Cinquième enquête de Duca Lamberti
Sixième enquête de Duca Lamberti
Dans la soirée du 27 octobre 1969, Giorgio Scerbanenco, son épouse et ses deux filles - Germana et Cecilia, respectivement âgées de cinq et six ans - s'apprêtent à quitter l'appartement de la Piazza della Reppublica en direction de Lignano, une station balnéaire voisine de Trieste. Soudain Giorgio Scerbanenco est pris d'un malaise. Il s'effondre: mort.
Un
an plus tôt, à Paris, le jury du Grand Prix de Littérature policière l'avait
donc choisi comme lauréat pour un roman intitulé A tous les râteliers, le
second d'une série de quatre romans dont les titres sont: Vénus privée, Les
enfants du massacre, Les Milanais tuent le samedi*. Giorgio Scerbanenco était
âgé de cinquante-huit ans. Autodidacte passionné de littérature, de
mathématiques et de philosophie, il venait quelques années auparavant de
créer un personnage tout à fait original dans le monde du polar. Un flic pas
comme les autres (ni Maigret ni Carella), un détective différent de ses pairs
(Spade, Bunna ou Marlowe), un héros à hauteur d'homme, un chevalier des
métropoles actuelles qui lui était propre et, en même temps novateur par
rapport aux protagonistes usuels des séries noires. Ce Robin Wood version
jungles d'asphalte avait nom Duca Lamberti.
Trente-cinq ans, de grande taille, maigre, le cheveu ras, le visage osseux, rigoriste. Une sorte d'autoportrait idéal. A l'origine, Duca Lamberti exerçait la profession de médecin, mais il fut radié de l'ordre pour avoir pratiqué l'euthanasie sur une patiente atteinte d'un cancer généralisé et qui le suppliait de l'aider à passer. Condamné à trois ans de prison pour homicide avec circonstances atténuantes, il apparaît dans Vénus privée, au moment de sa sortie de San Vittore, l'équivalent milanais de la Santé. Son père, Pietro Lamberti, fonctionnaire de police à la Questure est mort d'un infarctus, quelques mois après l'incarcération de son fils. Duca Lamberti n'a plus pour famille qu'une soeur - Lorenza - fille-mère d'une enfant prénommée Sara, née de père plus ou moins inconnu. Le commissaire Càrrua, ami de son père, va aider Duca à sa sortie de prison.
Secondé par l'inspecteur Mascaranti et soutenu par une intellectuelle, Livia Ussaro (chômeuse, diplômée d'histoire et de philosophie, dont il fera la connaissance dans Vénus privée), admiratrice de Duca et qui va tenir une place de plus en plus grande dans sa vie, Lamberti pénétrera, pas à pages, les méandres du Milan interlope.
Ce n'est pas là le moindre apport de Scerbanenco au roman noir et qui tend à le rapprocher davantage d'auteurs tels que William Riley Burnett voire Léo Malet que d'un Chandler ou d'un Mac Bain. " Au centre des polars de Scerbanenco, note Jean-Pierre Enard, il y a Lamberti, certes, héros douloureux, hanté par une impossible pureté, à la fois cynique et désarmé, révolté et compatissant. Mais le personnage essentiel, c'est Milan, la ville tentaculaire avec ses aspects séduisants, ses mauvais garçons, ses bas-fonds. Scerbanenco donne, de livre en livre, une peinture saisissante de l'Italie qui n'a peut-être pas d'équivalent dans la littérature d'alors*. "
N'oublions pas les femmes. Troisième angle aigu du triangle scerbanencien. Lamberti, Milan, mais aussi les femmes. Qu'elles apparaissent au premier plan ou en seconds rôles, victimes ou bourreaux, elles pèsent de leur présence comme de leur disparition prématurée d'un bout à l'autre des romans du cycle Lamberti et des autres. Et là encore, l'abord diffère des auteurs classiques de série noire, dont les thèmes tournent autour de la formule stéréotypée du " Cherchez la femme ". Avec Scerbanenco, ce slogan est dépassé. Ici, il s'agit, au-delà des clivages sexistes, de débusquer l'infâme, quelles que soient ses origines sociales ou sexuelles. " Les récits de Scerbanenco, remarque Oreste del Buono, se nourrissent d'une colère, d'une violence, directement issues d'une méchanceté qui les préserve de tous dangers de bavure, de complaisance ou de minauderies. Certes, on y trouve de l'amour, mais plus encore que l'amour, c'est la tension qui prévaut, une tension continue de la première à la dernière image... "
On se souvient de la dernière scène du roman d'Horace Mac Coy, Un linceul n'a pas de poche, quand le journaliste Mike Dolan, touché à mort par les balles d'un tueur anonyme, tombe la tête la première dans une poubelle, avec l'ultime réflexe de se boucher le nez devant toute la puanteur qui s'en dégage. Eh bien, Duca Lamberti ne fait rien d'autre que fouiller les poubelles d'une Milan que s'interdisent de dévoiler les cartes postales. Au passage, il note : " A quoi bon arrêter un monstre ? A quoi bon le punir ? A quoi bon le supprimer ? Et à quoi bon le laisser en vie ? " (Les enfants du massacre.) Ou encore: " De la civilisation de masse, naît la criminalité de masse. Aujourd'hui, la police ne peut plus s'offrir le luxe de ne chercher qu'un criminel à la fois, de n'enquêter que sur une seule affaire. Aujourd'hui, l'on fait d'énormes rafles à quoi participent conjointement les différentes brigades spécialisées... La police n'opère plus maintenant que de cette façon dans la mer de fange et de crime des grandes métropoles. C'est ainsi qu'elle ramène dans ses filets de bien répugnants poissons (..), c'est ainsi qu'elle nettoie... " (Les Milanais tuent le samedi.)
