Voyage dans une vie : Giorgio Scerbanenco 

(Extraits de son journal)

Ma vie n'est pas un roman. J'ai écrit un nombre considérable de romans, mais même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais pas raconter d'histoires romancées sur mon compte. Ma vie est un voyage très modeste, dénuée des panoramas spectaculaires que l'on peut admirer de la fenêtre d'un train. Un peu plus intéressants peuvent être les arrêts principaux, les étapes plus graves. Ceux et celles qui autorisent à comprendre quelque chose de plus à notre destin d'hommes et de femmes, du pourquoi nous nous aimons ou nous détestons. Du pourquoi, en quelque sorte, nous traversons notre existence comme un voyage. Dans ce sens-là, alors, toute vie est un roman. La mienne y compris.

Octobre 43

Je m'étais mis en route vers les dix heures du soir avec un ami rencontré trois heures auparavant. Il avait en poche un gros revolver et répétait qu'il ne se ferait pas capturer. Après deux bonnes heures d'ascension, nous étions parvenus à mi-montagne et il commença à pleuvoir. Nous ne voyions plus rien. L'ami m'avait affirmé connaître le chemin, mais, maintenant, il s'arrêtait, -ne sachant plus se diriger. Nous restâmes debout, immobiles sous l'orage, dans le noir le plus complet, au milieu de la montagne, hors de tout sentier qui aurait pu nous guider. Je n'avais pas peur, trop fier de fuir les Allemands. Puis, quand je sentis la pluie, qui avait déjà traversé ma veste, ma chemise, mon tricot de corps, courir en ruisseaux sur ma peau nue, je dis: "Allons-y."

Nous marchâmes à tâtons, cherchant toujours à grimper au lieu de descendre, parce qu'en montant nous finirions bien par atteindre la frontière suisse. Il continuait de pleuvoir et nous étions comme deux aveugles escaladant une paroi. Je portais un élégant complet de couleur grise, un faux-col, une cravate et un petit sac d'affaires avec, à l'intérieur, une centaine de feuillets de mon nouveau roman. Un roman d'amour. J'avais continué à l'écrire jusqu'à l'avant-veille de mon départ. C'était la guerre, les bombardements, les Allemands qui déferlaient de toutes parts telles les punaises sur le lit où je dormais quelques années auparavant dans l'auberge populaire, et moi, j'écrivais des romans d'amour avec des femmes douces, des hommes forts et loyaux, un peu d'agressivité, mais beaucoup de tendresse, trop de tendresse...

C'est pourquoi, sous cette pluie à verse, au milieu de ces monts, ridiculement vêtu en citadin dans un endroit qui nécessitait brodequins et anorak, je me fis l'effet d'un idiot avec ce roman que je portais dans la serviette, tellement irréel, si invraisemblable et douceâtre. Le monde n'était pas fait des femmes que j'y décrivais, de leurs stupides sentiments, de ces mièvreries. Il était là, le monde, avec cette pluie, cette fuite et les Allemands tout autour de nous qui, peut-être, allaient nous tomber dessus avant que nous ayons eu le temps de gagner notre salut en Suisse.

A l'aube, la pluie cessa. Le soleil d'octobre, avare de ses rayons, nous sécha lentement. Nous étions encore loin de la frontière et nous tournions autour de la cime du Zeda sans trouver le juste chemin, sans voir le moindre village, ni le moindre vivant. Et moi, avec ma serviette d'expert-comptable et, dedans, mon roman d'amour. Quel crétin ! Je marchais et disais : quel crétin !

