Paul BERNA ou l'Enfance enfin retrouvée

par Claude Leroy

"Il arrive que des fantômes d'enfants laissent avec confiance leur main dans la main de l'homme qu'ils sont devenus. On appelle cela une grâce".

Pierre Véry (Les anciens de Saint Loup)

 

De tous les genres littéraires, le plus clos, le plus fermé sur lui-même, est sans doute celui du roman pour la jeunesse. Les critiques "grand public", chroniqueurs réguliers des quotidiens ou hebdomadaires, l'ignorent en général superbement. L'a-t-on décrété mineur parce qu'il est réservé aux moins de dix-huit ans ? N'en doutons pas, l'âge des lecteurs est pour quelque chose dans cette marginalisation. Non que nos chères têtes blondes ne goûtent pas la belle ouvrage - en vérité il n'est pas de public plus exigeant. Le drame est qu'on ne les a pas laissés libres de leurs admirations. On sait que depuis la guerre, il y a des lois pour les protéger. Lorsque Paul Berna, romancier pour adultes sous d'autres pseudonymes, commença, au début des années cinquante, une carrière chez "Rouge et Or", il s'aventurait dans un monde strictement codifié dont un réalisme trop trivial était proscrit à priori. L'appétit d'aventures, s'il était systématiquement excité, ne devait trouver d'exutoire que dans un dépaysement radical, à vingt mille lieues de la vie quotidienne. Certes, les héros ont traditionnellement l'âge de leurs lecteurs - entre dix et quinze ans -, mais il s'agit à tout le moins d'enfants prodiges, capables, tel Tintin, leur génial précurseur, de se comporter avec un sérieux, une raison et une efficacité d'adulte. On exacerbe chez les "petits" un désir d'identification aux "grands". Si nous examinons le profil de quelques uns de ces surdoués, comme le "Michel" de Georges Bayard, 1"'Alice" de Caroline Quine ou l'omniprésente "Fantômette", nous constatons qu'ils sont affranchis de toutes les contraintes matérielles qui entravent la liberté d'action de leurs semblables : de leur propre initiative, ils prennent le bateau, l'avion, quand ils ne tiennent pas, au débotté, le manche à balai. Ils ignorent les problèmes pécuniaires, et la pègre internationale, qui se rit pourtant d'Interpol, apprend à les redouter. En d'autres termes, ils accomplissent, aux yeux des pré-adolescents, ce fantasme impossible : être pris au sérieux.

Quel que soit d'autre part l'intérêt de ces livres, force est de constater qu'ils dupent leur public de la même manière que les Delly et autres Max Duveuzy en usaient avec les midinettes, ne procurant l'évasion que pour meubler les cervelles de songe creux.

L'honnêteté foncière de Paul Berna a été de refuser ce type de facilités ; les personnages, bien loin de ces modèles aseptisés, bon chic et bon genre, connaissent les mêmes préoccupations que leurs jeunes lecteurs : ils vivent le plus souvent en groupe - rompant avec l'individualisme sûr de soi et dominateur des supermen en herbe car chacun d'eux se sent trop faible pour affronter un monde hostile. Les gosses de la "bande à Gaby" raclent leurs fonds de poches pour s'offrir le ciné du jeudi après-midi à Louvigny-Triage, ou, à défaut, quelques sucres d'orge à l'éventaire du marchand de douceurs du coin de la rue. La question d'argent revient d'ailleurs, d'épisode en épisode, comme un leitmotiv. L'auteur de cet article, pour sa part, est d'autant plus sensible à l'authenticité de ces scènes qu'il se souvient d'avoir vécu, dans les années cinquante, de tels rites de partage : celui qui avait cent balles sur lui paraissait alors singulièrement verni. Ce n'était pas forcément une question de milieu social : dans la petite bourgeoisie de l'époque, l'argent de poche n'était pas encore entré dans les moeurs les parents offraient des jouets, mais craignaient l'usage que leurs rejetons eussent fait de leur contre-valeur : les sous aux mains des gosses étaient ressentis comme quelque chose de foncièrement malsain. C'est pourquoi, lorsqu'ils relisent Le Cheval sans tête, les trentenaires que nous sommes ne retrouvent pas seulement leurs impressions de lecture d'alors : ils revisitent, miraculeusement préservé, le site de leur enfance. Les malabars nous collent aux doigts, et nous éprouvons encore, dans le creux de la main, la consistance de la pierre lancée contre la carcasse de la "Vache noire", épave de locomotive échouée sur un rail désaffecté de la gare de Louvigny-Triage. Nos gestes, nos frusques, nos tics vervaux nous sont intégralement restitués.