Mais Scerbanenco ne se contente pas de brosser de grands tableaux noirs et brutaux. Aucun de ses personnages, du plus fondamental au plus transitoire, ne saurait lui servir uniquement de prétexte. Mieux que personne, il sait leur donner corps, et tous nous apparaissent bien vite de chair et de sang.
A la veille de sa mort, cet authentique écrivain était en passe de bâtir - à partir du cycle Duca Lamberti - une véritable comédie humaine. Une attaque cardiaque l'en a empêché. Il n'en reste pas moins des textes (inédits ou non traduits), des bouts de livres, des plans de romans et, en particulier, les cinquième et sixième aventures de Duca Lamberti dont Scerbanenco avait esquissé les grandes lignes et que nous sommes en mesure de présenter, ici, pour la première fois en France, grâce au travail et au dévouement de son ami Oreste del Buono et à l'aimable autorisation de Mme Scerbanenco.
R.D.
* Publiés chez Plon en 1967-1970. Réédités en 10/18, 1984-1985.
* Article paru dans VSD, 1984.
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Titres éventuels : Safari pour un monstre, |
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Les poussins et le sadique, |
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Savoir mourir tout seul. |
1. Duca Lamberti épouse Livia Ussaro. Il dispose de quinze jours de vacances seulement, avant de se remettre à exercer la profession de médecin. Livia souhaite se rendre à Paris, puis traverser la campagne française en voiture, jusqu'à une ville des bords de Saône où vit, en compagnie de sa grand-mère, un jeune frère à elle - Sébastien - fils d'un de ses parents séparés, qu'elle n'a plus revu depuis longtemps. Bien que Duca déteste Paris, la grandeur de la France et l'arrogance des Français, il cède à Livia. Ils partent, non par l'autoroute qui, pour Duca, ressemble à une piste dans un désert et où, des kilomètres durant, l'on ne rencontre pas la plus infime habitation, mais au contraire, par les bonnes vieilles nationales et départementales.
Arrivés à Paris, ils descendent dans un petit hôtel des Champs-Élysées où Duca critique tout : de la moquette aux portiers en passant par les barmen. Il voudrait repartir illico. Dans un kiosque, sur les Champs, il achète des ' journaux et tout un jeu de cartes routières pour rejoindre Chalon-sur-saône, où vit Sébastien, le jeune demi-frère de Livia. En parcourant la presse, il apprend qu'un garçon de douze ans a été retrouvé mort, près de Chalon, au milieu de broussailles, tué par un sadique qui lui a fait subir des sévices. C'est le second assassinat de ce genre qui se produit en six mois et, malgré le peu d'indices dont elle dispose, la police française en conclut qu'il s'agit bien du même meurtrier. L'adolescent assassiné se prénommait Yves. Et, ce qui glace Livia, c'est qu'il était l'ami et le camarade d'école de Sébastien, lui aussi âgé de douze ans. Duca est également parcouru d'un frisson à la lecture de l'article, car il pense que cela aurait très bien pu arriver au frère de Livia. " Les deux garçons étaient souvent ensemble, raconte Livia, et ils étaient même venus passer des vacances en Italie... " Duca et Livia mettent le cap sur Chalon, en direction de la vieille maison, près du fleuve, où vivent Sébastien et sa grand-mère... Sébastien est là qui les attend. Quelques Jours plus tôt, il avait écrit à Livia de venir lui rendre visite, ignorant, alors, que sa demi-soeur partait en lune de miel pour Paris.
