de vos lecteurs, alors vous pouvez faire passer votre indignation et la dénonciation n'en sera que plus forte !

Rappelons-nous ce que disait Georges-Bernard Shaw à quelqu'un qui voulait écrire une pièce politique : "N'écrivez pas une pièce politique. Personne ne s'y intéressera. Ecrivez une pièce qui fasse rire les gens. Quand ils riront, parlez-leur politique mais rappelez-vous qu'il faut qu'ils rient avant ".

Oui, muckraker, c'est le mot qui convient : John Ross Mac Donald, Joe Gores, moi-même et beaucoup d'autres, nous sommes des muckrakers.

En somme, à notre manière, nous sommes des écrivains engagés...

 

Saint-Laurent d'Eze 05/09/1981

Propos recueillis et traduits par Roger Martin