Nous rencontrâmes un paysan. Ou plutôt c'est lui qui nous vit de loin et comprit que nous fuyions vers la Suisse. Qui sait combien en avait-il vu passer depuis septembre ? Et il se détourna pour nous éviter. Maintenant nous descendions. Mon compagnon au revolver disait que la frontière était proche - verts flancs de montagne au soleil tout scintillants de pluie. Sur un sentier, nous croisâmes un douanier. Nous l'aperçûmes de loin. Mon ami dit: " Je le descends. " Et qui sait pourquoi ce " le " en question tenait la main près de la poche où se trouvait son revolver ? Le douanier s'approcha de nous, sourit, nous dépassa sans rien dire et poursuivit sa route. Puis le chemin que nous parcourions se changea en sentier muletier. Quel crétin, continuai-je de songer de temps à autre, passant ma serviette avec le roman d'une main à l'autre. Pourquoi ne pas la jeter ? Je me fatiguais encore à la porter, cette serviette pleine de feuilles remplies d'idioties. La vie était ainsi faite : guerre, fatigue, fuite, amertume, et il n'existait rien de tout cela dans mes romans.

Au bout des tourniquets du sentier muletier, on aperçut des maisons. " S'il y a des Allemands, il vaut mieux se tenir éloigné ", dit mon compagnon. Nous marchions depuis quatorze heures, sans dormir et, même lui, plus robuste que moi, était émoussé. "Sortons du sentier ", dis-je. Nous étions sur le point de nous fondre dans les taillis, comme bêtes traquées, quand mon ami dit: "Je vois une paysanne."

Je ne me souviens plus à quoi elle ressemblait. Pas jeune, en tout cas. La trentaine ou davantage. Elle était en haillons, le sein plat sous une chemisette d'un blanc sale. Elle nous dévisagea. Elle devait avoir de petits yeux parce que je ne me les rappelle pas, un visage abîmé et insignifiant dont il ne me revient aucun trait particulier. De la main, elle nous fit un signe curieux, comme si elle avait voulu nous recueillir tous les deux avec une énorme cuiller. Nous ne comprîmes pas. Mon compagnon demanda: " La Suisse, c'est par où ? "

Elle posa un doigt sur ses lèvres puis nous indiqua le taillis. Nous comprîmes aussitôt. D'instinct, dans une brusque détente, nous nous ruâmes dans les hauts arbustes, nous laissant rouler tels des corps morts, moi avec ma stupide serviette et mon stupide roman. Au fond d'une sorte de fossé, ensevelis dans l'épineuse flore du sous-bois, nous restâmes à attendre, sans respirer. Après quelques minutes, comme dans un film, nous entendîmes les godillots des soldats cogner sur les pierres du sentier muletier. Après quoi, nous entendîmes un soldat s'adresser en italien à cette femme que nous avions laissée là-haut. Je ne peux me souvenir des paroles. Seul me reste le ton germanique de la voix. Puis le silence.

C'était presque le crépuscule quand nous trouvâmes le courage de bouger. J'avais toujours ma serviette, mais maintenant je me rappelais la paysanne, son curieux geste de la main, comme si elle avait voulu nous recueillir avec une cuiller, et il me semblait comprendre. Elle avait reproduit le même geste qu'elle adressait aux poussins pour les mettre en sûreté, dans le poulailler, avec les couveuses. Je n'étais pas certain, mais elle savait que les Allemands n'étaient pas loin derrière et, elle avait eu pour nous, des inconnus, la même instinctive tendresse féminine, maternelle, protectrice qu'à l'égard des poussins et de toutes les créatures vivantes.

Je changeai ma sacoche de main, continuant à marcher, rendu à bout, mais sachant désormais que la vraie réalité n'était pas cette fuite, cette guerre, cet inexorable danger de mort, mais bien ce qui était écrit dans mon roman et dans tant d'autres romans de nombre d'auteurs qui, comme moi, écrivaient sur de tendres femmes et de tendres sentiments. Les guerres passaient, revenaient et repassaient à nouveau, mais les femmes - jusqu'à la plus humble des paysannes auraient toujours ce geste d'instinctive tendresse féminine qui sauverait n'importe laquelle des créatures vivantes en danger ou qui solliciterait une aide. 

A l'aube, deux policiers suisses nous recueillirent avant que nous ne nous écroulions par terre. Ils nous emmenèrent dans une sorte de ferme où arriva un officier.

- Vous êtes armé ? me demanda-t-il en lorgnant sur la sacoche que je tenais à deux mains.