Pour mesurer l'audace qu'il y avait à cette époque à faire montre d'un tel réalisme, il n'est que de se reporter aux notes de lecture rédigées par les responsables des bibliothèques pour enfants au moment de la parution de ces ouvrages.

Sait-on que ces censeurs officieux avaient pouvoir de décider s'ils pouvaient être mis entre les mains de leurs jeunes abonnés ?

Si, pour la plupart, ils se déclarent favorablement impressionnés par l'originalité des intrigues et la qualité de la composition, les mêmes se récrient devant des audaces de langage comme "se caler l'estomac", "reluquer", "travail proprement torché", "siffler des apéritifs", "rigoler", "crécher", "se gondoler".

De quoi faire se retourner Louis Pergaud dans sa tombe :

"Foin des pudeurs (toute verbales) d'un temps châtré qui, sous leur hypocrite manteau, ne fleurent trop souvent que la névrose et le poison!"*

Avec Pergaud, Paul Berna présente au reste une parenté profonde. Son oeuvre abonde en clins d'yeux implicites au chantre de Longeverne. Les "chevaliers" de Millionnaires en herbe gèrent leur cagnotte, leur "Saint Frusquin", comme la bande à Lebrac son trésor de guerre.

Gaby, pleurant car il a dépassé la limite d'âge qu'il avait fixée lui-même pour faire partie du groupe, parce qu'on devient bête comme ses pieds à partir de douze ans, fait écho à La Crique parlant des parents : "Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu'eux".

C'est que Berna, comme Pergaud, nourrit un tel respect pour le monde de l'enfance qu'il refuse son assimilation à celui des adultes. Les mieux protégés des bambins découvrent toujours très tôt qu'ils ont été floués par les grandes personnes ; la petite Josy du Kangourou volant, quatre ans d'âge, déchante quand elle entend dire que le poisson d'or de son conte de fée n'est que le prototype d'un réacteur atomique animé par la force "K".

Passée cette prime désillusion, les héros sont vaccinés, on ne les y reprendra plus. On ne les appâtera plus avec un merveilleux frelaté à l'usage des enfants sages. A cet égard les garçons et les filles de la bande à Gaby sont devenus incorruptibles : quand le camelot Roublot propose aux fils Gouin, de la rue des Petits Pauvres, un train électrique flambant neuf en remplacement de leur minable cheval sans tête, il est proprement éconduit. Même refus de principe de la part des adolescents quand, quelques années plus tard, sur La Piste du souvenir, un monsieur trop bien intentionné veut détourner la bande de son itinéraire de vacances, en leur offrant un séjour tous frais payés dans un camping au bord de la mer. Plus ou moins confusément, ils sentent que c'est là le genre de marché où l'on perd son âme. Ainsi, les aventures du clan sont-elles jalonnées d'offres suspectes, toujours déclinées par le méfiant Zidore, Gaby la forte tête et la lucide Marion. On pourrait leur attribuer, en la modifiant à peine, la célèbre apostrophe virgilienne : "Je crains les adultes, même porteurs de présents".

Pas question donc de pactiser avec l'ennemi de classe d'âge, fût-il passagèrement animé des meilleurs sentiments. Quand l'inspecteur (futur commissaire) Sinet - étonnante figure de flic ambigu qui traverse toute l'oeuvre - veut fraterniser avec les gosses en s'invitant à un festin de pommes de terre, au terme de l'affaire du Cheval sans tête*, il fera presque seul les frais de la conversation et prendra vite congé sous l'oeil amusé des convives qui lui ont offert une hospitalité goguenarde, sans jamais sortir de leur réserve. Après ce bref intermède, chacun reprendra ses distances, les enfants rejoignant le camp des éternels suspects : à chaque mauvais coup, Sinet les soupçonne de savoir quelque chose ; or les compères se refusent à jouer les indicateurs, sauf à en prendre l'initiative, auquel cas le policier flairera - à tort - un canular, comme lors du dénouement du Bout du monde. Une défiance réciproque interdit toute collaboration durable. Elle serait pourtant fort utile aux forces de l'ordre, tant la bande à Gaby semble attirer, bien malgré elle, les malfrats ou les escrocs de tous poils.

