Le prix d'une mort

une nouvelle de Giorgio Scerbanenco

Au Texas, à mi-chemin entre Abilène et El Paso, se trouve une ville du nom d'Odessa. Ce n'est pas une grande ville, mais elle est très riche et plantureuse. Dans Main Street, l'artère principale, on y croise, les jours de fête, des femmes vêtues de modèles directement importés d'Europe. Les hommes circulent encore avec leurs larges chapeaux de cow-boys, la plupart avec des portefeuilles gavés de billets de dix ou cent dollars, et les voitures ressemblent à s'y méprendre à des yachts.

Le nom d'Odessa fut attribué à la ville par une communauté d'Ukrainiens, exilés de Russie, qui se fixèrent à cet endroit voici fort longtemps et qui, pour se rappeler l'azur de leur Mer Noire, baptisèrent du nom d'Odessa les quatre bicoques qu'ils avaient érigées.

De cette hâve colonie Ukrainienne - qui n'en fonda pas moins la ville - il ne reste, de nos jours, plus rien et même moins que rien.

Il n'existe plus, en fait, qu'un seul représentant Ukrainien descendant des antiques fondateurs d'Odessa : Vladimir Serguéievic Terenco, lequel ne compte pas lui-même parmi les personnalités les plus respectables de la ville. C'est un homme de cinquante-six ans, épris de boisson, qui vit pour une part des quelques dollars que lui octroie sa fille, Irina Terenco (ouvrière dans une fabrique de surgelés, fille-mère avec deux enfants à charge) et, d'autre part, grâce à la générosité publique, car Vladimir Serguéievic Terenco, en dépit de son penchant pour l'alcool, était un homme profondément honnête et fiable que nombre de mères à Odessa aimaient à employer comme baby-sitter, non parce qu'elles en éprouvaient le besoin impérieux, mais pour lui permettre de gagner quelque argent. Et lui, était très heureux quand il pouvait rentrer chez sa fille et lui tendre un billet de cinq ou dix dollars.

Aux premiers jours de Mai, le patron et les serveurs du Golden Tex où Vladimir Terenco avait l'habitude de passer ses journées quand il ne jouait pas au baby-sitter, commencèrent à s'inquiéter car ils ne voyaient plus leur Ukrainien de service, avec son chapeau souillé par les ans, qui commandait timidement un double, tout en exhibant sa monnaie pour que personne ne pût croire qu'il voulût boire à l'oeil. L'Ukrainien était-il malade ? Pour qu'il ne vienne plus chopiner, cela devait être sérieux.

Dans le même temps, la fille de Vladimir Terenco avisa la police que, depuis deux jours, son père n'avait pas reparu à son domicile. Elle pleurait. Le shériff l'écouta, tout en cherchant à se contrôler. C'était un garçon timide qui s'émouvait d'un rien et le visage de cette jeune femme, qui conservait encore un peu de l'arrondi oblong et zygomatique des slaves, le rendait sensible.

- Nous allons immédiatement entreprendre des recherches, la rassura-t-il. Calmez-vous, il ne lui sera rien arrivé de grave.

Les recherches ne durèrent pas longtemps. Le jour suivant, les deux assistants du shériff découvrirent, dans le vaste bois situé derrière la petite ville d'Odessa, le corps de Vladimir Sergueievic Terenco, effondré dans un étang, sous quelques centimètres d'eau verte. Mais il n'était pas mort par noyade. Il avait reçu, juste au milieu du front, en plein centre, un projectile qui lui avait quasiment fendu la tête en deux.

D'ordinaire, la mort d'un vieil éthylique ne suscitait guère l'émotion, principalement au Texas, mais la petite ville d'Odessa aimait bien son Vladimir Terenco, timide et respectueux baby-sitter qui, même éméché, savait toujours inventer de nouveaux jeux pour les enfants et qui symbolisait un peu la vieille Odessa des pionniers de l'Ukraine, venus aux Etats-Unis y chercher du travail et la liberté. Aussi, la Population se passionna-t-elle Pour cette mort mystérieuse. Le pochard Vladimir Terenco fut à l'honneur dans l'Odessa News avec sa photo étalée sur quatre colonnes et, près de lui, sa fille Irina, flanquée de ses deux petits mâles. D'Austin, la capitale, débarqua - outre une équipe scientifique - une paire de super-flics dont certains murmurèrent qu'ils appartenaient à la C.I.A. Jamais personne ne s'était à ce point intéressé à Vladimir Terenco comme maintenant qu'il était mort.