La mort de son ami Yves l'a bouleversé. Il est rempli de haine et de dégoût à l'encontre de l'assassin. Livia tente de le consoler en lui assurant que Duca, son mari, retrouvera le coupable. Quand le garçon apprend que Duca est flic, il entre dans une violente colère : " Vous, la police, vous ne faites jamais rien. Vous mobilisez des tas d'hommes avec des chiens, mais vous ne trouvez jamais rien d'autre que des cadavres, et ça ne vous sert à rien de les trouver puisqu'ils sont morts !... " Le couple fait tout pour calmer Sébastien que Livia nomme tendrement " poussin ". Mais celui-ci, agitant violemment la tête, affirme en bon garçon têtu : " Moi, si j'étais flic, je saurais comment retrouver l'assassin en quelques jours. " Par amour pour Livia, Duca contient sa colère grandissante à l'encontre de la France en général et de Sébastien en particulier (qu'il surnomme, en son for intérieur - le petit de Gaulle) et demande posément au jeune adolescent de lui expliquer la façon dont il s'y prendrait.
2. Sébastien explique à Duca et Livia dans quel sens il agirait. Il le fait avec ferveur et passion, également écouté par la grand-mère - la vieille Mathilde. " Il suffirait de faire circuler un garçon, jusqu'à ce qu'il se fasse ramasser par quelques détraqués. Parmi eux, se trouverait certainement l'assassin de Yves. Il ne resterait plus, alors, qu'à le faire avouer... " Duca fait remarquer à Sébastien que le jeune garçon qui servirait d'appât courrait un grave danger. Mais Sébastien lui rétorque, sans se démonter, qu'il n'y aurait aucun danger puisqu'au préalable, on aurait pris la précaution de dissimuler sur lui un mouchard électronique et qu'il serait filé en permanence par une voiture de la police, équipée en conséquence. Duca convient, sans difficulté, de l'ingéniosité du plan, espérant par là même en finir avec cette histoire de sadique à la française et de pouvoir profiter, avec Livia, du peu de jours de congés qui lui restent encore. Mais Sébastien, furibond, au bord des larmes, se braque contre Duca, lui reprochant de se moquer de lui, et de le prendre pour un enfant : " Je sais ce que tu penses ! Que j'ai lu tout ça dans des bandes dessinées. Très bien. Continuez donc avec vos opérations de ratissage qui ne ratissent rien du tout. Continuez d'interroger des centaines de personnes qui n'ont rien à voir avec l'affaire. Continuez de prêter attention aux mégalos qui pour se faire remarquer avoueraient n'importe quel crime. Suivez les pistes téléphoniques de tous les pauvres d'esprit qui plaisantent avec les morts. Mais Yves, lui, à bel et bien été assassiné et avec vos systèmes vous n'êtes pas prêts de retrouver son meurtrier !... " Tandis que Livia cherche, une nouvelle fois, à calmer Sébastien, Duca sort et remonte à grande enjambées la rue principale. Il fait nuit et tout est noir. Parvenu dans le noble Royal Hôtel, il prend place dans l'immense salle à manger et commande un énorme plat d'huîtres, puis téléphone à Livia de laisser tomber son aspirant-flic de frère et de le rejoindre. Plus que jamais décidé d'en finir avec les monstres et les assassins, il confie à Livia son envie de devenir dentiste...
Mais il était dit que pour Duca, le cauchemar du meurtre du jeune adolescent français ne s'achèverait pas ainsi...
Depuis quelques jours, une jeune fille d'une douzaine d'années, Béatrice, vient rendre couramment visite à Sébastien. Le prétexte est d'étudier ensemble, mais les deux adolescents n'ont, en fait, de cesse d'évoquer la mémoire de Yves en se consolant réciproquement. Sébastien a expliqué à Béatrice ce qu'il ferait, lui, s'il était policier, afin de retrouver au plus vite le coupable et Béatrice l'a aussitôt approuvé avec enthousiasme. Pendant qu'ils déjeunent dans un vieux restaurant, près de la Saône, Duca et Livia subissent l'assaut de Sébastien et de Béatrice, qui les ont aisément retrouvés. Béatrice est une très belle et impétueuse jeune fille qui contraint Duca à endurer, tout un après-midi, l'assaut de ses violentes diatribes...