- Non, répondis-je.

Il ne me crut pas et ordonna au soldat d'en vérifier le contenu.

- C'est un de mes romans, dis-je. Je suis écrivain.

L'officier suisse haussa les épaules. Quelle sottise, dut-il songer. Un roman dans un pareil moment !

Mais moi, désormais, je savais que ces sottises constituaient les seules choses réelles de la vie, celles qui étaient écrites dans mon livre et dans tant d'autres livres comme le mien. Le sot, peut-être, était-ce lui-même, qui me demandait si j'étais armé et qui voyait dans chaque semblable un ennemi alors que la paysanne de la veille avait bougé la main avec ce geste étrange, comme si elle avait voulu nous recueillir pour nous mettre en lieu sûr.

 

Visite militaire

Je suis né en Russie. Mon père était russe et ma mère romaine. A l'âge de six mois, ma mère me ramena en Italie où je grandis. Ma langue maternelle fut l'italien et je n'ai jamais plus su parler une autre langue. Vers dix-huit ans, je devins étranger, ici même à Milan. Jusqu'alors, j'avais vécu à Rome, avec mes cousines. Je parlais romain, comme elles, et elles sentaient bien que j'étais italien. Ma mère était leur tante et nous disions les mêmes gros mots. Mes cousines étaient belles et terribles, sauf une - Fernanda - qui était très gentille, mais qui mourut. Ce fut ma première confrontation avec la mort, mais j'étais trop jeune et les enfants ne comprennent pas la mort. Je comptais beaucoup d'oncles et de grands-parents maternels et eux aussi savaient que j'étais italien. Pour eux, Scerbanenco était un nom semblable à Fontanesi ou Brambilla. Pour moi, également. Mon père avait été fusillé par les bolcheviks en Russie, mais de la façon dont j'en entendais parler par ma mère, mes oncles ou mes grands-parents, il semblait lui aussi être italien. Plus tard, j'ai appris que les Ukrainiens - et mon père en était un - sont les Latins de la Russie. Mais alors, je l'avais su d'instinct, sans même y penser.

A l'improviste, à peine arrivé à Milan, vers dix-huit ans, je devins un étranger. Hors de ma famille, dans une ville où personne ne me connaissait, seul, me restait mon nom : Vladimir Scerbanenko. " Vous êtes russe ? " Je demeurais indécis. Commençais à expliquer, inquiet - je suis né en Russie, mais je n'y suis resté que six mois et ma mère est italienne. Gentiment, ils faisaient tous mine de comprendre, mais je sentais bien qu'ils ne comprenaient pas et j'éprouvais une peine obscure qui m'a toujours poursuivi et me poursuit encore. Ils trouvaient que j'avais le type slave, tellement grand, longiligne, avec ce profil et ce nez. Moi, j'aurais voulu leur expliquer que mes oncles de Rome et ma mère étaient comme ça, grands comme moi, avec ce même profil et ce même nez, que nous ressemblions tous à notre grand-mère maternelle, mais j'étais timide et m'exprimais confusément. Plus tard, je trouvai même un type de gauche qui me demanda sèchement si j'avais honte d'être russe étant donné que je m'appliquais tant et plus à expliquer que j'étais italien. Je lui aurais volontiers enfoncé la tête dans un tiroir que j'aurais refermé avec force, parce que ce type-là comprenait encore moins que les autres.

Au début, j'étais très étranger pour tout le monde, puis je le devins un peu moins, mais il en resta toujours quelque chose. Je supprimai le k de Scerbanenko et devins Scerbanenco. Cela parce que la lettre k est une stupidité qui imite la graphie française et anglaise des noms étrangers. En italien, le son k est identique au c dur et, conséquemment, il n'est nul besoin d'écrire avec un k. Je supprimai également Vladimir au profit de mon second prénom: Giorgio. Mais cela ne servit pas. Je demeurais toujours un peu étranger, un peu moins au fur et à mesure qu'on me connaissait, mais toujours un peu, malgré tout. Et c'est une triste sensations