Les premières investigations retinrent les points suivants :

1) Vladimir Terenco, avait été abattu par un projectile tiré d'un fusil pointé à une distance de plus de cinquante mètres.

2) Ce fusil était de marque Ithaca Trap. Il nécessitait des balles spéciales et coûtait trois mille dollars.

3) L'Ithaca Trap était un fusil à un coup. Il était fabriqué exclusivement sur commande et on ne pouvait pas en trouver chez un armurier. Il était monté pièce par pièce, pratiquement sur mesure, et muni d'une lunette optique qui permettait de cibler un papillon à cent mètres. Pour son prix, sa rareté et sa préciosité, seuls quelques milliers de chasseurs, dans tous les Etats-Unis, en possédaient un.

4) A Odessa même, il n'y avait qu'un seul chasseur (comme l'établirent aussitôt le shériff et l'équipe de super-flics venus d'Austin) qui possédait un Ithaca Trap : Anthony Randey, propriétaire d'une ferme à la sortie d'Odessa, connu pour sa passion de la chasse et, bien qu'ayant dépassé la soixantaine, célibataire et coureur.

Anthony Randey, qui était aussi l'un des premiers citoyens d'Odessa fut donc invité dans le bureau du shériff pour répondre à quelques questions, lesquelles lui furent posées avec le maximum d'égards.

- Vous possédez bien un fusil de type Ithaca Trap ? dernanda le shériff.

- Oui, bien sûr, répondit d'un ton affable et grasseyant Monsieur Randey... C'est vous-même qui m'avez accordé la licence, vous ne vous en souvenez plus ?

Le shériff sourit.

- Oui, je m'en souviens. Ce n'était qu'une question de routine. Il me revient aussi que vous êtes le seul, dans ce Comté, à Posséder un Ithaca Trap.

- Si tel est le cas, j'en suis fier, répliqua Randey.

- Etes-vous allé chasser avec votre Ithaca Trap le samedi 6 mai, dans la matinée ? questionna le shériff.

C'était le jour où l'Ukrainien avait été blessé à mort.

- Je me rends à la chasse tous les matins, mais particulièrement le samedi.

- Vous savez qu'on a retrouvé, près de l'étang situé dans le grand taillis, le corps du vieux... 

- Comment ne le saurais-je pas, shériff ? Je lis, moi aussi, les journaux. Ce pauvre Terenco, il m'est arrivé plus d'une fois de lui offrir à boire...

Le shériff chercha le mot juste. Il baissa la voix :

- Quelquefois, il peut se produire qu'un chasseur, visant un lièvre, abatte sans le vouloir un homme... - Mais certainement pas avec un Ithaca Trap, rétorqua prompt et douceureux Randey. Malgré ma lunette optique il m'est possible de manquer un lièvre, mais de là à le prendre pour un homme!

Tout cela était exact, mais le timide shériff voulut aller jusqu'au bout, au risque de se mettre à dos le puissant Anthony Randey.

- Je comprends parfaitement. Je vous demanderai seulement une ultime faveur...

- Dites, je serais heureux de vous aider.

- J'aurais besoin que vous me remettiez votre Ithaca Trap, afin de déterminer si le projectile qui a tué Vladimir Terenco provient ou non de ce fusil. Comme vous le savez, chaque arme possède ses caractéristiques propres...

Il était gêné et même intimidé par le regard aussi clair que sincère d'Anthony Randey.

- C'est avec plaisir que je vous confierai mon fusil, aujourd'hui même, répondit le courtois et grasseyant Randey. Naturellement, poursuivit-il, je prendrai d'abord conseil auprès de mon avocat, parce que je vois que malgré toute votre délicatesse, vous voudriez bien m'accuser d'homicide involontaire sur la personne de Vladimir Terenco.

Il incendia un court et gros cigare.

- Par ailleurs, vous devez considérer que si je suis le seul citoyen d'Odessa à posséder un Ithaca Trap, cela ne signifie pas qu'à Odessa même il ne vienne pas, comme il en vient, d'autres chasseurs qui peuvent aussi utiliser un Ithaca Trap. - Mais bien entendu, Monsieur Randey. Je vous comprends parfaitement.

L'expertise balistique de l'Ithaca Trap (propriété d'Anthony Randey) ne put établir si le projectile qui avait tué Vladimir Terenco avait été tiré avec ce fusil : on ne découvrit aucun signe particulier dans l'arme qui eût permis d'établir la vérité. Et l'on ne pouvait accuser d'homicide, même involontaire, un homme tel que Randey, sur le simple fait qu'il était possesseur d'un Itheca Trap. Cependant, volontairement ou non, quelqu'un avait tué le vieux Vladimir Terenco.