3. Poussé dans ses derniers retranchements, à la limite de sa patience et de son amour pour Livia - laquelle se montre absurdement jalouse de Béatrice -, Duca, pour se libérer une fois pour toutes de cette histoire, décide de rentrer en Italie, promettant à Livia un second voyage de noces. Ils regagnent Milan et leur nouvelle demeure, où tout reste à aménager. Après quelques jours de tranquillité, survient le drame...
Près du fleuve Orco, dans le Piémont, sont découverts les cadavres de deux jumeaux de treize ans - Federico et Filippo - disparus depuis deux jours... Serait-ce parce qu'il s'agit de l'assassinat en série d'enfants ou parce que sur les photos publiées par la presse les jumeaux étaient très beaux, toujours est-il que les opinions publiques française et italienne se déchaînent. On implique Interpol et les ministres de l'Intérieur des deux pays donnent des consignes draconiennes, avec sanctions à la clef contre les cadres de la police, si le coupable ne se retrouve pas sous les verrous en moins d'une semaine...
Quelques heures plus tard, Sébastien et Béatrice arrivent à Milan, chez Duca et Livia. Duca ne peut pas faire moins que d'aller expliquer à Càrrua la théorie du jeune garçon. Ce dernier reconnaît que, pour être fantasque, l'idée est loin d'être stupide. " L'inconvénient, explique-t-il, tu le connais mieux que moi. Personne ne prendra la responsabilité d'envoyer un gosse à l'abattoir au milieu de détraqués. Tu connais, toi, le questeur (sorte de préfet) qui serait capable d'approuver ce plan et d'en signer l'ordre d'exécution ? Et si, quelques jours après, on retrouve le cadavre du gosse sur la berge de quelque fleuve, avec quel type de revolver penses-tu que se suicidera le questeur qui aura donné un ordre pareil ?... "
D'un autre côté, tout le monde se rend bien compte que les enquêtes réglementaires n'ont abouti nulle part...
Aussi, par-delà la poursuite conventionnelle des recherches, le questeur décide de donner le feu vert à l'opération-radar, à laquelle, cependant, sont apportées quelques modifications. Il faudra au moins quatre garçons pour jouer le rôle d'appâts. Un seul, cela demanderait trop de temps. Il en faudra au moins quatre qui se disperseront dans toutes les directions, tout en tenant compte de l'ultime piste de l'assassin, autour du fleuve Orco. " Jusqu'ici, explique.le questeur, je n'ai pu avoir que trois volontaires à l'Institut des Enfants trouvés, parce qu'il est clair qu'aucun parent ne nous confiera sa progéniture pour une opération de ce genre. "
Sébastien se porte candidat et, bien que réticent, le questeur finit par accepter.
Le fleuve du dernier meurtre est celui d'Orco, près de Turin. L'opération s'ordonnera de la manière suivante : depuis Turin, arriveront, durant la nuit, quatre voitures équipées de radar et de balises-radios qui seront données aux quatre garçons. Dans le même temps, les quatre " appâts - devront suivre des cours accélérés afin d'apprendre à se servir des indicateurs, plus quelques passes élémentaires de judo qui leur permettront, si besoin est, de se défaire du détraqué s'il cherche à les agresser. Enfin, il leur sera demandé de se soumettre à des essais avec le " mouchard " en poche et les voitures qui les suivront à deux kilomètres de distance... L'après-midi du surlendemain, l'opération commence: les quatre " poussins " (dont les noms et descriptions seront donnés dans le roman) vont jouer leurs rôles d'appâts.
Chacun d'eux suit un itinéraire prédéterminé, L'un se met à flâner autour d'un cinéma équivoque. Un autre entre dans un bar pour jouer au billard électrique et raconte qu'il a fait une fugue. Un troisième va et vient au milieu des roulottes d'un luna-park. Tandis que le quatrième se cherche à se lier avec des voyous en demandant s'ils ne connaîtraient pas quelque type prêt à offrir le gîte et le couvert à un garçon affamé. Les quatre voitures suivent les quatre appâts. Sur le cadran du radar, deux policiers surveillent, seconde après seconde, les déplacements transmis par le mouchard électronique, prêts à intervenir au moindre signal de danger. Duca et Livia suivent Sébastien.