Puis, un jour, on me convoqua pour la visite militaire. J'avais peur. On m'avait raconté que les soldats se jouaient de sales tours et je craignais un peu ces sales tours, parce que j'étais persuadé qu'ils me les auraient tous faits. A la caserne, ils nous réunirent tous dans une grande pièce. Nous étions une trentaine, dans l'aube froide. Ils nous firent mettre complètement nus et rester là à attendre la commission de réforme. Le seul à être demeuré habillé était le carabinier chargé de notre surveillance. Nous étions debout à taper des pieds par terre, à cause du froid. D'aucuns avaient un peu honte. Puis on rit. Un jeune type, m'entendant parler, me dévisagea, perplexe. "Tu es romain ?" me demanda-t-il. J'étais depuis peu à Milan et j'avais conservé l'accent de ma langue maternelle. J'allais lui expliquer, comme d'habitude, que j'étais né en Russie de père russe et de mère romaine, avec la même obscure sensation de souffrance, mais sans doute quand on se retrouve comme ça, nu au milieu de tant de gens, on ne peut pas tergiverser. " Oui, dis-je, c'est vrai. Je suis romain. "

Il l'était, lui aussi. " Toi, ils te réformeront. T'as de la chance d'être aussi maigre. "

Nous commençâmes à parler. Je ne sais plus de quoi, mais j'insistais sur mon accent romain, heureux qu'il me considérât comme son semblable.

Plus tard, jamais plus personne ne me procura une telle joie, car ce garçon fut le premier à m'apporter l'espoir que peut-être, un jour, les autres comprendraient que j'étais vraiment des leurs.

 

Ma mère

Ma mère se tenait à deux ou trois mètres derrière moi, tenant un bout de tronc d'arbre. Moi, je marchais devant et tenais l'autre bout de ce grand tronc que nous transportions à la maison. Nous revenions des magasins d'approvisionnements militaires qui se situaient à plusieurs kilomètres en dehors de la ville, près d'une forêt, et où l'on nous fournissait le bois pour le poêle ainsi que des haricots, du millet et des pommes de terre gelées.

Nous étions à Odessa, en 1921. Ma mère avait quitté l'Italie et m'avait emmené avec elle, à la recherche de mon père dont nous n'avions plus de nouvelles depuis la révolution. A Kiev, ma mère avait appris que son mari avait été fusillé par les rouges. Il était professeur de latin et de grec. Comme tous les fonctionnaires de l'Etat russe d'alors, il portait un uniforme et, en le fusillant, C'est l'Etat que les étudiants rouges avaient voulu tuer. Je me souviens d'une photographie de mon père. J'étais fier d'avoir un père professeur, en uniforme. A Rome, je l'attendais avec impatience, et maman me répétait qu'il aurait vite fait d'arriver de Russie si la révolution ne le retenait là-bas. Alors ma mère, m'emmenant avec elle, avait traversé une Europe encore toute bouleversée par la première guerre mondiale et avait réussi à atteindre Kiev où elle avait appris la mort de mon père.

Maintenant, nous regagnions l'Italie. A Odessa, il y avait trois bateaux venus de la Péninsule pour rapatrier les Italiens fuyant la révolution. Et la révolution encerclait Odessa. La ville était tenue par les blancs ou par les rouges, j'étais bien trop jeune pour m'intéresser à tout ça, mais il y avait des militaires, la guerre, et même un enfant de mon age comprenait vite cela. Tous les magasins étaient fermés. Les routes totalement désertes. Quelquefois, on entendait tirer. De temps à autre, passaient d'interminables colonnes de soldats. Et il y avait aussi la famine. Une fois de temps en temps, on allait se ravitailler en vivres, près du bois, chez les militaires. Et ce jour-là, ma mère et moi, revenions à la maison avec le tronc d'arbre, le petit sac de haricots et de millet. La " maison " était une espèce de grosse caserne où étaient cantonnés des réfugiés de toutes les nationalités, en provenance de tous les coins de la Russie et, comme toujours, au milieu de cette misère, de cette souffrance et de cette peur, nous nous détestions les uns les autres. Bien que je fusse très jeune on m'enseigna d'emblée la haine. Dans la misérable cour, recouverte de neige, il y avait des gosses qui m'appelaient " Italianskii svinia ", cochon d'Italiens et moi, je leur retournais le peu d'insultes que j'avais apprises : " glupoï ", crétin, ou " iddikcciort ", va te faire foutre, mais ces mots étaient encore trop caressants et je finissais toujours par m'enfuir vers ma mère, hurlant les plus vulgaires insanités que je connaissais en romain.

