Un Milanais dans la mêlée

par Robert Deleuse

En 1965, un coup de tonnerre éclate dans la ronronnante et désuète faune du roman policier italien. Ce coup de tonnerre a nom Giorgio Scerbanenco. Quatre ans plus tard, le 27 octobre 1969, tandis qu'il s'apprête à quitter Milan pour Lignano, en compagnie de son épouse et de ses deux filles, il est subitement terrassé par une crise cardiaque. Il laisse derrière lui une bonne centaine de romans, quelques respectables milliers de contes, nouvelles, écrits et projets divers. Il était âgé de 58 ans.

Un an plus tôt, il avait reçu à Paris le Grand Prix de Littérature Policière pour un roman intitulé A tous les râteliers, second d'une série de quatre comprenant Vénus Privée, Les enfants du massacre, Les Milanais tuent le samedi avec, pour personnage central, Duca Lamberti, un héros à hauteur d'Homme, un chevalier des métropoles modernes, propre à l'Italie, au Milan que l'auteur a choisi de dépeindre et, en même temps, novateur par rapport aux protagonistes usuels des séries noires. Trente-cinq ans, de grande taille, maigre, le cheveu ras, le vissage osseux, rigoriste : une sorte d'autoportrait idéal, dont il va se servir comme fil conducteur pour pénétrer pas à pages les méandres d'un Milan interlope, l'entourant au passage de personnages de second plan qui seront de plus en plus liés à ses enquêtes et impliqués dans son évolution personnelle. Ce n'est pas là le moindre apport de Scerbanenco au roman noir...

Traduit en Allemagne, au Japon, aux Etats-Unis, en France, sujet de thèses universitaires très sérieuses, sans cesse réédité dans son pays comme à l'étranger, on pourrait, dès lors s'interroger sur le fait que ce véritable écrivain n'ait pas atteint de son vivant la notoriété d'un Chandler, d'un Chase ou d'un Simenon ? Est-ce dû à sa trop grande dispersion littéraire, comme le suggère Oresto del Buono ? Ou bien au fait qu'il se soit limité à une littérature grande consommation ? Est-ce dû à l'inéluctable corollaire d'une production fleuve voire à sa mort aussi soudaine que prématurée? Sans doute un peu de tout cela à la fois. Sans compter le caractère effacé de l'homme qui manqua le Grand Prix de Littérature Policière en 1967 pour n'avoir pas tenu à se colleter avec le microcosme parisien et qui, l'année suivante, ne céda que sous la pression amicale de son ami Claude Aveline...

Né à Kiev en 1911, d'un père Ukrainien (professeur de grec e de latin) et d'une mère Romaine, la révolution bolchevique le contraint à fuir les vastes étendues de la Grande Russie pour les territoires plus exigus de la Vieille Europe et, plus particulière ment, de la Ville Éternelle où il s'installe en compagnie de sa mère. D'Odessa, leur parviennent régulièrement des nouvelles jusqu'au jour où tout s'interrompt brusquement. La mère repart, alors, avec son fils et, après de difficiles recherches, au milieu d'un pays à feu et à sang, apprend que son mari a été fusillé par les bolcheviks. De retour à Rome, elle s'installe avec le jeune Vladimir Giorgio dans sa famille. Peu de temps après, la rareté des emplois l'amène à gagner Milan où elle va tomber gravement malade et mourir, laissant son fils sans aucune ressource. Plus tard, l'écrivain Scerbanenco notera : "A l'hôpital, elle était très heureuse de savoir que j'écrivais. Elle ne devait guère avoir de sens pratique et ne se préoccupait pas de savoir que je n'avais aucun métier en main ni même que je n'avais pas terminé l'école primaire. Elle était heureuse que son fils fût un artiste et peut-être cette illusion l'aida-t-elle à mourir avec moins d'amertume ?... "

Orphelin et démuni, étranger dans son propre pays et dans un ville qu'il ne connaît pas, Giorgio Scerbanenco gagne sa vie comme il le peut, occupant des emplois parmi les plus divers magasinier, manoeuvre, tourneur, balayeur... Après son travail (jusque tard dans la nuit, il prolonge sa journée en lisant tout ce qui tombe à portée de son regard. Son état physiologique se dégrade et il échoue dans un sanatorium, près de la frontière suisse. C'est là qu'il prend la décision de devenir un écrivain et de vivre de sa plume...