4. La première conséquence de cette singulière opération est que les quatre " poussins " font arrêter une exceptionnelle brochette de détraqués. Mais non pas ceux déjà connus et fichés par la police. Il s'agit plutôt de très respectueux messieurs issus des professions libérales, de l'enseignement, des bienfaiteurs d'orphelinats et, également, d'un sportif célèbre. Mais toujours pas l'assassin. Les " poussins " errent et rôdent de ville en ville, de Biella à Asti, de Turin à Aoste, parcourant quasiment toutes les localités situées autour du fleuve Orco, quand le quatrième jour, l'indicateur de la voiture numéro 2 - celle de Duca - émet le signal du danger.
Le garçon qui transmet le signal est Sébastien. Suivant les instructions fournies par le radar, la voiture fonce dans une allée obscure où se trouve Sébastien et le retrouve, étendu par terre - blessé et gémissant. A quelques mètres de lui, un homme, déjà prêt à s'engouffrer dans un véhicule. L'un des deux policiers s'extrait du véhicule pour porter secours au jeune garçon, tandis que l'autre - Duca - emboutit la voiture de l'assassin avant qu'il ne réussisse à démarrer, l'éperonne et la renverse.
Blessé, et après un violent interrogatoire, le meurtrier - un aristocrate français - finit par avouer tous ses crimes. Mais pourquoi éprouvait-il le besoin de toujours transporter ses victimes sur les berges d'un fleuve ? N'était ce pas dangereux ? " Sans doute répond-il cyniquement, mais il existe une logique : les adolescents aiment les fleuves, la mer, les lacs. Moi aussi, j'aime les fleuves et si vous ne m'aviez pas capturé, j'aurais bien su mourir seul, dans le fleuve... "
Les blessures de Sébastien sont superficielles. L'assassin avait tenté de l'étrangler, mais il avait réussi à lui échapper. Près de lui, à l'hôpital, se trouvent Béatrice et Duca, qui lui lancent: " Ne te donne pas tant de grands airs, poussin, et quand tu seras grand ne deviens jamais un flic ! " Livia demande à Duca de reprendre le voyage de noces interrompu, en ramenant d'abord Sébastien et Béatrice à Chalon puis en poursuivant, seuls, leur lune de miel.
(Traduit de l'italien par Robert Deleuse.)
Titre : Un train vers le délit
1. Dans un compartiment de seconde classe, sur un train de ligne locale, un jeune homme est retrouvé assassiné. A ses côtés, un mange-disques, dans lequel est engagé un 45-tours.
C'est une brûlante journée estivale. Dans le train, on suffoque et l'on compte très peu de voyageurs. Très exactement vingt-deux, car il ne s'agit pas d'une ligne reliant deux localités touristiques.
Un passager qui, par hasard, avise le mort, prévient - affolé - l'unique employé de service sur le train et celui-ci examine le cadavre. Il comprend que le jeune homme a été tué il y a peu et, très sagement, s'abstient d'actionner le signal d'alarme. Tandis que le train poursuit sa route, il relève consciencieusement les noms et prénoms des vingt-deux passagers. Puis, quand le train arrive au terminus, il leur demande de ne pas quitter le train et appelle les carabiniers pour les interroger... Comme l'établira l'autopsie, le meurtre a bien été commis dans le train. Autrement dit, l'assassin ne peut être que l'un des passagers, puisque le contrôle des billets a établi que, dès le départ, vingt-deux tickets ont été vendus. Il est exclu qu'un des passagers ait pu tuer le jeune homme, puis S'enfuir du train en marche. Le coupable se trouve donc bien parmi les voyageurs, auxquels il faut ajouter les deux conducteurs de la motrice et l'employé qui a examiné le mort.
2. Le jeune homme assassiné est un étudiant allemand de vingt-six ans, du nom de Karl Semper. Un voyageur plutôt étrange pour un train local tel que celui-ci, qui ne transporte que des autochtones. L'homme chargé de l'enquête se nomme Mascaranti - l'assistant de Duca Lamberti - qui a été nommé chef de la police de Codogno. Il commence par procéder à des interrogatoires, des recherches, mais il vient à peine de commencer son enquête avec beaucoup d'intelligence et d'inflexibilité (l'enseignement de Duca est demeuré en lui, même si Duca - lui - est loin, désormais, occupé à sa médecine) qu'il se voit transféré au fin fond du Frioul. L'enquête est confiée au nouveau maréchal des carabiniers, un méridional typique, très affecté de se retrouver aux prises avec un crime compliqué sur les bras, le cadavre d'un jeune Allemand et vingt-cinq suspects d'un train italien, dans la plus perdue et la plus morne des provinces. N'y comprenant pas grand-chose, il laisse, peu à peu, l'enquête prendre la poussière dans son tiroir. Une, deux, trois, puis quatre années passent. Mascaranti se trouve toujours dans le Frioul. Puis, par un de ces étranges tours de passe-passe de la bureaucratie d'Etat, le maréchal Mascaranti, qui avait été le premier à s'intéresser au cas de l'étudiant allemand, se voit à nouveau transféré dans la juridiction où le meurtre avait été commis, et retrouve, dans le tiroir, le dossier réellement poussiéreux de ce mystérieux assassinat. Mascaranti réétudie avec minutie toute l'affaire, suit minutieusement tous les changements qui sont intervenus, ces dernières années, dans la vie des personnes alors soupçonnées, mais sans trouver de faille. Quelque chose de plus fort que lui le pousse à faire appel à Duca Lamberti qui vit à Milan, marié avec Livia, et qui exerce la profession de médecin.