Dans la grande caserne, chaque famille - même celles de cinq à six personnes - disposait d'une seule pièce. A nous deux, ma mère et moi, nous étions à l'aise. Nous n'avions ni eau ni électricité. Nous faisions fondre la neige pour obtenir de l'eau et pour l'éclairage, ma mère se servait d'un verre dans lequel elle versait un fond d'huile, puis, elle prenait un fil de laine qu'elle doublait et redoublait en l'enroulant avant de le pincer dans une épingle à cheveux qu'elle posait en travers du verre. Le fil, baignant dans l'huile, faisait office de mèche et il suffisait d'allumer. Ma mère m'apprit comment faire et, après, c'est moi qui m'occupais de ce travail.

Une seule pièce, dans toute cette énorme caserne, était éclairée à l'électricité et, aujourd'hui encore, il m'arrive de me demander: si courant il y avait, pourquoi n'éclairait-on pas également les autres pièces ?

Ce logement appartenait à un homme que j'entrevis une seule fois, d'une pâleur et d'une maigreur extrêmes, vêtu en civil, près duquel tous les réfugiés allaient quémander, obséquieux et implorants. Aujourd'hui, je pense qu'il s'agissait du commissaire politique. Ma mère aussi, une fois, alla supplier. Naturellement je ne sais plus à propos de quoi, parce que l'unique souvenir qui m'en reste est la stupeur que j'éprouvai en passant du caverneux scintillement de l'éclairage à huile de notre chambre à l'étincelante lumière d'une puissante ampoule électrique dans la loge du commissaire politique.

Il nous semblait, à ma mère et moi, que nous ne pourrions jamais quitter la Russie et retourner à Rome. Ayant épousé un Russe, ma mère en avait adopté la citoyenneté, tout comme moi qui étais né à Kiev. Mais, finalement, elle réussit et, un beau jour, nous abandonnâmes la grosse caverne pour monter sur le navire, l'un des trois navires italiens, où je pus à nouveau entendre parler ma langue maternelle. Je me souviens très bien que les gens disaient que le port était miné et que pour en sortir nous serions guidés par une vedette russe. De fait, à un certain moment les trois bateaux levèrent l'ancre et, devant nous, vogua la vedette qui nous guidait, par une invisible cavée dépourvue de mines. Ce devait être l'aube, parce qu'ensuite je me souviens que le soleil brilla. Le bateau qui nous emportait naviguait au milieu. Sur notre droite, il y en avait un autre et Odessa était déjà loin derrière nous.

Je ne me rappelle pas l'explosion. Je sais seulement qu'à un moment donné, je me trouvais sur le pont, près de ma mère et que je vis le navire, sur notre droite, à moitié englouti. Je ne ressentais aucune peur parce que je ne comprenais pas ce qui était arrivé et, quand bien même on m'expliqua que le bateau avait heurté une mine, je ne compris pas davantage parce que j'ignorais ce qu'était exactement une mine. Je voyais simplement le navire, à une centaine de mètres de nous, s'enfoncer de plus en plus. Quelqu'un, près de moi, cria qu'un marin hissait un drapeau et, de fait, peu après, nous vîmes sur l'ultime portion du bateau qui n'était pas encore engloutie par les eaux, se déployer au vent le drapeau tricolore et les gens, autour de moi, se mirent à applaudir. Alentour, la mer fourmillait d'embarcations et, peu après, les premiers naufragés furent recueillis à bord de notre bateau. Jusqu alors, je n'avais pas eu peur, mais par la suite, la crainte vint, prit des proportions de plus en plus grandes, au fur et à mesure des années, sans jamais s'atténuer.

