par Robert Deleuse
Giorgio Scerbanenco est mort le 27 octobre 1969. L'entretien qui suit est donc on ne peut mieux imaginaire. Toutefois, Giorgio Scerbanenco avait décrit quelques étapes de sa vie dans des journaux et il reste son oeuvre. L'entretien qui suit est donc on ne peut mieux réel, en tout cas fidèle aux écrits de Giorgio Scerbanenco.
Robert Deleuse : Vos racines russes vous ont profondément marqué, je crois ?
Giorgio Scerbanenco : En effet. J'ai peu connu mon père qui est mort fusillé pendant la révolution que ma mère et moi avions fuie bien avant l'avènement des bolcheviks, mais ma nationalité ukrainienne a marqué une grande partie de mon adolescence. Surtout après la mort de ma mère, quand je me suis retrouvé seul, dans une Milan inconnue et que, chaque fois que je devais épeler mon nom S.C.E.R.B.A.N.E.N.K.O., la question me revenait comme un boomerang...
R.D. : Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi de changer le K contre un C ?
G.S. : Oui, bien sûr. Mais aussi parce que la lettre K est une stupidité qui imite la graphie française et anglaise des noms étrangers. En italien, le son k correspond au c dur et, conséquemment, il n'est nul besoin d'écrire avec un k... Après quoi, j'ai également occulté Vladimir, mon premier prénom, au profit du second : Giorgio. Mais, tout compte fait, je ne crois pas que cela ait servi à grand chose. Je suis toujours resté plus ou moins étranger. De moins en moins au fur et à mesure qu'on me connaissait davantage, mais toujours un peu malgré tout.
R.D. : Votre père était un littéraire, professeur de grec et de latin. Est-ce que votre mère s'intéressait à la littérature ?
G.S. : De fait, ma mère écrivait. Elle n'avait jamais rien publié mais, une fois, j'étais encore très jeune, je remarquai sur la commode de la chambre à coucher une brassée de feuillets manuscrits. C'était un roman qu'elle avait commencé et que, probablement, elle ne termina jamais. Il me plut à penser, alors, qu'il s'agissait peut-être de son histoire d'amour avec mon père, venu de la lointaine Russie à Rome, dans le but d'étudier, et qui était tombé amoureux d'une jeune Romaine...
R.D. : La mort de votre père a-telle des raisons politiques ?
G.S. : Oui et non. Non parce que mon père ne militait dans aucun camp. Pas plus chez les Rouges que chez les Blancs. Mais je dirai oui, dans le même temps, car comme tous les fonctionnaires de l'Etat Russe, à cette époque, il portait un uniforme et, qu'en le fusillant c'est l'Etat que les étudiants révolutionnaires ont voulu tuer. Dans les révolutions, les symboles passent avant les hommes, mais ce sont toujours les hommes qui meurent...
R.D. - Votre vie est riche en évènements et en péripéties. Je pense notamment à vos dures années d'apprentissage sur le tas, à cette douloureuse expérience du sanatorium, à ce passage clandestin en Suisse, en octobre 1943, quand vous fuyiez le fascisme... Pourriez-vous en écrire le roman ?
G.S. : Surtout pas. D'ailleurs, je le voudrais que je ne le pourrais pas. J'ai écrit un nombre considérable de romans, mais même avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrais pas raconter d'histoires romancées sur mon compte. Ma vie est un voyage personnel, modeste, dénué de panoramas spectaculaires. Certes, à bien chercher, on finirait par trouver des arrêts principaux, des étapes assez graves. Ceux et celles qui autorisent à comprendre quelque chose de plus à notre destin d'hommes et de femmes, du pourquoi nous nous aimons ou nous nous détestons. Du pourquoi, en quelque sorte, nous traversons notre existence comme un voyage. Mais, dans ce sens là, alors, toute vie est un roman...
R.D. : Les enfants du massacre est sans doute, le roman le plus noir et le plus désespéré de la série des Duca Lamberti. Or, il met en scène et en cause principalement des enfants. Comment expliquez-vous cela ?
G.S.
: Les enfants dont vous parlez et qui sont décrits dans I Ragazzi del
Massacro sont des gosses de treize à vingt ans, dont la plupart ont goûté de
la Maison de correction et qui ont eu un père alcoolique ou une mère
prostituée, plusieurs d'entre eux étant d'ailleurs hérédosyphilitiques. Au
départ donc, ce ne sont pas n'importe quels enfants. Et puis, je ne pense pas
que la violence soit l'apanage des adultes. Il y a chez l'enfant, bien souvent,
une violence d'autant plus forte qu'elle reste silencieuse, comprimée.
Constatez, par exemple, que dans bien des cas, les enfants ne disent jamais rien
des choses graves à leurs parents. Ils en parleront à des amis, y compris au
premier type venu, dans un bistrot ou dans la rue, mais ils ne feront jamais la
moindre confidence grave à leur père ou à leur mère...
R.D. : Milan occupe une place prépondérante dans le cycle Lamberti, à tel point qu'on peut la considérer comme l'une des protagonistes clefs de votre cycle. Pouvez-vous expliquer votre fascination ?
G.S. : Je ne sais pas, à dire vrai, s'il s'agit d'une fascination, comme vous dites. Je suis parti d'un certain nombre de constats. Le fait par exemple qu'il y ait des gens, et beaucoup plus qu'on ne croie, qui n'ont pas encore compris que Milan est une grande ville et qui n'ont toujours pas saisi le changement de dimension. Il y en a encore qui continuent à parler de Milan comme si elle finissait à Porta Venezia ou comme si l'on n'y faisait autre chose que manger du pannetone ou du pan meino. Ils en sont restés à la couleur locale, au pittoresque. lis oublient qu'une ville plus de deux fois millionnaire en habitants a un ton international et qu'il y transite des salauds, des drogués, ou plus simplement des désespérés de toutes les parties du monde, en quête d'argent et qu'ils viennent tourner comme des mouches autour de ces gros gâteaux sucrés que sont Paris, Berlin, Barcelone, ou... Milan.
R.D. : D'où vous est venu ce prénom de Duca dont vous avez baptisé Lamberti ?
G.S. : Je cherchais à accoler à ce nom propre quelque peu commun, un prénom original, qui donnerait d'emblée une certaine noblesse au personnage. Luca m'est venu à l'esprit et a aussitôt dévié sur Duca qui, comme vous le savez, traduit à la fois un titre nobiliaire important et un oiseau de proie.
R.D. : Quels sont les écrivains qui vous ont le plus influencé ?
G.S. : Cela vous paraîtra peut-être surprenant, mais il y a peu de romanciers parmi ces écrivains. J'ai toujours préféré à la fiction la lecture des ouvrages de mathématiques, de physique, mais peu de romans. Ceci dit : Proust, Faulkner et l'Ulysse de Joyce m'ont fortement marqué, ainsi que les oeuvres de Dino Buzzati que j'ai connu avec Soldati et Monicelli au Corriere della Sera.