Duca ne veut plus rien savoir des crimes et délits et il tente même de convaincre Mascaranti de laisser tomber le dossier à l'instar de son prédécesseur. Il voudrait bien le convaincre, mais sa véritable volonté est restée la même : punir le coupable. Et c'est Livia qui va amener Duca et Mascaranti à reprendre l'enquête du train.
Le raisonnement de Livia est le suivant : quatre ans se sont écoulés depuis l'assassinat du jeune Allemand, Karl Semper. Le coupable, qui ne peut être que l'un des vingt-deux passagers plus les trois employés du chemin de fer, doit se sentir - après quatre années d'impunité - en totale sécurité. Voici pourquoi le moment est venu de reprendre l'enquête. Avec précaution, sans jamais interroger ou importuner les principaux intéressés, Duca et Livia enquêtent sur les vingt-cinq personnes qui se trouvaient dans le train le jour même du délit. De chacune de ces personnes, avec une passionnante méticulosité, ils étudient l'histoire, les défauts, les habitudes. La difficulté du problème réside dans le fait que la victime était un Allemand. Un étudiant qui, à Berlin, faisait partie d'un groupe musical. Les vingt-cinq suspects du train sont des provinciaux débonnaires qui n'ont rien à voir ni à faire avec des étrangers, qui plus est, sans le rond, comme ce Karl Semper. Sur les vingt-cinq suspects, neuf sont des femmes. Sur ces neuf femmes, cinq sont plus ou moins âgées, quatre assez jeunes, mais l'assassinat par strangulation ne pouvait avoir été commis que par un homme. La victime était plutôt robuste et il ne se serait pas laissé étrangler par une femme.
Au travers de l'enquête conduite par Duca, Livia et Mascaranti, émergent, peu à peu, les personnes les plus soupçonnables parmi les voyageurs du train. Une moitié, environ, est écartée. Mais, pour le reste, tous ou presque pouvaient avoir un mobile qui les conduise au délit.
L'un des voyageurs a été ouvrier en Allemagne et, précisément, dans la ville natale de l'étudiant assassiné : une rancoeur qui remonterait à cette époque entre l'étudiant-guitariste allemand et l'immigré italien ? Une des filles qui se trouvait également dans le train se rendait tous les étés en vacances à Riccione, et Duca a découvert que l'étudiant y était allé l'année précédant le meurtre. Dans ce même train, se trouvait aussi un jeune électricien passionné de guitare et qui faisait partie d'un petit groupe, dans son village : l'étudiant avait-il rencontré l'électricien et y avait-il eu entre eux motif à querelle ?...
De surcroît, en quatre ans, diverses choses étaient arrivées aux vingt-cinq suspects. Une des femmes, parmi les plus jeunes, qui était infirmière, avait tenté de se suicider en absorbant un médicament particulier qui, au lieu de la faire passer de vie à trépas, l'avait rendue à moitié folle et, depuis lors, elle se prenait pour une missionnaire en charge de lépreux. Pourquoi avait-elle tenté de se suicider ? Un autre passager était mort dans un accident d'automobile, brûlé vif. Un autre, plus jeune, était en prison, pour avoir tenté d'étrangler une fille, l'une de ses innombrables - fiancées ". Un des voyageurs s'était littéralement volatilisé et l'on pensait qu'il avait rallié la Légion étrangère : si cela était, pourquoi ? -Un des deux employés avait une fille qui chantait et elle s'était même produite sur un plateau de la RAI: y avait-il eu un lien quelconque entre elle et l'étudiant-guitariste allemand ? D'un autre, l'on connaissait seulement sa passion pour les grosses cylindrées...