Les jours passèrent. L'équipe scientifique et les super-flics s'en allèrent. Le shériff demeura. Il était timide mais obstiné. Il s'appelait Ronald Humphrey et il aimait connaître la vérité. Et c'est précisément pour connaître la vérité, qu'il écouta avec grand intérêt le récit d'un vieil employé des assurances Texanes qui, risquant son emploi, vint lui confier qu'il existait une police d'assurances de dix mille dollars, contractée par Vladimir Terenco en faveur d'Irina Terenco et de ses deux enfants.

Que le vieux poivrot Ukrainien ait eu les moyens de payer une semblable police d'assurances apparaissait tout bonnement invraisemblable. Toutefois, le cabinet d'assurances enquêtait de son côté pour se faire une idée exacte sur la mort de Vladimir Terenco. Les assureurs ont l'ordinaire soupçonneux. Vladimir Terenco avait contracté une police de dix mille dollars en faveur de sa fille et, un mois plus tard, il était abattu en plein front d'un coup de fusil. Les assureurs ne croyaient pas au hasard et pensaient qu'il pouvait y avoir anguille sous roche.

- Comment cela, une combine ? interrogea l'ingénu et timide shériff Humphrey.

- Supposons que Terenco se soit fait descendre par un ami, pour que sa fille puisse toucher les dix mille dollars, suggéra le vieil employé. C'est à cela que pensent mes employeurs.

- Mais comment voulez-vous que ce pauvre Terenco ait pu payer une telle assurance ? Quand il se trouvait avoir cinq dollars en poche, c'était le bout du monde!... La question qui se pose est de savoir de qui venait le règlement des échéances ? - Certainement pas de lui, répondit le vieil employé, mais d'un avocat d'Abilène. Nous avons demandé à cet avocat le nom de la personne qui avait réellement contracté cette police en faveur de la fille Terenco, mais il s'est refusé à répondre, se retranchant derrière le secret professionnel.

- Le nom de cet avocat ? demanda le shériff.

- James Illary.

L'avocat en question comparut, à son tour, devant le représentant de l'ordre à Odessa, le timide Ronald Humphrey, mais il ne fit rien d'autre que déclarer froidement : 

- Le secret professionnel m'interdit de dire quoi que ce soit. 

- Dans cette affaire, Maître, c'est d'un assassinat qu'il s'agit et je pourrais très bien vous faire inculper, lui fit remarquer le shériff en rassemblant le peu de courage qu'il possédait.

- Et m'inculper de quoi, je vous le demande ? Le secret professionnel est ratifié par la loi, rétorqua l'avocat presque méprisant.

Il n'y avait rien à tirer d'un avocat. Alors le shériff décida d'aller interroger la fille de Vladimir Terenco.

- Saviez-vous que votre père s'était assuré sur la vie et en votre faveur, pour une somme de dix mille dollars ?

Il lut sur le visage de la jeune femme (encore tellement slave depuis tant de générations) la surprise et l'incrédulité.

- Dix mille dollars ?

La seule annonce du montant lui donna envie de rire. Il était évident qu'elle ignorait tout de cette assurance.

Le shériff Ronald Humphrey regagna son bureau, brancha la climatisation pour obtenir un peu de fraîcheur et refit le point. Le problème était simple et complexe à la fois. Un homme avait été tué. Il avait été abattu avec une arme spéciale : un Ithaca Trap. A Odessa, une seule personne possédait un tel fusil, Anthony Randey, ce qui n'excluait pas qu'un chasseur de passage pût, lui aussi posséder un Ithaca Trap. La victime était un soiffard démuni de tout, qui vivait pratiquement aux crochets de sa fille et des amis. Toutefois, il avait contracté une police d'assurances de dix mille dollars au bénéfice de celle-ci dont il s'était régulièrement acquitté par l'entremise d'un avocat d'Abilène, Maître James Illary. Autrement dit : toute cette recherche conduisait à une impasse.

Alors, bien que d'un naturel obstiné, le shériff Ronald Humphrey prit la décision d'abandonner. Il classa l'affaire Vladimir Sergueievic Terenco et se dédia au meurtre de deux jeunes filles, survenu dans un motel, à quatre kilomètres d'Odessa. C'était une affaire plus simple...