On touche ici à l'une des conventions obligées du roman pour la jeunesse : il faut bien qu'en dépit de toute vraisemblance les héros se retrouvent comme par hasard au centre d'une combine louche ou d'un ténébreux complot. S'il sacrifie par nécessité à cette clause conventionnelle, Berna a l'art d'en tempérer l'artificialité en peignant les malfaiteurs à plat, dans leur banalité et leur médiocrité. Nous sommes loin des organisations criminelles mythiques et tentaculaires ; les "méchants", chez Berna, sont des Français très moyens, voire des délinquants en col blanc qui ont l'estime de leur concierge. Ils ne tiennent pas précisément à devenir maîtres du monde mais poursuivent par des voies illégitimes, la satisfaction d'intérêts bien précis. Les contrebandiers du Carrefour de la pie parurent si ressemblants à certains critiques que ceux-ci s'offusquèrent qu'on osât peindre à des enfants des salopards plus vrais que nature, au lieu de génies du crime aussi inoffensifs qu'imaginaires. Il est certain qu'un quelconque Fantômas eût été moins subversif que les escrocs du Témoignage du chat noir ou l'honorable M. Amoretti, le promoteur indélicat de Millionnaires en herbe; les minables espions industriels du Kangourou volant ressemblent à s'y méprendre aux fonctionnaires de police chargés de les arrêter. Or aucune façade de respectabilité ne résiste au regard inquisiteur. des jeunes héros de Berna ; c'est leur méfiance systématique à l'égard des adultes qui en fait des détectives ; traquer les faux semblants est dans leur nature. Raphaël, le jeune groom d'Orly, comprend spontanément que le pseudo-terroriste Orlandini n'est qu'un mystificateur supérieur (avec ses vêtements voyants quasi clownesques, il est un des rares adultes à avoir gardé, chez Berna, un pied dans son enfance).

Pour tous ces enquêteurs improvisés, la première piste est donc avant tout une affaire d'intuition ; le jeune Frédéric, du Carrefour de la pie, sent, sans pouvoir bien le formuler, que des forces malfaisantes sont à l'oeuvre, rien qu'en observant son pompiste de père, lequel, rongé d'inquiétude, semble toujours attendre, en provenance de la Nationale, des visiteurs de mauvais augure. C'est pour sauver la paix familiale qu'il se mettra en quête

De fait, les familles décrites échappent presque toujours au cliché du foyer et sans histoire : le jeune Jousse de La Porte des étoiles n'a plus de mère, non plus que la Josy du Kangourou (est-ce une allusion autobiographique ?) ; Marion, la fille aux chiens, semble orpheline de père, et le groom Raphaël, déjà cité, apparaît privé de tout environnement familial. Quand entourage il y a, il connaît souvent des fins de mois difficiles. Les protagonistes du Témoignage du chat noir, par exemple, souffrent de la pénurie de logements. Avant même d'affronter les épreuves de l'aventure, les personnages mènent une existence à problèmes, problèmes qui ne doivent rien au romanesque ; peu nombreux furent les auteurs pour la jeunesse à oser camper de telles situations de départ (Saint Marcoux est du nombre, avec sa Fanchette, fugueuse passible du tribunal pour enfants).

Rien de moins lénifiant, donc, que cet univers enfantin : rien de moins morose au demeurant. Car ces mêmes personnages à problèmes irradient une fantaisie, un humour, qui sont en fait une forme de courage de vivre. Lorsqu'ils se sentent menacés par la grisaille, ils vont spontanément au devant de l'inédit, du mystère dissimulé sous les apparences les plus anodines.

Cette démarche est au point de départ du Piano à bretelles. Voilà d'ailleurs un livre qui parvient même à répudier la convention romanesque que nous signalions plus haut : il n'y a plus de méchants", plus de crapules à démasquer, et les héros n'auront pas à se muer en justiciers.

Simplement, au terme d'un quadrillage, rue par rue, de leur cité natale, banlieue qu'on croit sans histoires et qui abrite mille énigmes à la fois pathétiques et dérisoires, à la fin d'une quête dont l'atmosphère annonce certains récits de Daniel Boulanger, Gaby et ses amis mettent à nu le secret le plus poignant de Louvigny : Louvigny, ville dont le prince est un enfant, inaccessible, sinon l'espace de trois notes de musiques, dérobé à jamais à la vue de celui qu'il pourrait rendre heureux.

On se prend à rêver au parti qu'un Carné eût tiré de ce chef d'oeuvre de réalisme poétique.

On l'aura compris, cet article, plus encore qu'un hommage, se veut un remerciement à Paul Berna, véritable "maître à lire et à écrire" de nos années cinquante. Trop modeste Paul Berna, combien de nous lui durent leurs premières émotions littéraires ! Combien de futurs écrivains révélés à eux-mêmes, contaminés, fertilisés, grâce à lui, en leurs jeunes années, par le virus de l'écriture!

 

Claude Leroy

 

* Extrait de la préface de La Guerre des Boutons.

* Autre clin d'oeil à Pergaud.