3. Toutes ces enquêtes sont menées par Duca et Liva, en plein été, à travers les endroits les plus notoires des lieux de vacances environnants, parce que les vingt-cinq suspects se trouvent tous en vacances et qu'il les suivent, les surveillent dans tous leurs déplacements. Livia et Duca dépensent sans compter, dans cette investigation hors programme, leur mois de congés, Livia participe de plus en plus au travail de Duca, l'aide copieusement et, ainsi, se crée " le couple policier " dans une série de scènes mouvementées, estivales, brillantes et quelquefois dramatiques, où le suspect passe raisonnablement de l'un à l'autre des passagers du train, sans tomber pour autant dans la petite esquisse ou dans le jeu gratuitement mécanique, mais en maintenant - au contraire - un sens de chaude humanité et de crédibilité, dans le torride tumulte d'un plein été, le fracas des centaines de juke-boxes qui hurlent leurs succès saisonniers et où le couple Duca-livia, fondu dans ces bacchanales d'été, poursuit froidement et implacablement ses recherches.
4. Qui est l'assassin ? Il est des moments où Duca et Mascaranti aimeraient faire comme les collègues qui les ont précédés : ranger le dossier dans un tiroir et n'y plus songer. Mais pas plus Duca que Livia ne sont du genre à lâcher prise. Et finalement, la chance finit par leur sourire: dans le registre d'un hôtel, Duca repère un nom inscrit: Julus Semper. Il sait qu'il s'agit du père de l'étudiant assassiné, Karl Semper... Sans pouvoir préjuger de ce qui se passerait, Duca se présente au père de l'étudiant pour ce qu'il est: un policier. Le mot à peine lâché, le père s'enfuit sur une puissante moto. Duca se lance à sa poursuite, en voiture, avec Livia. Mais il est assez difficile de poursuivre une moto en voiture, qui plus est au milieu d'une pinède. Alors Duca abandonne son véhicule à Livia, emprunte une moto et reprend la poursuite, tandis que Livia regagne les routes de la région (Lignano ou Riccione)...
Tout à coup, au bout de la pinède, en direction de la rivière, retentit une formidable explosion. Alertés par le vacarme, Duca et Livia se rejoignent pour voir une grosse moto et un jeune homme brûler comme une torche, et une jeune fille, à moitié saisie par les flammes, s'enfuir en hurlant dans la pinède. Tout près d'eux, Julus Semper, le père de Karl, comme pétrifié. A peine aperçoit-il Duca et Livia qu'il se met à crier: " Occupez-vous de la fille, ne pensez pas à moi, je ne m'enfuirai pas ! " Duca tente de circonscrire les flammes qui lèchent la chevelure et les vêtements de la jeune femme puis il la transporte vers le plus proche hôpital. Livia demeure près du vieil Allemand et du corps carbonisé du jeune homme sur la moto. Julus Semper n'en finit plus de répéter: " Oui, c'est moi, c'est moi qui l'ai tué. " Et Livia de lui demander: " Vous avez tué votre fils ? " Julus Semper se cache le visage dans ses mains: " J'ai tué l'homme qui avait tué mon fils. " Et il raconte toute l'histoire...
5. Un an avant sa mort, le jeune étudiant Karl Semper venait d'achever ses vacances à Riccione et il s'était trompé de train. Après maints détours, il avait fini par aboutir dans une petite gare où il avait pu prendre un train local censé le remettre sur la bonne voie, en direction de l'Allemagne. Dans le train, il fait la connaissance d'une institutrice et lors du bref trajet naît entre eux (un peu comme dans les films romantiques) un amour si soudain qu'il pousse Karl à prolonger son séjour en Italie pendant plusieurs semaines.
Les deux jeunes gens doivent se rencontrer en cachette, car Mirella est fiancée à un jeune homme de la localité voisine, fils d'un propriétaire terrien et, pour l'heure, elle n'a pas la possibilité de rompre ses fiançailles. Chaque jour, Karl prend le train local pour rallier le bourg où il rencontre Mirella. A la longue, cependant, le fiancé de Mirella - un jeune homme menaçant et hautain - découvre le pot aux roses, roue de coups l'étudiant et lui conseille de rentrer chez lui s'il ne veut pas se faire étriper. Mirella, qui l'en croit fort capable, insiste pour que Karl suive les " conseils " de son fiancé. Et celui-ci s'en retourne à Berlin. Un échange de lettres s'ensuit dans lequel les deux jeunes gens se déclarent toujours leur amour. Le jeune étudiant-guitariste va même jusqu'à enregistrer un 45-tours sur lequel une chanson, intitulée " Il mio cielo sei tu ", a été spécialement composée pour Mirella. Il s'agit du même disque que l'on a retrouvé près de lui, le jour de son assassinat dans le train. Passent l'hiver et le printemps, arrive l'été.