Jusqu'au jour où il reçut une lettre.. "Cher shériff Ronald Humphrey, je suis un vieil ami de Vladimir Terenco. Mon nom est Adam Natkinson. Vladimir et moi nous avons passé des années ensemble et je sais tout de lui parce qu'il me racontait tout, même quand il volait un demi-dollar dans le sac de sa fille pour venir le boire en ma compagnie. Je me trouve, actuellement à l'hôpital Washington, avec un cancer (ceci pour dire que la boisson n'a rien à voir là-dedans) et comme j'ai parfaitement compris que je ne m'en tirerais pas, je voudrais - avant de mourir - mettre les choses au net... Un soir, comme nous buvions au New Gum (notre endroit préféré) Vladimir Terenco me dit tout heureux que pour lui-même, sa fille et ses neveux tout allait s'arranger. Et comme je lui demandais sa recette, il m'expliqua qu'un quidam lui avait offert cinq cents dollars pour deux heures de travail par semaine. Sur le coup, j'ai pensé qu'il s'agissait d'une histoire de poivrot, parce que cinq cents dollars ça me paraissait un peu gros pour deux heures de travail hebdomadaire, mais il m'expliqua que ce type était un maniaque de la chasse qui en avait marre de tirer les lièvres et perdrix et qu'il avait décidé de chasser un homme.

Autrement dit, lui, Vladimir Terenco, devait jouer au lièvre, dans une partie du bois, se cacher derrière les arbres, dans les buissons, cherchant à dissimuler ses traces, pendant que l'autre le traquait avec son fusil. Pour deux heures de ce petit jeu, il ramassait cinq cents dollars.

- Et s'il t'attrape ? avais-je demandé à Vladimir.

- Pas de problèmes. Il a contracté une police d'assurances pour Irina, m'avait-il répondu, tranquille. S'il m'attrape et qu'il me tue, ma fille encaisse dix mille dollars. Et elle en a bien besoin. Moi, je suis vieux, bouffé par l'alcool, je ne sers plus à rien. Elle, pauvre gosse, elle a deux enfants et pas de mari. Avec dix mille dollars, elle peut s'en sortir. Et puis, tu sais ce que je fais ? Je m'en fais quelquefois dans le bois avec ce type. Lui joue au chasseur et moi au gibier. C'est plutôt dur qu'il m'attrape parce que je me planque toujours derrière un arbre et, en deux heures, je me fais cinq dollars sans danger aucun. Mais à peine je touche l'assurance, tu sais ce que j'ai pensé ? Je sors de derrière mon arbre et je lui fais la nique à lui et à son fusil. Alors il tire, il me descend et ma fille palpe dix mille dollars nets d'impôts.

Je me suis fait répéter l'histoire parce que je pensais qu'il était rond au point de délirer. Mais il m'a donné tous les détails : qu'il avait déjà joué deux fois au lièvre pour ce monsieur qui faisait le chasseur et qu'il s'amusait, comme dans son enfance, quand il jouait "à s'attraper" ou aux quatre coins.

- Moi je suis vieux et je ne sers plus à rien, continuait-il à me répéter. Comme cela, au moins, je sers à quelque chose. L'important, dans la vie, c'est de servir à quelque chose ou à quelqu'un. Et en agissant ainsi, je sers à ma fille et à mes neveux.

C'est pourquoi, Monsieur le shériff, j'affirme que mon ami Vladimir Terenco a été assassiné pour avoir voulu jouer au lièvre, que l'homme qui lui faisait faire le lièvre se nomme Anthony Randey et que mon ami s'est fait tuer à dessein pour que sa fille Irina et ses neveux bénéficient de la police d'assurances", - Mais comment est-il possible demanda le juge d'instruction à Anthony Randey, qu'un homme puisse en payer un autre pour lui donner la chasse dans un bois, comme à une bête fauve ? Comment est-ce possible qu'un être civilisé tel que vous puisse allécher et convaincre un homme par une promesse d'argent et d'assurance, à servir de gibier et à se faire tuer ?

Anthony Randey, le visage replet, couperosé et dénué d'expression, ses yeux clairs braqués sur le juge dit : "J'aime la chasse, Monsieur le Juge, la grande, la vraie : la chasse à l'homme".

Le Magistrat ne prit même pas la peine de répondre.

 

Nouvelle de Giorgio Scerbanenco

Traduite de l'italien par Robert Deleuse

et publiée avec l'aimable autorisation de Mme Scerbanenco