Un marin qui tenait enveloppée dans une couverture une femme du navire coulé passa très près de moi, m'éclaboussant d'eau. Ce devait être une jeune femme et je sais avec certitude qu'elle était blonde. La couverture était trempée, la femme ruisselait de partout et se débattait en hurlant dans les bras du marin qui la portait. Peut-être était-elle blessée, peut-être était-ce seulement le choc nerveux, mais je ressentais ces hurlements jusqu'au tréfonds de mes entrailles. Sans doute alors, je me mis à pleurer et ma mère me consola.

Nous atteignîmes Constantinople et il ne me reste de cette ville que le souvenir de mes mains toujours collantes de dattes.

Puis, ce fut Trieste. Et j'ignore pourquoi, même à Trieste à cette époque, il n'y avait pas de lumière. Il me revient une grande pièce, où nous mangions, nous qui revenions de Russie, autour de ces longues tables parsemées de bougies, et il semblait qu'ici aussi ce fût la révolution...

Enfin, nous arrivâmes à Rome où je retrouvai mes cousines, mes oncles, la grand-mère qui avait toujours ses migraines et qui recommença m'envoyer chez le pharmacien pour lui prendre ses analgésiques.

Quelques courtes années seulement de sérénité. Puis nous gagnâmes Milan où ma mère tomba malade, sortant de l'hôpital pour y entrer à nouveau. Plus tard, l'on sut qu'il s'agissait d'une tumeur et, après l'opération, elle demeura pour toujours dans une chambre d'hôpital, rue Commenda, où j'allais la voir assez rarement.

Je devais travailler, lire les livres que je me procurais à la bibliothèque de prêt. Je devais écrire aussi, et sans rien comprendre de la vie qui se déroulait autour de moi. Je ne voyais rien ni personne. J'étais comme un aveugle et c'est, sans doute, ce qui m'évita de trop souffrir en ces temps difficiles. Une seule fois, ma mère se plaignit, un jour que j'étais allé la voir à l'hôpital, que les injections pratiquées par les soeurs n'étaient pas de la morphine, mais de l'eau. Elle devait souffrir énormément, mais elle ne le montrait pas et je ne m'en rendais pas compte. Comme toujours, après, bien plus tard, quand - depuis des années déjà - elle gisait sous une tombe à Musocco, je commençai à comprendre ce qu'elle devait avoir enduré, les inquiétudes qu'elle avait dû avoir pour moi, l'angoisse de ne pas pouvoir m'aider, le désespoir de m'abandonner quand j'étais encore aussi peu capable de vivre.

Ma mère aussi écrivait. Elle n'avait jamais rien publié mais, une fois, j'étais encore très jeune, je remarquai sur la commode de la chambre à coucher une brassée de feuilles manuscrites. C'était un roman qu'elle avait commencé et que, probablement, elle ne termina jamais. Il me plaît de penser qu'il s'agissait, peut-être, de son histoire d'amour avec mon père, venu de la lointaine Russie à Rome dans le but d'étudier, et qui était tombé amoureux d'une jeune Romaine brune.

A l'hôpital, elle était très heureuse de savoir que j'écrivais. Elle ne devait guère avoir de sens pratique et ne se préoccupait pas de savoir que je n'avais aucun métier en main ni même que je n'avais pas terminé l'école primaire. Elle était heureuse que son fils fût un artiste et peut-être cette illusion l'aida-t-elle à mourir avec moins d'amertume, certaine qu'étant artiste, j'avais mon avenir assuré dans la vie. C'est mieux ainsi. Elle ne savait pas qu'avec elle s'achevait la génération de la " sécurité " et que, désormais, rien ne serait plus jamais sûr pour personne.

 

(Traduit de l'italien par Robert Deleuse.)