Mirella écrit à Karl qu'elle a finalement réussi à rompre ses fiançailles avec Tonello, mais lui conseille de ne pas revenir tout de suite parce que son ex-fiancé menace toujours de le tuer s'il le voit tourner autour d'elle. Il faudra encore patienter et peut-être est-ce elle-même qui se rendra en Allemagne pour vivre près de lui.
Après cette lettre, Karl n'en reçoit plus qu'une seule, dans laquelle Mirella lui apprend que, légèrement souffrante, elle doit différer de quelque temps sa venue à Berlin. Karl patiente : une semaine, puis deux, puis trois... Plus aucune nouvelle jusqu'au jour où lui parvient un courrier laconique signé de Tonello: " Mirella est morte. Une stupide pneumonie, mais elle est morte. Elle m'avait laissé tomber pour toi, et cela je ne puis te le pardonner. Ne te permets surtout pas de venir t'incliner sur sa tombe. Si tu essaies, je te tue. "
Il y avait aussi tout un chapelet de jurons et d'insanités dans cette lettre que Julus Semper, maintenant, tendait à Livia, tout en poursuivant le récit de son histoire, tandis qu'arrivaient les carabiniers et que Duca revenait de l'hôpital où il avait conduit la jeune femme à moitié brûlée...
Julus Semper avait déconseillé à son fils de retourner en Italie, puisque la femme qu'il aimait était morte et qu'il ne servait à rien d'aller s'incliner sur une tombe, en prenant le risque de se colleter avec un individu aussi brutal et dangereux que ce Tonello. Mais Karl Semper n'avait écouté que son coeur...
Il était arrivé dans la petite bourgade, avait pris le train pour se rendre dans la localité où avait vécu Mirella et c'est là que Tonello l'avait repéré. Lui aussi avait pris le train et, à peine l'occasion lui fut-elle offerte de se retrouver seul avec Karl qu'il l'avait affronté et tué. A la nouvelle de la mort de son fils, Julus Semper avait eu une attaque cardiaque, et durant sa longue hospitalisation, était né en lui le désir de vengeance.
Mais pourquoi, après toutes ces années ? se demande Duca. Quelque chose n'est pas clair dans cette histoire. Pour l'heure, Julus Semper se trouve à l'infirmerie de la prison, en état de choc. Et, à l'hôpital, la jeune femme n'a toujours pas repris connaissance. Duca n'est pas convaincu. Aussi puissante que soient les voix de la haine, comment imaginer que ce vieil homme ait pu, quatre années durant, traîner avec lui cette idée fixe, pour la mettre à exécution, presque à l'impromptu, juste au moment où Duca Il abordait en prononçant le mot de " police " ?
Peu à peu, Julus Semper se reprend et se confesse. Toutes ces années durant, il a suivi Tonello. Mais ce dernier n'était jamais seul sur sa moto. Il y avait toujours une fille avec lui, peut-être la même, peut-être pas. Le vieil Allemand a appris à enfourcher des cylindrées aussi puissantes que celles de Tonello et il le suivait partout, sans jamais pouvoir mettre son projet à exécution. Il ne voulait que la peau de Tonello, pas celle de la jeune femme qui l'accompagnait...
Même si Duca désapprouve la conduite de Julus Semper, il comprend son attitude et sait, maintenant, pourquoi au mot de " police " le vieux Semper s'est affolé, allant jusqu'à risquer la vie d'une jeune femme innocente, après tant d'années de patient affût.
Personne ne connaît la jeune femme. Intoxiquée, droguée, elle se trouve dans un grave état d'altération mentale. Livia se tient près d'elle et cherche à déceler une lueur d'expression. De son côté, Julus Semper est convaincu que cette jeune femme est bien celle que Tonello transportait toujours avec lui, comme un otage inconscient, dans ces folles randonnées à moto.
Duca finit tout de même par découvrir l'absurde vérité : la jeune femme est, en réalité, Mirella, l'ingénue institutrice aimée de Karl et réduite par Tonello. Il n'existe ni tombe, ni morte, même si, dans un sens, Mirella est morte deux fois.
(Traduit de l'italien par Robert Deleuse.)