Depuis 1929, l'Italie avait vainement cherché d'imposer au public transalpin ses propres auteurs de romans policiers puis de romans noirs, sans succès aucun. La préciosité des premiers auteurs empêtrés dans les séculaires traditions de l'Art Majuscule, les années noires du fascisme qui édicta des règles très strictes aux auteurs de romans policiers, le plaquage d'une mentalité anglo-saxonne dans un décor italien, tout se ligua contre le genre pour faire échouer les diverses tentatives.

Pendant ce temps là, Giorgio Scerbanenco avait commencé sa production littéraire. Il écrivait au jour le jour et à tour de bras. Dans les années 40, il avait même créé un personnage répondant au nom de Arthur Jelling, parfaite réplique du héros de Conan Doyle mâtiné d'Agatha Christie, mais sous lequel perçait déjà la griffe noire et lapidaire du futur Scerbanenco. La guerre vint interrompre sa production et l'exila en Suisse, mais le jour venu de l'Italie Nation ouverte, il redoubla de travail et d'intensité. Peu à peu, tout y passa. Tous les genres et toutes les couleurs. Du roman rose au roman gris, en passant par le policier, l'espionnage, le roman de guerre... Tout. Manquait le roman noir. Giorgio Scerbanenco y pensait. Et tandis que les Editions Mondadori lançaient, sans grand résultat, une nouvelle collection de "gialli" autour d'écrivains nationaux, il écrivait à l'attention de son ami del Buono : Je voudrais vraiment réussir à créer un type de flic italien et non pas seulement une version gauchement italianisée d'un Spade ou d'un Maigret... ". On connaît la suite. Ce nouveau type de flic italien allait débarquer sur le marché en 1966. Il avait nom Duca Lamberti. Le roman noir italien venait de naître. Son géniteur spirituel avait nom Giorgio Scerbanenco.

Il ne lui faudra pas plus de quatre romans pour imposer le personnage de cet ancien médecin radié de l'Ordre pour fait d'euthanasie et qui, à sa sortie de prison, va travailler comme adjoint du commissaire Càrrua, l'ami de son défunt père, fonctionnaire à la Préfecture.

Se servant de son Robin Hood, version jungles d'asphalte, comme d'un fil rouge aussi ténu que solide, avec ses certitudes et ses doutes d'homme, Scerbanenco engage son lecteur dans les méandres de la ville où les cartes postales s'interdisent d'entrer.

Protagoniste à part entière de ces études en noir, Lamberti et Milan sont deux des principaux angles aigus du triangle scerbanencien. Le troisième regarde les femmes. Qu'elles apparaissent au premier plan ou en seconds rôles, victimes ou bourreaux, elles pèsent de leur présence comme de leur disparition prématurée d'un bout à l'autre de ses romans.

Autour d'eux, une galerie de portraits émouvants ou atroces, symboles pathétiques ou peu ragoûtants de nos métropoles fétides et qui s'attardent dans nos mémoires comme autant de coutures cicatricielles.

Il faut lire ou relire ce carré de chefs d'oeuvre en noir pour se rendre compte à quel point, dès 1966, le polar n'était plus exclusivement une affaire anglo-saxonne. Il faut découvrir ou retrouver ce quatuor romanesque de Lombardie pour s'apercevoir à quel point Giorgio Scerbanenco n'écrivait pas pour tuer le temps. Son cycle Duca Lamberti n'est rien moins que l'intrusion de la comédie humaine dans le roman noir.

 

Robert Deleuse